Le chirurgien Élie Buzyn, survivant d’Auschwitz et de Buchenwald, nous a quittés à 93 ans. La France perd un homme d’une grande bonté, un médecin qui donna tout à ses patients, et une mémoire de l’holocauste qui témoigna sans relâche de l’indicible, jusqu’à ses derniers jours.  

L’histoire d’Élie Buzyn nous raconte bien plus que la vie d’un homme : elle nous parle de courage, de résilience, d’humanité, et d’inhumanité. Elle nous rappelle la folie et la haine qui déchirèrent le XXe siècle, et qui valurent au jeune Élie, âgé de dix ans à peine en 1939, d’être emmuré dans son quartier natal de Łódź, en Pologne, comme dans une prison à ciel ouvert, où deux cent mille personnes étaient enfermées pour la simple raison qu’elles étaient juives. Alors que sa famille jouissait avant les spoliations d’une certaine aisance, car son père était un industriel du secteur textile, l’adolescent connut la faim, la misère, l’épuisement. Mais aucune souffrance ne fut comparable à celle de voir son frère abattu sous ses yeux, au hasard, pour l’exemple, par un SS qui voulait ériger la peur en loi. 

Lorsque les portes du ghetto s’ouvrirent en 1944, ce fut pour en laisser sortir de longs convois vers Auschwitz. Élie Buzyn échappa de justesse aux chambres à gaz, en se faisant passer pour plus vieux qu’il n’était. Ses parents n’eurent pas la même chance. Traîné de force à Buchenwald en 1945, les pieds gelés, gangrenés, mourant de froid et de soif, il trouva la force de survivre aux marches de la mort, jusqu’à la libération des camps. Le jour de sa bar-mitzvah, sa mère lui avait fait promettre de sortir vivant de cet enfer, pour témoigner. Il tint parole.

Mais de longues années passèrent sans qu’il se sentît capable de remplir la deuxième partie de sa promesse. Le poids de la mémoire était trop lourd, au point qu’il refusa d’habiter en Europe, et qu’il fit effacer le matricule qui avait gravé sur son bras l’empreinte de l’atrocité.
Il lui fallut une dizaine d’années à l’étranger, des champs d’un kibboutz israélien aux bancs de la faculté d’Oran, avant de trouver la force de s’installer définitivement en France, pour y exercer son métier de chirurgien orthopédique. Celui qui avait vu tant de morts se mit à réparer les vivants, et celui qui avait vu sa famille exterminée commença à en fonder une à son tour. 

« Vivre, survivre, revivre ». L’heure de la transmission ne sonna que bien plus tard, un demi-siècle après le génocide. Lorsque son fils de 21 ans lui fit part de son intention d’aller se recueillir à l’endroit où ses grands-parents avaient disparu, il comprit qu’il lui revenait, comme un devoir, de l’y accompagner. Dès lors, les vannes de la mémoire étaient ouvertes, et les souvenirs déferlèrent. Chaque année, il accompagna des groupes de jeunes à Auschwitz avec le grand rabbin de France, pour témoigner de ce qu’il avait vécu. Il prit la parole et la plume, au fil de deux livres et d’innombrables interventions dans les collèges et les lycées. Gagné par l’âge, il savait qu’il ne pourrait emmener tous ses petits-enfants sur les lieux de la Shoah. Mais un espoir l’habitait : que tous ceux qu'il avait aidés à approcher l'horreur des camps « deviennent à leur tour des témoins. Des témoins des témoins. » Ce rôle qu’il nous a confié nous engage tous. 

Le Président de la République et son épouse adressent leurs condoléances émues à sa famille, tout particulièrement à sa fille Agnès Buzyn, à ses proches, ainsi qu’à tous ceux qu’a touchés le témoignage de ce grand passeur de flambeau. 

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