Avant d’être fixée dans les modalités que nous lui connaissons aujourd’hui, un scrutin majoritaire à deux tours au suffrage universel, l’élection présidentielle a connu des formes très différentes au fil des Républiques successives. De 1848 à 2022, elle s’est transformée au gré des régimes et des aléas politiques, gagnant progressivement l’importance qui est désormais la sienne,.

L’élection présidentielle n’a pourtant pas toujours joué ce rôle de pierre d’angle de la vie politique française : elle a émergé difficilement et manqué plusieurs fois de disparaître, en un temps où l’association entre la fonction présidentielle et l’idée de République n’allait pas de soi.

Sous la IIe République

En mars 1848, le peuple français entonnait dans les rues à pleine voix la chanson d’Eugène Pottier, écrite pour fêter l’adoption du suffrage universel par le gouvernement provisoire : « Tout français est électeur, ah ! quel bonheur ! ». La République avait été proclamée le mois précédent, et la première élection eut lieu durant le mois qui suivit. L’assemblée constituante adopta à l’immense majorité une constitution, le 4 novembre, qui déterminait les modalités de l’élection d’un président de la République : un scrutin majoritaire direct, au suffrage universel masculin.

Le 10 décembre, la France entière se rendit dans les bureaux de vote, établis dans tous les chefs-lieux du pays – on ne peut pas dire qu’elle se rendit aux isoloirs, car ils n’existaient pas encore, et ne devinrent un élément essentiel de toute élection qu’au moment de la Première Guerre mondiale.

Au grand dam des républicains, le candidat qui remporta l’élection ne fut ni le général Eugène Cavaignac, l’homme fort du régime, ni le poète Alphonse de Lamartine, qui avait proclamé la République sur les marches de l’Hôtel de Ville de Paris, mais Louis-Napoléon Bonaparte, fils de Louis Bonaparte et d’Hortense de Beauharnais : le neveu de l’Empereur, le futur Napoléon III, était devenu le premier président de la République française. Sa victoire fut écrasante, car il lui suffit d’un seul tour pour remporter 75% des suffrages exprimés. Le journaliste Émile de Girardin écrivit dans son journal La Presse : « Ce n’est pas une élection, mais une acclamation ! »

 

Sous la IIIe République

Après les vingt années du Second Empire, le contexte était devenu très différent : les républicains, qui avaient proclamé la République en septembre 1870, se méfiaient de la force qu’un scrutin direct confèrerait au pouvoir d’un homme seul à la tête de l’État.

En 1875, les lois constitutionnelles qui instituèrent le cadre légal de la IIIe République furent votées par la Chambre des députés et le Sénat. Les débats entre ceux qui estimaient que le président devait être élu par les députés et les sénateurs, ceux qui ne voulaient pas d’un président mais d’une République malgré tout, et ceux qui s’opposaient à la République et faisaient tout pour accélérer le retour d’un roi sur le trône, furent très animés.

Le principal amendement de ces lois constitutionnelles relatif à l’élection du président de la République fut déposé par le député du Nord, Henri Wallon : il proposait que le président fût élu à la majorité des suffrages par les deux chambres parlementaires, la Chambre des députés et le Sénat, réunies en Assemblée nationale. Ce célèbre amendement contribua à conjuguer la notion de République et la fonction de Président, association qui n’a jamais été remise en cause depuis.

Après Adolphe Thiers, qui inaugura la coutume selon laquelle le président nomme le président du Conseil et préside au Conseil des ministres, puis Patrice de Mac-Mahon, qui fixa à sept ans la durée du mandat présidentiel, Jules Grévy fut le premier président élu selon ces nouvelles modalités. Ironie du sort, c’était ce même Jules Grévy qui, en 1848, avait présenté un amendement pour supprimer la fonction de président de la République !

Ses successeurs furent élus selon les mêmes modalités : Sadi Carnot, Jean Casimir-Périer, Félix Faure, Émile Loubet, Armand Fallières, Raymond Poincaré, Paul Deschanel, Alexandre Millerand, Gaston Doumergues, Paul Doumer et Alfred Lebrun.

 

Sous la IVe République

À la Libération, le corps électoral, réuni pour la première fois de son histoire au complet, hommes et femmes ensemble, choisit de changer de constitution. À la consultation référendaire du 13 octobre 1946, le « oui » l’emporta de peu.

Rien ne changea vraiment quant aux modalités d’élection du président de la République : comme auparavant, il continua d’être élu par les deux chambres, l’Assemblée nationale et le Conseil de la République (l’actuel Sénat). Deux présidents furent élus dans ces conditions : Vincent Auriol, en 1947, et René Coty, en 1954.

 

Sous la IVe République

Au beau milieu de la crise algérienne, le général de Gaulle est appelé par le président Coty à former un gouvernement. La loi constitutionnelle du 3 juin 1958 lui confie la mission de rédiger une nouvelle constitution, qui est adoptée le 28 septembre, et promulguée le 4 octobre : c’est le début de la Ve République.

Le mode d’élection du président de la République devient radicalement différent : il ne s’agit pas encore du suffrage universel, mais d’un suffrage très élargi, avec un corps électoral mixte composé de 80 000 grands électeurs (tous les élus, depuis les conseillers municipaux jusqu’aux sénateurs, auxquels sont ajoutés un certain nombre de délégués des municipalités urbaines). Le 21 décembre 1958, les grands électeurs élisent le général de Gaulle à la présidence de la République, à une très large majorité des voix.

Quatre ans plus tard, dans le contexte de crise politique de l’année 1962, marqué notamment par les accords d’Évian et l’attentat du Petit-Clamart, le général de Gaulle décide de modifier les règles d’élection du président, pour lui conférer, avec le suffrage universel, une plus grande légitimité. Il choisit de faire appel à l’article 11 de la constitution, et d’organiser un référendum : le « oui » l’emporte largement, avec plus de 62% des voix.

Depuis cette réforme constitutionnelle de 1962, le président de la République est élu au suffrage universel dans un scrutin majoritaire à deux tours, selon les modalités que nous connaissons aujourd’hui. L’élection présidentielle acquiert alors une importance sociale et médiatique capitale. Celle de 1965, qui voit la victoire du général de Gaulle, inaugure les formes de la vie politique moderne. Suivront celles de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing, de François Mitterrand, de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy, de François Hollande et d’Emmanuel Macron.