L’universitaire, traducteur et écrivain André Miquel est décédé ce 27 décembre, à l’âge de 93 ans. Il était l’une des grandes figures des études arabisantes en France, où il aviva la curiosité pour le monde musulman, et renforça l’élan de compréhension mutuelle.

Certaines vies semblent en contenir cent, jalonnées d’illuminations successives, de franchissements décisifs. Pour le jeune André, ce fut d’abord le grand pas vers la foi chrétienne, que son père, un hussard noir de la IIIe République qui vénérait autant l’enseignement qu’il conspuait la religion, lui présentait pourtant de l’autre côté d’un fossé dangereux.   
Puis, parce que son prix au concours général de géographie lui avait valu de remporter un voyage, André Miquel traversa la Méditerranée de part en part, de son Languedoc natal à la côte du Maghreb. Émerveillé, il se plongea dans l’étude du Coran à la lueur de la philosophie des Lumières.

Durablement marqué par ce bouleversement adolescent, il passa l’agrégation de grammaire après avoir intégré Normale Sup, et se tourna vers les études arabisantes. Il apprit les rudiments de la langue à Damas, enseigna à Beyrouth, commença une thèse sur les géographes musulmans du Xe siècle. Séduit par la diplomatie, il fut nommé en Éthiopie puis occupa des responsabilités à Paris avant d’être envoyé en Égypte, en 1961, où il fut arrêté et incarcéré plus de cinq mois sous des prétextes fallacieux, alors que la France et l’Égypte vivaient une crise diplomatique sans pareille. 

Si la captivité le dissuada de la diplomatie, elle ne changea rien à la force de son caractère. À sa libération, il reprit une carrière de chercheur, enseigna la littérature comparée à l’université d’Aix-en Provence, à l’EPHE, à Paris VIII puis Paris III, avant d’occuper de 1976 à 1997 la chaire de Langue et littérature arabe classiques au Collège de France, d’où il fit rayonner son érudition. À cette mission, François Mitterrand ajouta la charge d’administrer la Bibliothèque Nationale, puis, pour deux mandats, ce Collège de France dont il était une figure tutélaire.

Ces responsabilités successives ne l’empêchèrent pas de multiplier les projets littéraires. La traduction, en 1957, du Livre de Kalila et Dimna, d’Ibn al-Muqaffa inaugura une série de quatre-vingts ouvrages traduits avec la même virtuosité, que couronna son édition des Milles et une Nuit pour la Pléiade, trois volumes, mille et une page de finesse littéraire et d’exactitude universitaire, alliage rare qui faisait sa signature.

Il était romancier et poète en effet, cheminant dans ses deux langues de cœur, et son recueil Poèmes réciproques, qu’il publia en 2020, à 91 ans, présentait côte à côte les textes qu’il avait écrits à l’origine en arabe et leur version française. De ce mouvement pendulaire de créations parallèles, il tirait le secret de son énergie perpétuelle et communicative. Dans ce va-et-vient de la traduction, il tissait les cultures. 

Le Président de la République salue le parcours d’un artisan de dialogue qui fut le plus occidental de nos orientaux, le plus oriental de nos occidentaux, et qui fit connaître et aimer les beautés de la culture arabe. Il adresse à ses proches, ses élèves et ses lecteurs, auxquels sa sagesse manquera, ses condoléances sincères.