Publié le 28 février 2020

Hommage national à Jean Daniel aux Invalides

Discours du Président de la République lors de l'hommage national à Jean Daniel aux Invalides :

Hommage national à Jean Daniel aux Invalides - Discours du Président de la République

26 mai 2020 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames, 
Messieurs, 

« Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent ». Ces mots d’André GIDE, que Jean DANIEL considérait comme son professeur de doute, fait la boussole intellectuelle et morale de son existence et de ses engagements.

Ceux qui ont connu Jean DANIEL racontent ses heures inquiètes, ses jours et ses nuits d'enquête, recouper, vérifier ces informations, dire les faits, penser le monde et ses éditoriaux que chaque semaine, des centaines de milliers de lecteurs attendaient avec une impatiente ferveur. Ils étaient amendés, retouchés, peaufinés, comme pour atteindre le style exact, comme pour épouser au mieux les pulsations de l'Histoire. 

L'éthique et le travail. La foi dans la vérité, la religion du juste, mais par la plume. 
Trouver pour paraphraser son ami Michel FOUCAULT, les mots justes pour dire les choses telles qu'elles sont et parfois, telles qu’elles devraient être, les mots justes oui, car Jean DANIEL était d'abord un écrivain.

Rien ne prédestinait cet enfant de Blida, fils de miroitier et dernier d'une fratrie de 11, à grandir au contact des plus illustres auteurs français, rien, si ce n'est sa sœur Mathilde qui lui fait découvrir STENDHAL, GIDE, ZWEIG, bientôt DOSTOÏEVSKI et SIMENON. Rien sinon ses professeurs qui l’initièrent au Magazine littéraire, à la revue Vendredi et avec elle à BRETON, MALRAUX, ROLLAND, NIZAN, GIONO et le jeune SARTRE.

L’amour des lettres, de la langue et des idées cultivé au pied de l’Atlas sous le soleil d’Algérie ne quittèrent plus dès lors Jean DANIEL.
Puis Parisien par le tragique de l’Histoire il s’imposa dès 1947 comme le jeune ordonnateur de la revue Caliban où SARTRE, MOUNIER, GUILLOUX et celui qui allait devenir son ami, Albert CAMUS, tenaient rubrique. 

Il devient l’un des leurs, l’un des piliers de cette République des lettres qui alors se reconstituait. Avec son style resserré et au fond si stendhalien, sa plume fut un passeport pour entrer dans ce cercle de penseurs, de poètes. 
Surtout, la haute idée qu’il se faisait de la littérature en fit d’emblée l’un des leurs.
 
« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue c'est la littérature ». Jean DANIEL n'aurait pas renié une virgule du célèbre mot de PROUST.
 Lui qui disait de Julien SOREL, le héros du Rouge et le Noir, qu'il lui avait appris l'orgueil, la vérité et la volonté, n'a jamais cessé de placer la littérature au-dessus de tout. Considérant l'art du récit comme la voie la plus sûre vers la compréhension du monde, le plus court chemin vers l'universel. 

Beaucoup et quelques-uns ici présents aujourd'hui savent ce qu'était le pèlerinage de la rue d'Aboukir et l'exercice qui consistait à se prêter aux entretiens d'affinité où les lectures importaient plus que les diplômes ou tout autre chose. 
« N'oubliez pas le style » était cette phrase répétée à l'envi lors des fameuses conférences du vendredi. 
Pour Jean DANIEL, l'écriture était plus qu'une profession, une mission. 
Le style, une manière d'être au monde, une hygiène de vie même, lui qui affirmait « l'écriture seule me sauvera ». 

Jean DANIEL était un immense journaliste. 
Tombé par hasard dans le bain d'encre de la presse réinventée en ces années par Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, il devint l'une des grandes figures de la profession. 
Quelques coups de maître lui permirent d'écrire sa légende en lettres majuscules : ses papiers remarquables sur les conflits de la décolonisation, nourris des confidences directes des principaux protagonistes, ce déjeuner partagé sur la plage de VARADERO avec Fidel CASTRO le jour même où le président KENNEDY, dont Jean DANIEL était alors l'émissaire, fut assassiné. 

