Publié le 19 juin 2019

Cinquantième anniversaire de l’élection de Georges POMPIDOU

19 juin 2019 - Seul le prononcé fait foi

DISCOURS À L’OCCASION DU COLLOQUE SUR GEORGES POMPIDOU

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Chers amis, merci d’être là et pardon du caractère quelque peu improvisé de cette cérémonie mais je ne pouvais nous laisser sans rendez-vous pour cette occasion. En effet il était initialement prévu suite à votre invitation que demain matin je fasse l’ouverture donc de ces journées et du colloque comme je l’avais promis. Mais les impondérables de ces vies font que demain matin je me doit d’être à Bruxelles pour essayer d’avancer sur des sujets d’actualité avec mes collègues européens et je ne souhaitais pas laisser passer ce moment sans pouvoir échanger avec vous quelques mots et vous recevoir en ces lieux. Je sais que le Président POMPIDOU qui avait un haut sens de l’Etat et de ses devoirs et qui aimait l’Europe et qui voulait que la France y joue pleinement son rôle aurait compris cette contrainte et je sais que vous la mesurez. Mais en vous recevant ici, famille, proches, anciens collaborateurs, fidèles à la mémoire et l’action du Président POMPIDOU, je veux essayer simplement de partager quelques convictions de la trace qu’il a laissée. Georges POMPIDOU aimait particulièrement VALÉRY qui disait que l’histoire peut nous aider à mieux voir mais il faut reconnaître qu’il a lui-même consacré peu de temps et moins d’énergie que d’autres à bâtir son propre monument, à écrire sur lui-même, il fut même rare sur ce plan-là, le travail de quelques-uns ici présents d’ailleurs a permis de retrouver des textes, des lettres, l’engagement de son fils tout particulièrement aussi et de la famille a permis d’en exhumer quelques-unes. Les écrits auxquels on fait souvent référence furent pour certains publiés après sa mort et malgré tout je crois que les leçons qu’il a livrées durant ses quelques années d’exercice des responsabilités doivent encore nous inspirer. Donc ce sont quelques convictions ou quelques touches que je veux ici moi-même partager avec vous de ses leçons contemporaines. En effet ce second président de la Cinquième République élu il y a 50 ans à la tête de l’Etat français et qui nous a quitté il y a maintenant 45 ans je crois nous laisse quelques legs qui permettent de militer ou d’agir utilement. 

La première leçon que je voudrais tirer c’est au fond une définition française de la modernité. L’action de celui qui fut 7 ans durant Premier ministre du Président DE GAULLE et 5 ans Président de la République porte jusqu’à aujourd’hui, jusque dans la vie quotidienne de nos concitoyens et correspond à un moment d’extraordinaire modernisation de notre pays. Les traces sont partout dans la vie de nos concitoyens, elles sont devenues des évidences là où parfois les gestes ou les décisions avaient été l’objet d’interrogations, de controverses, parfois de contestation ce qui doit nous renvoyer d’ailleurs je dirais à une forme de calme contemporain : ce qui devient une évidence dans la vie d’un pays est toujours le fruit de débats. Pour les Parisiens Georges POMPIDOU c’est bien sûr Beaubourg, et merci d’être là cher Président, ce lieu d’art et de culture unique qui n’était pas la décision la plus aisée à prendre au moment où elle le fut ; c’est le boulevard périphérique qui lorsqu’il fut construit désengorgea considérablement la circulation au cœur de la capitale et participait de cette geste d’aménagement inédit, là aussi durant ces années sous le Président DE GAULLE et le Président POMPIDOU, de toute cette région. Pour les habitants des grandes villes françaises, Georges POMPIDOU, ce sont les mille projets consécutifs à la politique de métropole d’équilibre qu’il initia et pour la première fois la République affirmait qu’il n’y avait pas seulement Paris et l’Ile-de-France et que l’Etat devait faire émerger à Lyon, Grenoble, Marseille, Lille, Toulouse, Nantes, Nice et dans 6 autres villes des cités de dimension européenne et donc une volonté d’aménagement du territoire et de sa modernisation. 

