Il avait mené une vie à travers les tragédies et les grandeurs de l’Histoire allemande, au service de l’idéal de la construction européenne, dans la quête inlassable aussi de principes universels pour organiser l’existence libre, égale et digne des Hommes. Jürgen Habermas, géant de la pensée du XXIe siècle, fut cette aventure de la Raison européenne qui changea le cours des temps.

Jürgen Habermas fut d’abord un témoin des crises politiques de l’Allemagne. Né en 1929 dans une famille vivant dans l’ouest de l’Allemagne, handicapé de naissance par un défaut à la lèvre, il fut requis dans les Jeunesses hitlériennes, cantonné à des tâches de secourisme. Il tira du désastre de la guerre et des crimes du IIIe Reich plus que le dégoût du nationalisme, mais l’envie existentielle de trouver les chemins politiques pour extraire l’Allemagne, et la société des Hommes, de toute pulsion de mort. Membre brillant de la jeune garde philosophique de l’après-guerre, Habermas croisa d’abord la route de Karl-Otto Apel, qui l’initia au pragmatisme américain et à la pensée de John Dewey. Le jeune philosophe se fit connaître par une critique virulente des compromissions nazies de Heidegger. Docteur de philosophie en 1954, il devint assistant de recherche à Francfort auprès de Max Horkheimer et de Theodor W. Adorno. La philosophie de l’école de Francfort, critique de la modernité, devint pour lui un creuset intellectuel. Proche de Marcuse ou de Lukács, cheminant avec le marxisme, ce qui lui valut la réprobation de ses maîtres de Francfort, son esprit universel se passionnait pour l’existentialisme, la littérature, les sciences sociales reliées à la philosophie. En 1962, Jürgen Habermas fit paraître sa thèse : l’Espace public, révolution conceptuelle qui reprenait Kant et modernisait l’idéalisme en y apportant l’héritage des pragmatiques américains. Fort de sa renommée grandissante, il dut attendre 1971 pour devenir codirecteur à l’Institut Max-Planck de Starnberg.

Jürgen Habermas fut constamment aussi acteur de l’Histoire allemande. Il salua dans « Le mouvement protestataire et la réforme de l’université » les idéaux de la jeunesse des années 1960 mais fustigea la dérive terroriste de la Fraction armée rouge. Compagnon de route de la social-démocratie, il prit part à la querelle des historiens allemands, où il batailla pour défendre la singularité de la Shoah.  Ce fut au cours de cette « Historikerstreit » qu’il forgea le concept de « patriotisme constitutionnel », un attachement aux principes démocratiques de l’Allemagne et non à son identité nationale. Jürgen Habermas était un auteur prolifique, un théoricien de la raison discursive – l’idée optimiste d’un débat fécond et créateur de principes d’organisation politiques. Voilà pourquoi il ne se lassait pas de prendre part, comme acteur, aux grands débats de son temps, sur l’Europe et le monde.

Ainsi, les années passant, grâce à une œuvre considérable, le théoricien du « patriotisme constitutionnel » était devenu l’une des figures de l’esprit européen : attaché à la démocratie, convaincu du primat de la règle sur la force, fidèle à la dimension universelle de la pensée européenne. En cela, il incarnait les choix résolus de sa génération d’Allemands, pour penser, agir, espérer dans l’humanité après la Seconde guerre mondiale et créer les cadres éthiques et politiques empêchant le retour du pire.

Le Président de la République et son épouse saluent un grand Européen qui laisse un trésor de pensée pour imaginer la démocratie de demain. Ils adressent à sa famille, à ses proches, au peuple allemand, leurs condoléances sincères.

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