Interview du président de la République à « la Voix du Nord » le 11 novembre 2014

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Pour ces célébrations du centenaire de la Grande Guerre, le choix de Lorette s’est-il imposé très vite ?

Oui car Lorette est la plus grande nécropole militaire française avec plus 20 000 tombes identifiées et 22 970 soldats inconnus rassemblés en 8 ossuaires autour d’une chapelle et d’un musée. Le choix s’est d’autant plus imposé que le Conseil régional, avec son président Daniel Percheron, a pris l’initiative de cet « anneau de la mémoire ». Le Nord Pas de Calais compte également de nombreux cimetières de combattants de multiples nationalités : Français, Britanniques, Allemands bien sûr, mais également Canadiens, Australiens, Néo-Zélandais, Portugais et même Indiens. Car beaucoup de combattants de la Grande guerre sont venus d’Afrique, d’Inde, ou d’Indochine – c’est-à-dire aujourd’hui du Viêt-Nam, du Cambodge et du Laos. Il était donc très important de donner à ces cérémonies un caractère international. Et le Pas-de-Calais pouvait par son histoire en donner le sens.

Sur cet « anneau de la mémoire », figurent les noms des 580 000 victimes de ces batailles, sans distinction entre les nationalités, entre vainqueurs et vaincus, alliés et ennemis de l’époque. Aujourd’hui, les opinions sont-elles prêtes à cette fusion dans le souvenir ?

Oui, les peuples ont cette maturité même par rapport à la guerre de 1939-1945. Lors des commémorations du 6 juin que j’ai présidées sur les plages de Normandie, madame Merkel était présente, et avant elle Helmut Kohl et Gerhardt Schroeder avaient été invités lors des célébrations précédentes. La France et l’Allemagne sont sorties de la période de réconciliation à laquelle avaient travaillé le général de Gaulle et le chancelier Adenauer. Nous sommes entrés depuis plusieurs décennies, avec la construction européenne, dans une relation d’amitié. Rien ne doit être oublié mais les morts doivent être salués sans distinction. Ce sont tous des victimes. Les 580 000 noms qui figurent sur l’anneau de mémoire sont autant de messages de fraternité et de reconnaissance.

Avant la cérémonie à Lorette vous allez aussi inaugurer ce matin le site internet du « Grand mémorial »…

J’ai voulu que soit mis sur internet le parcours de tous les soldats français de la Première guerre. Chaque famille pourra enrichir ces informations de ses souvenirs personnels. C’est la première fois que chacun aura ainsi la possibilité de retrouver des traces, parfois connues, parfois inconnues, de leurs aînés. Moi-même, j’ai découvert sur quels champs de bataille étaient passés mes deux grands-pères, l’un sur le Chemin des Dames, l’autre à Verdun.

Et vous avez des racines familiales près des champs de bataille de l’Artois !

Mon grand oncle paternel était agriculteur à Plouvain, près de Bapaume, et toute sa famille avait été obligée de fuir.

Je veux aussi rappeler en allant à Lorette la mémoire des populations civiles qui ont été déplacées, bombardées et tuées, notamment dans le Nord- Pas-de-Calais pendant la Grande guerre. 

Vous appartenez à la première génération de dirigeants européens qui n’ont pas connu la guerre. Est-ce qu’il y a toujours le même lien entre vous et la même foi dans l’Europe que celle de vos aînés, de Gaulle et Adenauer, Mitterrand et Kohl ?

L’Europe fondée dans les années soixante s’est bâtie sur l’enjeu de la reconstruction économique mais surtout sur la volonté de faire de notre continent un espace de paix. Il s’agissait de dépasser la barbarie de la Seconde guerre mondiale en ouvrant une nouvelle ère de liberté et de prospérité. Mais en face il y avait alors l’autre Europe, celle qui était encore sous l’emprise soviétique, Avec l’effondrement du mur de Berlin dont nous célébrons aussi l’anniversaire, l’Europe a changé de taille et de contenu. Il s’est agi d’élargir et de réunifier des pays qui avaient été séparés pendant plus de cinquante ans.