Pour ceux de nos compatriotes vivant en zone rurale, pour les terriens, Georges POMPIDOU incarne la modernisation de notre agriculture mais aussi la volonté de préserver notre identité rurale, notre patrimoine naturel et donc en même temps que cette grande transformation de cette agriculture il fut aussi le premier à prendre conscience des enjeux écologiques en créant une Direction de la protection de la nature puis un Ministère de l’Environnement. C’est avant même la prise de conscience internationale, celle du Club de Rome, celle du rapport MEADOWS appliqué en acte. Au fond toute l’aventure du Président POMPIDOU et d’abord du Premier ministre POMPIDOU c’est la participation à cette invention d’une France nouvelle, celle dont les traces au fond sont partout présentes dans les  mythologies de BARTHES, cette France heureuse d’une modernité comprise, celle qui va de l’autoroute au TGV en passant par les Airbus ou la DS ; c’est le nucléaire civil qui fait qu’aujourd’hui notre pays bénéficie d’une électricité moins chère que la dans la plupart des autres pays européens ; c’est la 4ème semaine de congés payés ; c’est pour les parents le développement massif des allocations familiales qui leur permettent de mieux assumer l’éducation de leurs enfants ; pour les personnes âgées et les plus modestes le minimum vieillesse auquel il donne tout son sens au moment des accords de Grenelle après des pourparlers suivis avec les partenaires sociaux. C’est tout cela et bien plus encore mais je n’égrène là que quelques exemples, que des moments, que des images qui s’entrechoquent dans nos esprits et qui font partie complète de notre mythologie du siècle passé parce que je crois très profondément que ce fut un moment de la vie du pays qui correspond justement à cette capacité à embrasser la modernité et à trouver une manière très française de le faire. 

La première c’est considérer qu’être moderne ça n’est pas s’adapter au monde ambiant mais ça n’est pas non plus le refuser et notre pays parfois s’est trouvé en quelque sorte prisonnier de ce dilemme. Le moderne est forcément celui qui accepte les changements du monde, quitte à y perdre son âme. La modernité de ces années-là n’a rien à voir avec celle où être Français ce serait au fond refuser ces évolutions pour voir le monde différemment. Nous avons du mal à prendre la mer, nous allons changer la mer. Je crois qu’il y a dans ces années et dans les choix qui sont alors faits une manière très française de bâtir notre modernité c'est-à-dire de ne pas en avoir peur, de la saisir et au fond de l'inventer et de prendre la part de risque qui va avec la modernité. Et à mes yeux les années POMPIDOU, au fond comme Premier ministre et comme Président, ce sont les années de cette modernité française, c'est-à-dire d'une capacité à prendre ces risques et à construire une histoire de progrès pleinement cohérente avec notre identité et une histoire de progrès qui fut tout à la fois le progrès le plus extrême – technologique, culturel, artistique – et le progrès pour chacun de nos concitoyens et pour les classes moyennes françaises. Et cette capacité à embrasser la modernité pour chacun en assumant sa part, à ne pas avoir peur, à penser le futur et non pas à considérer que d'autres allaient nous le dicter est je crois constitutive de notre personnalité française et de ce que ces années je crois peuvent encore enseigner de formidablement utile et contemporain à notre pays. 

C'est sans doute pour cela que ces années – en tout cas telles que nous les regardons aujourd'hui, il y a toujours un prisme déformant – au fond ces 15-20 premières années de la Ve République sont toujours vues comme des années heureuses. Ce sont des années de stabilité et de construction d'une France nouvelle, celle, permise par le Général, d'institutions solides, de choix géopolitiques nouveaux qui redonnent à la France sa fierté et de l'invention de cette modernité dans laquelle nous nous installons. C'est pourquoi je suis heureux, cher Bernard EISENBERG, que ce colloque qui commencera demain et que vous avez organisé, rende hommage à ce Président dont jusqu'à récemment l'historiographie n'avait peut-être pas tout à fait pris la juste mesure. Parce qu'en effet durant ces 12 années aux côtés du Général puis comme Président il fut le premier à prendre de front l'accélération de toutes ces révolutions et en les saisissant justement à décider que la France ne les subirait pas mais les vivrait, les inventerait, les porterait. Ce fut le choix de l'audace, d'une réponse française aux défis du temps. L'aviation prenait son envol, la France serait à l'avant-garde avec le Concorde et l’Airbus ; le transport maritime se développait, il y aurait alors Fos-sur-Mer, le plus grand complexe industrialo-portuaire d'Europe. La dépendance au pétrole se faisait de plus en plus prégnante, avant même que certains chocs n'arrivent, la France développerait donc le nucléaire civil ; la course à l'espace était lancée, la France avec ses partenaires européens serait la cheville ouvrière de la fusée Ariane, une autre mythologie là aussi constitutive de notre pays. 

