Le Président de la République a remis les insignes de chevalier de l'ordre national du Mérite à Ali Akbar ce mercredi 28 janvier 2026 au Palais de l’Élysée.

Ali Akbar est un vendeur de journaux ambulant emblématique de Saint-Germain-des-Prés et dernier de sa profession.

Cette décoration consacre un parcours exceptionnel et un engagement de plus de 50 ans au service de la presse écrite et de la culture de proximité.

Elle met également en avant le parcours exemplaire de Monsieur Akbar, exemple d’abnégation et d’intégration, devenu le symbole et gardien d’une tradition française.

Revoir l'événément :

28 janvier 2026 - Seul le prononcé fait foi

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Cérémonie de remise des insignes de chevalier de l'ordre national du Mérite à Monsieur Ali Akbar.

Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Mesdames et Messieurs les élus,

Mesdames et Messieurs en vos grades et qualités, chers amis. Permettez-moi, puisqu'il est encore possible de le faire, de vous présenter tous mes vœux avant toute chose à vous et vos familles. Et au fond, la cérémonie de ce soir est en ce début d'année comme un remède à la mélancolie. Ce sont, en effet, des battants, des optimistes, des entrepreneuses et des entrepreneurs amoureux de liberté qui sont ce soir célébrés, des femmes et des hommes qui ont choisi de faire, de bâtir, de transmettre, et pour qui rien n'était écrit.

***

Last, but not least, Monsieur Ali Akbar. Cher Ali, votre nom n'est peut-être pas connu de tous ici, mais votre voix, tout parisien l'a forcément déjà entendue. C'est une intonation, un timbre, un style. Vous êtes l'accent du 6e arrondissement, la voix de la presse française les dimanches matins, comme d'ailleurs tous les jours de la semaine. Voix chaleureuse qui, chaque jour, depuis plus de 50 ans, tonne sur les terrasses de Saint-Germain, se fraye un chemin entre les tables de restaurant. Ça y est, le monde ! Alors, vous improvisez des nouvelles parodiques dont vous avez le secret, saluez une ou deux têtes inconnues, faites pour un instant de l'un ou de l'autre perdu à une terrasse le héros d'une une improbable. Il y aurait tant d'anecdotes à convoquer de cette vie. Demain, vous tiendrez le scoop de votre vie. Vous pourrez dire : « ça y est, c'est fait, Ali Akbar à l'Élysée ».

Et cette histoire, à coup sûr, n'était pas écrite. Avant de devenir une icône de la vie parisienne, vous avez grandi au Pakistan, dans les rues de Rawalpindi. Enfant, vous devez affronter le pire, la pauvreté, le travail imposé, les violences. Vous ne rêvez que d'une chose : partir. Fuir la misère, vous éduquer, gagner suffisamment d'argent pour offrir une belle maison à votre mère. Alors, plus courageux encore qu'Aznavour, à 18 ans, vous quittez votre province, vous traversez l'Afghanistan, l'Iran, la Turquie, la Grèce. Vous connaissez la clandestinité, le dénuement, la peur permanente, mais vous persévérez.

Et vous devenez mousse, d'abord. Là, vous sillonnez le monde. Et en 1973, vous jetez l'ancre à Rouen. Vous n'avez que 20 ans quand vous arrivez à Paris et tant et tant de choses déjà vécues. Bien des épreuves administratives et humaines vous attendent pourtant encore, mais le sol français vous donne l'espoir d'une vie meilleure. C'est une rencontre fortuite, en pleine rue, qui vous souffle l'idée de devenir vendeur de journaux à la criée. Et c'est encore le hasard qui vous fait pousser la porte du professeur Choron. Et vous vendez, au départ, Charlie Hebdo et Hara-Kiri, papiers dont vous ne comprenez absolument pas au début ni les titres ni l'effet subversif. Qu'à cela ne tienne, le français devient votre langue. Vous apprenez à jouer avec, faisant votre une forme d'irrévérence tricolore.

Et par cette fréquentation quotidienne de cette presse si française que nous aimons et défendons, et de ces titres, vous êtes devenu le plus Français des Français. Esprit voltairien sorti du Pakistan. Vous devenez rapidement cet écho bien connu dans la rumeur parisienne, et bientôt la seule voix qui demeure. Après Charlie Hebdo et Hara-Kiri, vous vous mettez à vendre Libération, Le Monde, le JDD, enfin, un peu de stabilité. Vous vous mariez au Pakistan, vous vous installez en France avec votre épouse et fondez une famille. Votre seul et unique rêve : aimer et partager la chaleur d'un foyer.

