Publié le 21 novembre 2019

Amiens est capitale européenne de la jeunesse 2020 : le message d'Emmanuel Macron à cette occasion

Chaque année, une ville d'Europe est nommée « Capitale européenne de la jeunesse ». Pour 2020, c'est Amiens qui a remporté ce titre, succédant ainsi à Novi Sad, située en Serbie.

À l'occasion de l'élection de la capitale 2021 (qui sera Klaipėda, située en Lituanie), le Président de la République Emmanuel Macron a tenu à dire un mot aux Amiénoises et aux Amiénois depuis le cirque Jules Verne.

(Ré)écoutez son message :

DISCOURS DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE AU CIRQUE JULES VERNES D’AMIENS

21 novembre 2019 - Seul le prononcé fait foi

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Madame, Messieurs les Ministres,
Madame le Maire,
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs les Parlementaires,
Chers amis.

J'entrevois des visages, il y en a même, il me semble, que je reconnais dans la salle. D'abord, c'est une grande émotion pour moi d'être ici aujourd'hui, d'être à Amiens ces deux jours et d'être ce soir parmi vous. 

J'ai grandi à quelques mètres d'ici, quelques mètres. Sauf que dans cette salle, je n’y suis pas venu pour écouter des présidents de la République mais j'y suis venu, parfois, pour écouter de la musique, et retrouver ici des musiciens dans une ville où j'ai appris la musique et essayé d'en jouer, beaucoup moins bien que vous. C’est aussi pour moi beaucoup d'émotion. 

Et le faire dans ce moment que vous venez de décrire, Madame le Maire, à l'instant, est encore plus émouvant pour moi parce qu'il se trouve que j'ai été jeune à Amiens. J'ai un premier message pour celles et ceux qui le sont : ça ne dure pas. On a beaucoup de débats, souvent, sur le statut de la jeunesse. Ce n'est pas un statut, ça ne dure pas. C'est un moment éphémère, parfois qu'on veut franchir avec beaucoup d'impatience quand on l'est, c'est mon cas, qu'on regrette d'avoir franchi si vite ensuite, donc profitez-en. 

Plus sérieusement, je voulais remercier vraiment l'ensemble des associations qui ont préparé ce moment, ont travaillé, le Forum européen pour la jeunesse, la CNAJEP, les jeunes d'Amiens comme de la France entière qui sont là, et toutes celles et ceux qui sont aussi en compétition, parce que je sais que dès que j'aurai parlé, vous aurez surtout les résultats tant attendus. 

Je voulais juste vous partager quelques convictions dans ce moment, avant que les attributions des gagnants de 2021 ne se fassent et avant qu'Amiens ne prenne le flambeau. Quand Amiens a gagné et est devenue cette capitale européenne de la jeunesse, j'étais très fier. On en a parlé avec Madame le Maire, j'ai dit : « de toute façon, je serai à vos côtés pour le lancer. » Vous venez de rappeler parfaitement tout ce qui sera fait par Amiens. On va accompagner cela, et c'est tout ce qu'on fait aussi, les ministres le font largement, on en a parlé cet après-midi à l'université, pour la jeunesse, aux côtés de la jeunesse, et si je puis dire avec la jeunesse, parce que c'est ça, le plus important, c'est que la jeunesse dans chacun de nos pays, dans chacune de nos villes en Europe, puisse véritablement se saisir de son destin,  décider de changer les choses et qu'on puisse l'accompagner, qu'il s'agisse de la vie étudiante, qu'il s'agisse des conditions de vie, du logement du quotidien. 

Il y a encore beaucoup de choses à faire, et je veux remercier les ministres pas simplement pour leur présence mais pour leur travail en la matière, parce que c'est un engagement complet depuis deux ans et beaucoup de choses ont été faites. Mais moi, je voulais, au-delà de ce qui est fait, de tout ce que Madame le Maire vient parfaitement de dire et les discours précédents ont rappelé, juste vous dire, à mon avis, quelques-uns des défis qui sont les vôtres.