Au fond c'est une croyance profonde dans le progrès – on n'ose plus dire ce mot – c'est-à-dire dans la part profondément rationnelle de ce que la science dit et la part profondément non réductible à la raison que l'ambition porte. C'est la volonté, en actes, je crois, portée par les deux premiers Présidents de la Ve République que la France n'a pas vocation à être une puissance moyenne parce que son histoire n'est pas cela. Elle a vocation à être une grande puissance alors non pas pour se draper dans l'idée qu'on se ferait d'une grande puissance sans en tirer toutes les conséquences, y compris les plus difficiles, y compris en prenant les choix parfois les plus exigeants, non ; en considérant que nous ne sommes pas un pays de choix moyens parce que nous ne sommes pas un pays qui se lève, se dresse lorsqu'on lui promet en quelque sorte des voies déjà tracées ou d'aller s'aligner sur des chemins déjà existants. Je crois que la France de Georges POMPIDOU c'est une France qui ne se résigne jamais et qui toujours affirme sa singularité. Et il y a, à mes yeux, dans les deux premiers Présidents de la Ve République, et d'ailleurs presque de manière complémentaire, cela : notre pays a toujours l'esprit de résistance, c'est ce qui a fait son histoire, celle qui consiste à ne pas céder ni aux modes ni aux fatalités ; et il a dans le même temps cette capacité de penser l'universel et le temps à vivre. C'est ça ce que je mets derrière la modernité pompidolienne et celle qui correspond à cette époque. Ça n'est pas une modernité éthérée d'adaptation, de soumission c'est une modernité d'invention, de conquête d'une France sûre d'elle-même et de ses atouts, d'une France animée par l'esprit de conquête, d'une France qui est véritablement « cette force qui va » comme aurait dit HUGO. Parce que en même temps, comme diraient d'autres, ces années sont aussi des années de profonde stabilité, d'ancrage et il y a dans cette manière de porter la modernité une manière aussi d'assumer les permanences françaises. Et je crois que c'est indispensable quand on vit des grands changements et quand on veut les porter et les assumer : celle d'abord d'une stabilité institutionnelle et je crois que – et plusieurs présents dans cette salle l'ont écrit avant moi – un des legs imprescriptibles en effet du Président POMPIDOU c'est d'avoir installé nos institutions dans la durée au-delà de ce que je me permettrais de qualifier les années DE GAULLE. Il les a faites vivre aux côtés du Général, il les a ensuite installées en inscrivant les institutions dans la durée, en les respectant et, je ne m’étendrai pas là sur ce point, mais peut-être qu’au fond dans ce que j'appellerai le rendez-vous raté avec CHABAN-DELMAS il y a sans doute une fidélité à la lecture première de ce que sont les institutions de la Ve République et de la manière dont le couple exécutif doit dûment fonctionner dans ses loyautés et ses primautés. Mais il installe cette stabilité et il assume cette France qui entre dans la modernité en assumant tout à la fois ses ancrages. 

J'ai retrouvé une phrase souvent citée que le président POMPIDOU prononça ici même lors d'une de ses conférences de presse : « Chère vieille France », disait-il, « la bonne cuisine, les Folies Bergère, le Gai Paris, la haute couture c'est terminé. La France a commencé et largement entamé une révolution industrielle. » Je crois pouvoir affirmer sous le contrôle de ses amis et de sa famille que si Georges POMPIDOU aimait l'industrie et la technologie l'enfant du Cantal qu'il était ne renia jamais ce qu'il appelait « la vieille France », cet ensemble de réalisme, de bonhomie, de tolérance, cette vie. Et au contraire je crois qu'il pensait très profondément toujours à la fois vieille France et nouvelle France parce qu'il pensait, vivait et a agi pour une France avec ses permanences. Passé et avenir ensemble, traditions et mouvements ensemble et il ne cessa d'ailleurs jamais de s'appuyer sur les permanences de la France, sur cette force de création qui chez nous anime autant l'ingénieur que l'artiste pour engager d’ailleurs la France dans la modernité et pour apporter à la modernité comme un visage rassurant, pour l'apprivoiser, pour la rendre acceptable ce qui je crois est un enseignement indispensable, en tout cas j'en ai acquis la conviction profonde de là où je vous parle aujourd'hui. Et je crois que c'est cela, cette conscience conjointe du poids de l'histoire, des permanences d'un vieux pays et des défis de l'avenir qui est cette leçon de la manière d'embrasser, d'inventer la modernité qui je crois reste éminemment utile et qui est pour moi ce premier enseignement que je voulais partager de la présidence POMPIDOU. 