Depuis plus de 50 ans, vous quittez votre appartement d'Antony chaque matin, même le dimanche, pour distribuer ces nouvelles tant attendues par les Parisiens. Chemin faisant, vous avez appris à tutoyer Pierre Bérégovoy, Jane Birkin, saluer Laurent Fabius, François Mitterrand, parmi tant d'autres. Vous avez adopté ce quartier, ces boutiques, ces rues, son histoire. Votre galerie de portraits à vous, votre quotidien, c'est un livre de la Ve République, c'est un catalogue de la vie économique du pays, c'est un condensé du luxe de la mode et du cinéma français.

Puis à force de crier la une, vous avez fini par faire les gros titres dans le New York Times et notre presse nationale. Les passants et les touristes vous arrêtent désormais pour le journal et parfois pour un selfie. Certains vous parlent de souvenirs que vous avez consignés dans ces deux livres poignants parus en 2005 et en 2009. Car l'accès à la lecture, la joie de l'écriture ont fait partie de ces trésors que vous avez conquis à la sueur de votre front. Magnifique revanche du destin, vous, l'enfant forcé de quitter les bancs de l'école. Ainsi, derrière les cris de Paris, il y a toujours vous, le poids des mots.

Cher Ali, s'ils vous avaient connu, Balzac ou Daumier, vous aurez sans doute croqué sur le vif, à n'en pas douter. Casquette vissée sur la tête, paquet de journaux sous le bras, sourire aux lèvres, comme un gavroche qui ne veut pas vieillir. Ne craignant ni crevaison ni déluge, écoulant hier les centaines, aujourd'hui les dizaines d'exemplaires, continuant d'arpenter 15 kilomètres par jour pour racher les rires aux passants, aux étudiants. Tant ont des souvenirs avec vous, rue Saint-Guillaume ou ailleurs, tant se souviennent d'un Bernard Tapie se retournant vers vous et vous poursuivant avec son parapluie quand vous criiez à travers les rues qu'il venait d'être condamné et s'échapper de prison. Je pourrais là multiplier les anecdotes où vous avez défrayé la chronique, troublant le calme feutré de Lipp pour d'un seul coup assassiner l'un des convives avec une improbable et faisant rire toute la salle à son détriment. Mais là-dessus, jamais de cruauté, toujours un talent acquis à travers les années, avoir le sens de la formule et saisir sur le vif la situation.

Par votre force de travail, votre abnégation, vous avez fait la fierté de votre épouse, Aziza, et de vos fils : Shazad, Shanshan, Shamshad, Shehryar et Shahab. C'est pour votre famille, pour les rendre heureux, que vous vous êtes battu sans cesse. Et ce soir, vous pouvez être fier de ce combat. Vous avez porté, si je puis dire, le monde à bout de bras et la France dans votre cœur, toujours. Témoin infatigable d'un art de vivre parisien, mais jamais promeneur solitaire, toujours joyeux et avenant malgré les épreuves. Je garde pour ma part tant de souvenirs partagés. Cher Ali, nous aurions envie de pouvoir vous dire que vous avez toujours été Français et vous incarnez de ces aventures que la France s'enorgueillit, pas simplement d'accueillir, mais de partager. Cette vie, vous l'avez faite vous-même avec courage, talent, générosité.

Cette vie, c'est un destin que vous n'avez pas voulu subir. Et c'est la France qui a su vous accueillir. Et c'est un magnifique exemple, dans un moment où nous entendons si souvent, les vents mauvais et parfois simplement trop d'histoires qui se ressemblent, qu'il y a aussi beaucoup d'histoires comme Ali qui s'écrivent, de femmes et d'hommes qui ont fui la misère pour choisir un pays de liberté et qui ont construit une vie qui rend notre pays plus fort et plus fier. Alors, cher Ali, merci d'avoir porté l'actualité politique à corps et à cri sur nos terrasses, d'avoir réchauffé les cœurs de flore des deux magots], de la brasserie Lipp, 4 colonnes à la une, « tous pour un, un pour tous ». Et merci, chaque jour depuis 50 ans, d'avoir fait grandir et réussir cette belle famille à Antony et d'avoir fait chaque jour ce trajet d'Antony à ses quartiers et d'avoir un jour fait la route du Pakistan jusqu’à nous. Pour tout cela, pour cet incroyable destin, c'est un honneur pour moi ce soir de vous remettre les insignes de chevalier de l'Ordre national du Mérite.

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