Mais ce qui faisait de Jean DANIEL un monument, un exemple pour toute une profession, c'était avant tout sa pratique quotidienne du métier, cette façon unique de croiser le métier de journaliste, l'amour des lettres et celui des idées. 

Jean DANIEL journaliste, c'était un engagement total de l'information, un bourreau de travail capable d'assimiler des heures durant une documentation exhaustive sur les sujets qu'il traitait et devenir ainsi plus expert que les spécialistes, un reporter qui prenait tous les risques jusqu'à celui de sa vie. 
Et beaucoup se souviennent de cette blessure dont il fut victime à Bizerte en juillet 1961 où il ne dut sa survie qu'au courage de Béchir BEN YAHMED et de Charles GUETTA qui réussirent, au péril de leurs vies, à le sortir du champ de tir. 

Jean DANIEL journaliste, c'était une méthode acharnée de tempérance et de pondération qui étaient pour lui les marques ultimes du courage. 
Il cherchait toujours à faire dialoguer les contraires, à donner droit d'encre et de papier aux points de vue qui n'étaient pas les siens. 
Parfois cela lui coûtait. Pour celui qui était né Jean Daniel BENSAÏD à Blida, ce fut un arrachement de défendre l'indépendance de l'Algérie. Pour l'auteur de La prison juive, ce fut un déchirement de s'opposer à la politique d'Israël quand les travaillistes perdirent le pouvoir.
Mais c'était sa manière à lui de résister à l'air du temps, de penser contre soi. 

Jean DANIEL journaliste, c'était une exigence. 
Ne jamais céder aux premiers élans, restituer le contexte autant que le complexe, rendre compte toujours des multiples facettes des faits et des temps. 

Cette exigence de chaque instant, tout à la fois morale et professionnelle, fit que Jean DANIEL se trompa rarement. 
Et passer en revue ses milliers d'éditoriaux et ses dizaines d'ouvrages est un redoutable exercice d'humilité tant perce la justesse visionnaire des analyses. 
L’indépendance algérienne, le totalitarisme, la crise écologique, la nation que, contre beaucoup de ses amis, il reconnaissait comme une aspiration légitime des peuples. Jean DANIEL sut voir clair dans le brouillard des faits, distinguer l'essentiel dans le flot du superficiel. 

Jean DANIEL était une conscience. 
Son expérience, ses convictions, sa liberté absolue le conduirent à faire des choix qui débordèrent son existence, à rencontrer la grande Histoire.

Une conscience française. 
Il était peu disert sur cet épisode de sa vie mais l'étudiant d'Alger qu'il était fut un grand résistant.
Choisissant DE GAULLE contre GIRAUD, lui à qui le régime de Vichy venait d'enlever la nationalité française, il intégra comme sergent-chef la deuxième division blindée du général LECLERC, participa aux combats de la libération de Paris. 
La croix de guerre qu'il portait parfois à la poitrine tout près du cœur accompagne aujourd'hui son cercueil drapé de bleu, de blanc, de rouge. 

Une conscience, une conscience des peuples libres. 
Nourri par les écrits d'André GIDE, Jean DANIEL émit parmi les premiers des doutes sur le soviétisme. Il ne cessa de se battre contre ce qu'il nommait les “démences des bureaucrates totalitaires”, allant même jusqu'à conseiller ceux qui incarnaient une alternative démocratique comme Mario SUAREZ au moment de la Révolution des œillets. 
Jean DANIEL, et c'est un engagement qu'il partageait avec son frère en journalisme, Jean LACOUTURE, fut aussi un précoce contempteur du colonialisme. Il en fallait de l'audace pour saisir, quelques jours seulement après le début de l'insurrection algérienne, qu'un dialogue entre les deux partis était nécessaire et qu'il faudrait aboutir à l'indépendance. De l'audace, Jean DANIEL n'en manqua jamais. À partir de l'automne 1954, il devint pour tous les peuples opprimés, (inaudible) comme il les qualifiait lui-même, une forme de héros. Sur la rive Sud de la Méditerranée alors en ébullition, on se passait ses éditoriaux sous le manteau comme le flambeau de la liberté, espérant y trouver des clés de compréhension du monde une lueur d'espoir. On ne faisait d'ailleurs pas que lire les textes de celui qui dénonça très tôt la torture en Algérie, on en discutait des heures et des heures durant dans les cafés, à l'abri des maisons, comme on commenterait un oracle éclairé. 
La solidarité des ébranlés, Jan PATOČKA, Jean DANIEL la fit vivre, tissant des fils au-dessus des injustices et du malheur. 