La deuxième conviction ou la deuxième touche un peu impressionniste que je voulais partager avant que vous n’entriez dans des travaux plus sérieux demain c'est au fond la part d'incarnation de destin qu'il porte du pays. Plusieurs d'ailleurs de ses interlocuteurs à l'international ont souvent parlé du caractère de POMPIDOU, de ses traits de visage : il avait une tête de Français, aussi non qualifiable que cette forme d'expression puisse avoir, parce qu'il incarnait la France. Il y avait quelque chose d'ailleurs qui est difficilement qualifiable dans le détail mais qui participe de sa vérité, du moment qu'il a fait vivre au pays et du fait que les Français se sont, à ce moment de leur histoire, reconnus dans Georges POMPIDOU parce qu'il les incarnait dans tous les sens du terme : la France, dans ce que certains prennent pour des contradictions mais qui est en fait la France dans sa vérité, c'est-à-dire cette tension créatrice entre l'enracinement et le mouvement, le conservatisme et le progrès, l'enracinement dans des terres et la pensée du monde tel qu'il va. Et au fond, et c'est le corrélat à cette leçon de modernité qu'il nous livre encore aujourd'hui, il y a quelque chose chez le Président POMPIDOU de cet art d'être français que j'évoquais ici même il y a quelques semaines. 

C'était en effet un enraciné revendiqué : le Cantal et les cafés du Plateau, Carjarc, les engagements lotois, les fidélités provençales et c'est le besoin de ces terres et de ces moments, et on le voit d'ailleurs dans toute sa correspondance, ces semaine dans les entrailles du pays, ces fidélités amicales au plus profond de celui-ci sont des moments indispensables qui font l'homme POMPIDOU, son incarnation, sa place dans le pays, sa trace. Mais c'est le même qui inaugure là aussi l'autoroute A6 parce que cette volonté est cohérente, parce qu'il y a quelque chose au fond de cet art d'être français en effet qui est profondément le sien. Et il y a dans son destin quelque chose d’éminemment français et républicain, je crois pouvoir le dire, et qui fait de ces filiations qui ne se disent pas mais dans lesquelles on se reconnaît. Michel CHARASSE pour lequel j'ai une pensée affectueuse aujourd'hui a accueilli pendant 20 ans le Président MITTERRAND au Lac Chauvet qui pour ceux qui connaissent le lieu est à vol d'oiseau très proche, très proche de la petite école qui accueilli pendant plusieurs années le Président POMPIDOU et ses premiers pas. Et il m'a confié quand je suis moi-même allé en pèlerinage au Lac Chauvet qu’il n'y a pas eu une visite du Président MITTERRAND, d'abord de l'homme puis du Président MITTERRAND, achevée sans qu'il ne demande, refusant toujours d'être accompagné par qui que ce soit, à son simple chauffeur, de pouvoir être emmené au village, de rentrer seul dans la cour de l'école pour revenir avec systématiquement la même formule : « quel destin extraordinaire ». Je ne peux imaginer qu'il ne pensait pas aussi un peu à lui-même en s'imaginant comme en écho son propre destin à celui du Président POMPIDOU, mais il y a de cela, un destin profondément français et qu'on pourrait retrouver, chacun avec ses spécificités et ses propriétés régionales, dans le destin aussi de son prédécesseur, Charles DE GAULLE. Rien n'est écrit. 

Il y a quelque chose que seul un pays comme le nôtre peut permettre de faire, de vivre, qui est une part de chance offerte par la République, de croyance profonde dans ses valeurs et ce qu'elle porte, et de capacité à construire son chemin. Et dans ce rêve républicain, le petit-fils de paysan, le fils d'instituteur de la laïque qui, par l'école et le travail, a grandi et s'est élevé dans des fidélités politique à un grand homme, passé talent propre dans la sphère économique et financière puis au sommet de la sphère politique. C'est l'incarnation même de la promesse méritocratique française. En cela, le destin de POMPIDOU est un destin français, profondément. 