Le premier, et le dire dans ce lieu devant des musiciens n'est pas innocent, c'est celui de la culture. La jeunesse est un moment, évidemment, d'apprentissage et d'émancipation. On apprend par l'accès à un savoir où des savoirs, mais par la culture, et ça, ça ne doit jamais cesser. Et le moment que traversent nos démocraties nous le fait parfois oublier, mais ce que représente la culture en France, dans cette belle ville d'Amiens, et si j'y arrive maintenant c'est que j'étais juste avant pour célébrer notre cathédrale, les 800 ans de la cathédrale d'Amiens. La culture est un élément essentiel de nos vies. Elle est patrimoniale, elle est aussi en transformation, mais elle est ce qui permet bien souvent de bousculer des frontières, des barrières, de permettre les échanges, de faire vivre en acte le continent qui est le nôtre, de créer des émotions communes. Et dans le projet que j'ai pour notre pays mais aussi pour notre Europe, pour moi, la culture joue un rôle essentiel. Vous avez eu la gentillesse, l'amitié, chère Brigitte, de rappeler le projet des universités européennes lancé à la Sorbonne. Mais s'accroche à celui-ci un projet culturel européen sur lequel je souhaite que nous puissions avancer, développer les choses. Mais par les pratiques culturelles, l'accès à la culture dès l'école, par la pratique ensuite, dès le plus jeune âge et tout au long de la vie, par l'invention de la défense de nos auteurs, de nos créateurs, il y a quelque chose que nous pouvons faire vivre pour et par notre jeunesse et pour et par notre continent. C'est irremplaçable. Et la culture, c'est l'expression de sentiments, d'une émotion, d'une identité. Je sais qu'il y a dans la salle des musiciens, il y en a qui sont peut-être des poètes, d'autres des architectes, et je ne sais, des danseurs… Et il y a toujours quelque chose qui est irréductible, l'émotion véhiculée et le pont que la culture, l'accès au beau par l'autre crée. Je le dis à un moment où, parfois, on ne parle que de mauvaises nouvelles, des tensions qu'il y a dans notre société, de l'incommunicabilité et la solitude, au fond, de nos concitoyens. La culture permet de le rompre, et elle est un engagement de civilisation essentiel. Elle l'est dans cette ville qui m'est chère et qui m'a fait grandir, partout. Elle l'est dans notre pays, et elle l'est en Europe. Je sais que vous venez de l'Europe entière, mais n'oubliez pas ce combat. 

J'ai souvent convoqué Madame DE STAËL, qui, vous le savez peut-être, était à la fois une grande philosophe et une grande intellectuelle du XVIIIème siècle et qui a partagé une partie de sa vie d'ailleurs avec Benjamin CONSTANT. Madame DE STAËL avait une réputation. C'était une très grande Européenne, elle parlait plusieurs langues, en particulier l'allemand. Elle a eu cette phrase sublime, qu'on retrouve d'ailleurs dans le roman de Constant ADOLPHE, sur justement l'incapacité à communiquer. Elle dit : « quand je ne trouve pas mes mots en français pour dire une émotion, je vais les chercher en allemand. » Les Allemands pourraient dire pareil, les Anglais, les Espagnols, les Italiens. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu'il y a, dans cette passerelle que la littérature peut créer, l'apprentissage de la langue de l'autre. Le rapport à une émotion, à un intraduisible, un incommunicable, quelque chose qui balaye d'un seul coup toutes les différences. C'est une force inouïe. C'est à nous tous de la faire vivre, et je le dis dans ce lieu qui a fait venir tant d'artistes. Et c'est vrai d'une émotion de danseur, c'est vrai d'un trait qui va à un moment réconcilier. Ça, c'est la mission, pour moi, première. La responsabilité que prendra Amiens en étant cette capitale européenne de la jeunesse, c'est aussi de faire vivre la culture, de l'apprendre à nos plus jeunes, de la faire vivre, de la transmettre, mais aussi de le faire de capitale en capitale car elle n'a pas de frontières et qu'elle permet justement de sortir parfois de l'isolement, de créer des ponts qui paraissaient impossibles. 