Pour beaucoup de dirigeants de l’Europe aujourd’hui, le souvenir principal c’est la séparation de l’Europe et la conquête de la démocratie.

Voilà pourquoi les commémorations du 11 novembre ou du 8 mai gardent tout leur sens. Elles rappellent à tous les Européens d’où ils viennent, quelles grandes tragédies ils ont traversées. Les commémorations ce n’est pas une nostalgie, ce n’est pas une plongée dans le passé, ce sont des actes d’espérance et de vigilance ; faire qu’aucun conflit ne puisse être de nouveau possible car le pire est toujours possible. Est- ce que les idéologies qui ont produit les guerres ont disparu ? Le racisme, l’antisémitisme, le nationalisme, le fanatisme ont hélas gagné du terrain ces dernières années. Nous ne devons rien laisser passer.

On a tort de penser que l’Europe est aujourd’hui à l’abri des guerres ?

Sur notre continent, il y a eu et il y a encore des conflits meurtriers. L’ex-Yougoslavie, ce n’est pas si loin, c’était il y a vingt ans. Depuis plusieurs mois en Ukraine chaque jour des hommes et des femmes meurent dans des combats. Quant au terrorisme même s’il n’est pas comparable à une guerre ouverte, sa menace pèse sur l’ensemble des pays européens. C’est donc le devoir de la France de lutter contre ceux qui entretiennent le fanatisme et qui attirent les plus jeunes vers des conflits meurtriers où ils n’ont pas leur place. Nous devons également agir contre les groupes fondamentalistes qui occupent en Irak ou en Syrie des territoires pour y installer leur barbarie.

Les générations nouvelles doivent comprendre que le combat pour la paix n’est jamais achevé. On a longtemps pensé que les guerres du 20ème siècle ont été tellement effroyables qu’elles nous prémunissaient contre tout nouveau conflit. La fidélité que nous devons à ces victimes de 14-18, c’est de leur promettre que notre premier devoir est d’éviter d’autres conflits et de prévenir les enchaînements absurdes qui peuvent y conduire.

François Mitterrand disait « le nationalisme c’est la guerre ». Soixante-dix ans après la dernière guerre mondiale, n’assiste-t-on pas aujourd’hui à une résurgence du nationalisme ?

Il y a une résurgence de l’égoïsme. Cette prétention régressive qui consiste à penser que chaque pays peut s’en sortir seul, y compris en Europe. L’un des risques qui nous menace, c’est celui de la dislocation de ce que nous avons pu construire ensemble : l’Europe politique, l’euro, la libre circulation. Il y a aussi le fléau du refus de l’autre qui peut conduire à instaurer, à l’intérieur de l’Europe, de nouvelles frontières là où elles avaient disparu même si tout doit être fait pour contrôler l’immigration illégale. Enfin, il y a la tentation du séparatisme avec le sentiment qu’un territoire peut être plus fort quand il est plus petit, mouvement exactement inverse à la logique de la construction européenne.

De 1914 à 2014, les champs de bataille se sont déplacés…

La bataille ne se situe plus dans les tranchées de nos pays respectifs. Elle est d’une autre nature. Ce qui se joue ce n’est pas la conquête des territoires, c’est notre place dans la mondialisation. L’Europe doit être une protection pour que notre continent demeure la première puissance économique du monde. Et puis il y a l’enjeu planétaire, la bataille que nous devons livrer concerne nos propres comportements. En décembre 2015 se tiendra à Paris, la conférence sur le climat. Le GIEC qui regroupe les plus grands experts scientifiques au monde, indique qu’en plus de cent ans le réchauffement n’a été à peine que d’un degré Celsius, et que d’ici la fin du siècle, il pourrait dépasser 3 voire 4 degrés. Si tel était le cas, ce serait une catastrophe aussi grande qu’une guerre mondiale, avec des territoires dévastés, des populations obligées de fuir et des affrontements meurtriers. Voilà la grande affaire du 21ème siècle. Le 20ème a été celui des conflits qui ont opposé une partie du monde à une autre. Au 21ème siècle, la question est de savoir ce que le monde veut faire de lui-même. Nous devons être les soldats de la préservation de la planète. La paix est aussi à ce prix.

 

 

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