Je crois qu'il est aussi un destin français par la place que la culture a pu y prendre. Nul autre pays que le nôtre ne porte la culture à cette place, nul autre, et dans nul autre la part indicible de ce qu'est la présidence et de ce que doit porter le chef de l'État n'a cette composante éminemment symbolique qui consiste, en quelque sorte, à se placer sur l'épaule de géants qui nous ont précédés et qui ont écrit les grands livres ou peint les grands tableaux. J'ai d'ailleurs une théorie sur le fait que Georges POMPIDOU ait lui-même si peu écrit de son vivant, au-delà de ses lettres formidables que vous avez exhumées et des ouvrages que nous connaissons tous. C'est parce qu'il a beaucoup lu et s'est toujours inscrit dans le texte des autres. Beaucoup ici ont appris à aimer la poésie française dans son anthologie et ses fidélités. Il a lui-même constamment et toujours été, au fond, l'enseignant qu'il n'a jamais cessé d'être, sachant tout ce qu'il devait à ses maîtres. Mais cet amour de la littérature, de la peinture, de l'architecture, cette fréquentation de GRACQUES, de MAURIAC, de SENGHOR, cette capacité à faire rentrer dans ces lieux mêmes PAULIN ou AGAM, à une époque où rien n'était écrit et là aussi accepté, à aimer SOULAGES avant que ça ne devienne à la mode, marque un regard, un goût, mais une part justement de cet art d'être français profonde et du très sage unique qu'il y a dans l'amour de l'art, de la littérature, et la manière d'être dans notre pays, de le penser, d'en présider le destin. Dans cet enracinement, dans cette incarnation du rêve républicain et d'un destin français, dans cet attachement à la littérature, la culture, l'éducation, il y a, je crois, quelque chose de ce destin unique, de cette quintessence française qu'on peut trouver chez le président POMPIDOU et qui, aujourd'hui encore, inspire profondément. 

Et puis il y a une dernière chose dans cette deuxième leçon, c'est la part d'humanité. Je crois qu'il marque une inflexion, quand je regarde l'histoire de notre pays et les avancées, du moment où on peut commencer, en quelque sorte, à ouvrir une forme de bienveillance parce que le pays y est prêt. Beaucoup ont cité ici les formules qu'avait le Général quand il disait : « soyez dur, POMPIDOU ». Non pas qu'il voyait de la mollesse ou de la faiblesse, mais je crois que le Général DE GAULLE Président a été porté tout du long par une conscience éminemment nécessaire de ce qu'était notre pays, des défis qu'il avait à relever, et je crois que cette exclamation, qui doit dater de 1946, a parodié quelques autres quand il dit : « la France d'abord, l'État ensuite, et pour les droits, on verra quand on aura le temps », heureusement, et de cet attachement qu'encore hier quelques-uns de ses compagnons de la première heure me rappelaient, du sens du devoir qui portait tout un pays et qui, pendant ces années, a porté la France et a permis de la bâtir telle que nous la connaissons. Ce fil, il ne faut pas le perdre, même si d'aucuns voudraient nous le faire oublier. Mais il y a, avec l'arrivée de POMPIDOU, quelque chose qui émerge, parce qu'on peut se le permettre, parce que cela arrive, et qui est, je crois, son regard, une part d'humanité qui émerge. En tout cas, une part de doute qui peut se dire et se laisser voir, ce que s'autorisait moins le Général. On le voit dans ses textes ou ses écrits dès 1958, le vertige décrit avec beaucoup d'humilité, et on le voit dans une forme d'humanité libre qu'il exprimera lorsqu'il aura d'ailleurs, encore ici même, à parler d'affaires qui faisaient l'actualité et qui ont fait sans doute des grands moments du journalisme du XXème siècle. Je crois que dans ces moments de sincérité où, défendant une enseignante que l'opprobre publique avait décidé d'exécuter, refusant de hurler avec les loups ou considérant que les objecteurs de conscience pouvaient, malgré tout, mériter un regard bienveillant, il y a quelque chose, une part d'humanité qui s'exprime, et qui est aussi éminemment française. Mon intuition, c'est qu'il a poursuivi quelque chose que, dans le moment contemporain de notre histoire, le Général DE GAULLE ne pouvait pas tout à fait dire mais qu'il pensait tout autant que lui, dans cette continuité qui anime l'un et l'autre. 