Le deuxième défi qui est le vôtre, et qui est le défi de votre génération, c'est celui de la démocratie. Ça peut vous paraître fou. Madame le Maire a évoqué un instant la chute du Mur de Berlin. On est 30 ans après, et vous avez un président français qui vient vous dire : le défi de votre génération, pour les jeunes qui sont là, ce sera la démocratie et la liberté. Croyez-moi, c'est un trésor éminemment fragile et il est dramatiquement menacé. Il y a 30 ans, on pensait qu'en Europe, une bouffée de démocratie, d'ouverture, de liberté allait partout gagner. L'Europe dans laquelle nous vivons aujourd'hui, à coup sûr plusieurs d'entre vous viennent de tels pays, se refracture. Les extrêmes montent partout, y compris dans les pays que vous évoquiez, qu'il s'agisse de la Pologne où c'est un parti d'extrême-droite qui est aujourd'hui au pouvoir, qu'il s'agisse de l'Allemagne où, comme en France, l'extrême-droite est de plus en plus forte, qu'il s'agisse d'autres pays de l'Union européenne où ce qu'on appelle aujourd'hui les démocraties illibérales prennent le dessus, c'est à dire où on ferme des universités, où on met des journalistes en prison, où on interdit aux juges de faire leur travail. Notre Europe en est là, 30 ans après. On nous disait : « vous allez voir, ça va être une vague heureuse et formidable », et on a partout aussi une violence extrême, une espèce d'ensauvagement de la société où parfois, au nom de la liberté, on commet les pires violences, en menaçant la liberté qui ne tient que parce qu'il y a le respect de l'autre, l'interdiction de la haine ou de la violence. Et donc de là où je suis, j'essaie de le faire, chacun dans son rôle ici, mais votre génération aura à préserver la démocratie, les libertés qui vont avec, avec exigence et responsabilité, exigence pour gagner le combat politique partout où elle est menacée en Europe et responsabilité pour la faire tenir, parce que la liberté qui va avec la démocratie implique une responsabilité, celle de la chérir et donc de respecter l'autre, de s'interdire la haine, la violence, de permettre tous les débats de manière libre dans le respect d'autrui. N'oubliez pas ce combat, il est essentiel, et je souhaite que de capitale en capitale, on en véhicule les valeurs, on invite les jeunesses de villes qui parfois ont d'autres jeunes qui n'ont plus les mêmes chances aujourd'hui pour les ouvrir. La démocratie et la liberté, c'est contagieux, donc à vous de jouer. 

Après la culture et la démocratie, le troisième défi, à mes yeux, que vous aurez, c'est celui du climat, de l'écologie, de la planète. Ce défi-là c'est évidemment celui qui a été porté par une génération partout en Europe, partout, avec beaucoup de force, beaucoup d'entrain, mais qui est maintenant un défi en acte que nous devons saisir, les dirigeants, la jeunesse, mais au fond tous les citoyens parce que chacun a sa part à jouer, là aussi, de responsabilité, de transformation, de changement des gestes au quotidien, de consommer différemment, de produire différemment, d'avoir une conscience qui fait qu'on demande aux autres de bouger et de le faire dans le respect. Notre continent doit être le leader de cette transformation, et donc partout en Europe, et les villes et les métropoles ont un rôle essentiel parce que la transformation se fait au contact, on l'a vu tout à l'heure avec les batteries qui nous ont été présentées, formidable expérience qui se fait à Amiens et qui est en train de transformer notre manière de nous déplacer pour la rendre écologique, mais des gestes du quotidien aux plus grandes décisions, l'Europe a une responsabilité fondamentale. Et vos générations ont une responsabilité, pas forcément pour s'impatienter, non, pour agir, pousser à agir, mener les actions, parce qu'on est au temps de l'action et de la transformation. 

C'est mon tout dernier point. S'il y a une chose qu'on doit à la jeunesse en France, en Europe, à votre jeunesse et à toutes celles et ceux qui la portent, l'accompagnent ici, c'est enfin l'engagement, et ça regroupe toutes ces valeurs. C'est ce que nous voulons faire avec le service national universel. C'est ce qu'on veut faire aussi à travers la vie étudiante pour faire prendre conscience des choses et à travers le service national universel, la connaissance de ce qu'est la nation mais aussi l'ouverture à l'engagement, à l'autre, au service civique, à toutes les formes d'engagement dans la cité, qui peuvent mener d'ailleurs à l'engagement politique, l'engagement associatif, l'engagement syndical. 

Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que, et on l'oublie trop souvent que nous sommes dans un monde de commun. Le commun se fait à l'échelle d'une ville, la commune, d'un pays, d'un continent. On partage la même aventure parce qu'on a décidé de le faire. On y est né, mais après, la nation, c'est un plébiscite de chaque jour. L'Europe, c'est une volonté aussi de chaque jour. Ça suppose de l'engagement. On ne peut pas juste avoir des citoyens qui ont des droits en oubliant qu'ils ont aussi des devoirs. On ne peut pas juste avoir des citoyens qui commentent, on est dans un monde du commentaire permanent. Je peux vous le dire de là où je suis. C'est incroyable. Président de la République, c'est comme sélectionneur de l'équipe de France de football, et quelques autres métiers ou fonctions : plein de gens savent mieux que vous ce qu'il faut faire. Non. On est dans un temps, un monde de l'engagement. Chacun a sa part à apporter, et la jeunesse aujourd'hui, en France, en Europe, a une part extrêmement importante à jouer en la matière. 

