Publié le 24 janvier 2022

Décès de Raphaël Esrail

Une mémoire de la Résistance et de la déportation, Raphaël Esrail, nous a quittés à 96 ans. Il avait traversé la haine et l’enfer, et il en avait fait une histoire d’amour et d’engagement.

Sa famille venait de Turquie, d’une communauté de Juifs expulsés d’Espagne au XVe siècle qui avait conservé intactes sa culture et sa langue ladino. Mais ses parents quittèrent les côtes ioniennes quand leur fils avait un an à peine, et ses premiers souvenirs remontaient à ses jeux d’enfants dans les traboules de la Croix-Rousse, à Lyon, où son père ouvrit en 1926 sa boutique de bonneterie.

L’insouciance de l’enfance cède place à des années d’adolescence plus graves : dans les rangs de sa troupe scoute, il voit affluer, dès 1938, des jeunes venus d’Allemagne, d’Autriche, de Hongrie, naufragés de la vague brune. Bientôt, tout en préparant et en réussissant le concours de l’École centrale de Lyon, Raphaël Esrail rejoint la Résistance : étudiant au grand jour, faussaire dans l’ombre, il contrefait des cartes d’identité, falsifie de vrais papiers, change Lévy en Leroy, invente des diplômes ; en somme, il fabrique des vies pour forger des avenirs. Au prix de sa propre sécurité : en janvier 1944, il est démasqué, raflé, conduit à Drancy. Quelques heures avant de monter dans le train qui l’envoie vers la grande incertitude, ses yeux tombent sur une jeune femme de 19 ans. Elle s’appelle Liliane Badour, elle est pour lui comme un éblouissement. 

C’est la pensée de Liliane qui lui permet de tenir, dans ces wagons asphyxiants, dans ce camp d’Auschwitz où les deux jeunes frères de Liliane sont d’emblée gazés, où le froid, la faim, la crasse, viennent à bout des plus solides. L’espérance, celle du baiser qu’elle lui a promis, celle d’un après, celle de la liberté, l’accrochent à la vie. Raphaël Esrail réussit à arracher Liliane à Birkenau, à la faire venir dans l’usine Krupp pour laquelle il travaille aussi, ce qui leur permet des conditions de vie moins inhumaines.

En 1945, il est transféré d’Auschwitz à Dachau, au prix d’une interminable marche de la mort. Sous le ciel livide, par-dessus le martellement des chiens et des bottes, lui viennent alors en mémoire des vers de Victor Hugo sur la retraite de Russie appris jadis à l’école, dont la beauté se mêle à l’image de Liliane et galvanise ses forces. 

Le 1er mai 1945, enfin, son camp est libéré par les Américains. De retour à Lyon, il reprend ses études, épouse Liliane, devient ingénieur. Ils tentent de tout effacer de l’ignominie qu’ils ont vécue, y compris le tatouage de leur matricule. Mais le passé demeure, gravé en eux avec une encre indélébile. Alors à partir des années 1980, Raphaël Esrail reprend le flambeau de la mémoire, témoigne inlassablement devant les jeunes, devient secrétaire général (1896) puis président de l’Union des déportés d’Auschwitz (2008) qu’il transforme en une remarquable institution de la mémoire de la Shoah, de son histoire et du devoir d’éducation. L’espérance d’un baiser, le livre qu’il a mis 72 ans à écrire, paraît en 2017, point d’orgue d’un travail de mémoire titanesque pour lequel la France lui est reconnaissante.

Le Président de la République salue le départ d’un héros de la Résistance, survivant juif dressé contre la « solution finale », un héraut de notre passé, qui travailla à faire advenir la Liberté. Il adresse ses condoléances émues à sa famille, à ses proches, et à ses camarades de l’UDA, rescapés comme lui de l’enfer de la déportation, des exemples de courage, d’intelligence et de résilience. 

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