Et puis il y a une dernière leçon que je voudrais tirer, c'est celle du pouvoir, et c'est là-dessus que je voudrais terminer mon propos. Il y a, dans le rapport de Georges POMPIDOU au pouvoir, je trouve, des enseignements et une pratique qui peuvent, aujourd'hui encore, inspirer. Lui qui, selon ses mots, était venu à la politique à pas lents, concevait le service de son pays comme un engagement et non comme un métier. Je crois que tous les Français, aujourd'hui, se reconnaissent dans cette idée. Au fond, le rapport à la responsabilité, au pouvoir, est d'abord construit dans le rapport à la mission, au moment historique et donc dans une conception, d'ailleurs, qu'il partage je crois profondément avec le Général DE GAULLE, de liberté au pouvoir, qui seule permet, au fond, de l'exercer. Il a d'abord bâti sa liberté pour pouvoir dire, faire, parfois d'ailleurs se retirer, et je crois profondément qu'à cet égard, sa conception, à la fois de la vie politique et des responsabilités, demeure éminemment juste. La politique n'est pas une profession réglementée, c'est l'art de servir, l'art de servir son pays et ses enfants et de porter au plus haut et au destin du pays ce en quoi l'on croit, en considérant que c'est une chance inouïe, que parfois les circonstances historiques, avec la part de hasard qu'elles emportent, permet de faire. 

Ensuite, et pour moi ça va avec, c'est l'ambition. On n'ose parfois plus utiliser ce mot, et ça va avec cette conception du progrès et de la modernité que j'évoquais, mais la façon dont il sut faire vibrer chez les Français cet esprit de conquête profondément ancré dans notre peuple est une leçon de pouvoir. Je crois qu'on se trompe quand on veut exercer le pouvoir pour en jouir ou pour que les autres regardent exercer le pouvoir. Je crois qu'il y a chez le Premier ministre POMPIDOU et le Président POMPIDOU cette volonté de faire, et cette volonté de dessiner des projets, une action, un mouvement, cette force que j'évoquais. Je crois qu'à cet égard, cette leçon est éminemment juste, d'actualité totale. Pour affronter la transition numérique, le défi écologique, une mondialisation porteuse de révolutions profondes et rapides, il faut de la vision, de l'audace, de l'ambition, expliquer que l'ambition n'est pas réservée à quelques-uns, qu'elle est au cœur de projets de tout un pays et de la vérité de celui-ci. Je crois que nos concitoyens savent, tout au long de l'histoire, qu'à chaque fois qu'on leur propose de l'ambition pour eux-mêmes, cette histoire en vaut la peine. C'est aussi une méthode. J'ai toujours été frappé de voir comment, lorsqu'il échange avec ses amis socialistes, lorsqu'il débat d'ailleurs avec certains de ses ministres, lorsqu'il acte de ses désaccords avec son Premier ministre CHABAN-DELMAS, il y a une forme d'esprit de méthode chez POMPIDOU, c'est à dire un attachement au détail, à chaque dossier et au fait que l'art de gouverner ou de présider est toujours et avant tout un art d'exécution, et ceux qui ont à faire n'ont pas à décider que ceci est accessoire ou pas parce que transformer et porter un idéal, c'est s'occuper du détail. Je crois que c'est éminemment juste dans le rapport au pouvoir et à l'exigence qu'ont nos concitoyens, et que ça reste totalement vrai. Il y a eu des centaines de thèses qui ont été écrites de science administrative, de politique ou autre sur le bon niveau où chacun doit aller, sur ceci ou sur cela. Quand on lit ses lettres, ses écrits, on voit qu'il allait dans un détail intime sur beaucoup de sujets du moment, ne cédant à aucune facilité, parce que les Français vivent l'intimité de ces réformes, parce qu'il n'y a pas de crédibilité sur une ambition, un rêve, une projection dans lesquels on peut amener tout un peuple si celui-ci est déconnecté du quotidien dans lequel il vit. Cet esprit de méthode, je crois que c'est celui qu'on a vu à l'œuvre, d'ailleurs, au printemps 1968, décomposant le problème et cherchant d'ailleurs avec une forme d'innovation réelle, dont nous continuons à nous inspirer pour les projets contemporains, chers haut-commissaires, d'analyse, de concertation, de dialogue, et au fond de traitement méthodique d'un grand problème qui paraissait incommensurable, une série de problèmes qui peuvent peut-être être résolus si on décide d'y apporter une certaine science du détail, une forme d'analyse. Je crois que les véritables idéalistes sont des amoureux du concret et du détail. J'ai souvent cité CHESTERTON, qui a toujours eu cette phrase magnifique sur Robinson CRUSOÉ : « Robinson CRUSOÉ n'est pas parti avec des poèmes ou des livres de rêve, il est parti avec du fromage, du jambon et ce qu'il fallait pour survivre ». Les vrais idéalistes aiment le détail et ce qui permet d'aller au bout de ses rêves. Je crois que, dans cette leçon-là, il y a beaucoup à apprendre. 