Voilà les quelques convictions que je voulais partager avec vous en ce moment un peu particulier où Amiens va devenir cette capitale de la jeunesse et quelques secondes avant que la nouvelle capitale ne soit annoncée. La culture, la démocratie, le climat, l'écologie, l'engagement et notre Europe, notre Europe qui synthétise tout cela et qui est un tel défi. Et là aussi, ne pensez pas, comme pour la démocratie, que ce défi soit gagné. Il y a 70 ans, ici même, dans cette ville ou un peu plus, non seulement les balafres de l'histoire étaient encore là, les divisions de l'Europe, il y a 30 ans encore elles parcouraient d'autres pays, et tout peut revenir en arrière. On est au milieu d'une parenthèse dorée, parce qu'il y a une volonté, parce qu'il y a eu un enthousiasme, parce qu'il y a eu précisément tout ce travail qui a été fait. Ce sera à vous de le faire vivre, à nous tous. Et donc au moment où Amiens va prendre cette responsabilité, je souhaite aussi qu'elle porte haut les couleurs de l'Europe, de ses valeurs, de tous ces combats que j'ai rapidement brossés à la cavalcade qui sont les vôtres et qui sont les nôtres. Ne l'oubliez jamais, parce que c'est notre responsabilité pour nous-mêmes et face à l'Histoire. 

Voilà ce que je voulais vous dire, et vous dire au fond que nous n'avons pas de politique à avoir pour la jeunesse. On doit simplement essayer de faire le maximum pour que la jeunesse puisse choisir son avenir parce que ce n'est pas à moi de vous le dicter, ce n'est pas à moi de vous l'écrire. C'est à vous de le faire, et c'est au fond à vous d'avoir le même luxe, si je puis dire, parce que c'est un luxe que l'on ne mesure pas à l'échelle de l'humanité qu'a eu ma génération de pouvoir choisir son destin, c'est à dire de pouvoir le choisir en étant dans un pays libre où, en moyenne, on vit heureux. Il y a toujours des situations difficiles dont on parle souvent beaucoup, mais nous sommes un pays libre où on est heureux, dans un continent en paix où on vote pour choisir ses dirigeants, où on a une presse libre, où on a une université libre et où on a des libertés individuelles comme des libertés publiques et un État de droit. Ce trésor-là, chérissez-le, faites-le grandir et choisissez votre avenir. C'est à vous de le faire. On a essayé de faire beaucoup de choses. Ma génération continuera à faire beaucoup. Je prends un engagement : ma génération ne mettra pas sous le tapis pour que la vôtre ait les problèmes que nous n'avons pas affrontés. Même quand c'est dur, ce que je me dis, je pense à vous, je pense à notre pays et à notre Europe, si c'est dur aujourd'hui, ce sera encore plus dur demain. Les problèmes qu'on ne règle pas aujourd'hui, c'est des problèmes encore plus grands qui seront à régler par vous demain. L'irresponsabilité d'aujourd'hui, ce sera votre dette budgétaire, écologique de demain. Et donc ici, dans cette belle ville d'Amiens, en France comme en Europe, nous avons besoin d'agir haut et fort pour que vous puissiez agir encore plus fort et porter plus loin cette ambition, ces valeurs, cet enthousiasme.

 Au fond, à la fin, ce qui est impossible reste juste à accomplir. C'est ça, votre défi. Ce n'est pas de moi, c'est d'un homme qui a passé beaucoup de temps à quelques mètres d'ici, qui était Jules VERNE, à quelques mètres d'ici véritablement, un autre enfant de la ville. Voilà, Madame le Maire, voilà, Mesdames et Messieurs, ce que je voulais vous dire avec beaucoup d'émotion, de bonheur et, moi aussi, d'engagement. 

Vive Amiens, vive la jeunesse, vive la jeunesse européenne, vive la République et vive la France, et je croise les doigts pour les vainqueurs dans quelques instants. Et pour tous les autres, n'arrêtez pas.

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