Grande conscience de la gauche, soutien de Pierre MENDÈS-FRANCE, fasciné par le président MITTERRAND, Jean DANIEL réussit le pari fou de réunir Jean-Paul SARTRE, Michel FOUCAULT, Claude LÉVI-STRAUSS, Pierre NORA, Paul RICOEUR, Roland BARTHES, François FURET, Edgar MORIN, Milan KUNDERA, et j'en oublie tant, dans les colonnes d'un même journal, cette maison commune à toute la gauche qui lui était si chère, Le Nouvel Observateur. 
"Il nous faut réapprendre le monde !", clamait-il dans son tout premier éditorial, le 19 novembre 1964. 
Sous l'impulsion du duo qu'il formait avec Claude PERDRIEL, des centaines de milliers de lecteurs apprirent effectivement le monde au rythme des tribunes des amis de L'Observateur, grands esprits, journalistes talentueux, plumes génial.es. 
Un simple titre de presse, Le Nouvel Observateur, un phare des idées dans les bourrasques de l'Histoire, une entreprise inouïe qui n'aurait pas vu le jour sans ce tandem passionnel formé par Jean et Claude, sans ces deux hommes unis par les liens de l'encre et par ceux du coeur, sans ces deux amis qui surent puiser dans leur fraternité d'âme la force mystérieuse de l'universel. 

Du Manifeste des 343 pour le droit à l'avortement à l'urgence de la question environnementale, du droit des homosexuels aux droits des femmes, de la lutte contre le racisme au soutien à l'abolition de la peine de mort, de la critique de l'intervention américaine au Vietnam à la défense de l'idée européenne, Le Nouvel Observateur fut ainsi de tous les combats, de toutes les conquêtes, de tous les progrès, l'éclaireur d'une famille de pensée, la conscience d'un peuple. 

Jean DANIEL, ces dernières semaines, vous évoquiez souvent l'éditorial que vous rêviez d'écrire pour vos 100 ans.
Le destin, hélas, ne vous en a pas laissé le temps, pas plus qu'il ne nous l'a laissé pour l'ultime rencontre souhaitée par notre ami. 
Et c'est à nous, c'est à nous qu'il revient d'écrire l'éditorial ému de votre adieu. 
« Vous vivrez », tel pourrait être son titre. 
Vous vivrez parce que le journalisme que vous incarnez ne peut et ne doit pas mourir. Ce pouvoir de porter la plume dans la plaie, les talents que vous avez décelés lui feront franchir ce centenaire que la vie terrestre ne vous a pas offert. 
Vous vivrez parce que tous ces intellectuels qui, passant fébrilement la porte de votre bureau, ont été un jour bénis par votre murmure tout épiscopal, porteront votre souvenir avec passion et respect. 
Vous vivrez, Jean DANIEL, par ces millions d'observateurs que, des décennies durant, vous avez formés et qui, par leurs conversations, leurs débats, leurs combats, feront honneur à cet esprit français et universel qui vous était si cher. 
Vous vivrez, oui, par votre texte, par vos livres. Vous vivrez par votre Œuvre. 
C'est le pouvoir des mots : ils ne s'effacent jamais. 
C'est la force des idées : elles sont immortelles. 
Vive la République, 
Vive la France.

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