Et puis Georges POMPIDOU, ce sont pour moi les lignes lumineuses du Nœud gordien, ce livre qu'il écrivit juste avant d'accéder à la présidence. Ce sont ces grands desseins qu'il concevait pour la France et qu'emporté par la maladie, il ne put hélas jamais mettre en œuvre, avec des visions ou des dénonciations dont je ne retirerais parfois rien sur l'État, je le cite, « cette rage administrative du contrôle qui décourage tout », lui qui s'écria, il m'est arrivé de le plagier, en demandant à ses ministres d'arrêter d'emmerder les Français, sur la question sociale, cette volonté de porter, je le cite à nouveau, « une égalisation des chances par une politique efficace d'éducation » parce que l'enfant de la méritocratie qu'il était ne pouvait supporter, je le cite encore, « que la proportion des fils d'ouvriers et de paysans dans l'enseignement supérieur soit insuffisante », et sur la nation, celui qui dénonçait la société du chacun pour soi, écrivant : « il faut faire remonter à la surface ce que chaque jeune a en soi de possibilités altruistes. Avant de poursuivre, il faut recréer le sens de la solidarité, répondre au besoin des hommes de croire en quelque chose. » Je me retrouve profondément dans ces phrases. Et dans cette leçon de pouvoir, il y a, là aussi d'ailleurs, quelque chose d'éminemment français, mais qui est une pratique de la responsabilité consistant à revenir à ce dans quoi nous croyons, parce qu'aucun pouvoir ne s'exerce, aucune responsabilité ne se prend si on n'emmène pas la nation dans un chemin dans lequel elle peut se reconnaître. C'est la croyance dans l'homme libre et rationnel. C'est l'attachement à l'éducation et au mérite. C'est le sens du devoir et de ce que la nation porte de supérieur à une société d'individus. Et je crois que ce triptyque est au cœur de la Ve et de ce que nous devons encore aujourd'hui porter. 

Je crois que c'est profondément cet attachement-là qui fait la trame de notre pays et qui est, dans ce rapport à l'action politique et à la vie d'un pays, aujourd'hui, une source profonde d'inspiration, et qui doit, je crois, irriguer notre action à tous. Écoutons-le une dernière fois. « Détournons-nous du découragement et de la résignation, et la voie de l'espérance s'ouvrira. Soyons résolus et le ciel s'éclaircira. Soyons unis et l'avenir nous récompensera. » Ces mots, votre père, Alain POMPIDOU, les prononça le 31 décembre 1973, le jour de ses derniers vœux aux Français. Alors, ce qu'il savait être à coup sûr déjà un testament, je veux croire que nous saurons le faire vivre, non pas simplement en fidélité ou par héritage, mais parce qu'il porte de manière très juste et très profondément ce qu'est l'esprit français. Cet esprit de résistance que j'évoquais n'a rien à voir avec l'esprit de découragement, de résignation ou la mode du défaitisme, rien à voir. Cette espérance à laquelle il appelle, c'est celle des braves, des courageux, de ceux qui font. Est-ce que le Président POMPIDOU fut ici heureux ? Je n'ai pas répondu à cette question en vous y invitant, et en vous invitant à humer l'air de ces lieux qu'il occupa durant cinq années avec son épouse, qu'il transforma profondément et de manière inédite. 

Dans une lettre du 3 février 1971 à Robert PUJOL, que je relisais, il a une très jolie phrase, parce que je me pose toujours la question de savoir si mes prédécesseurs ont été heureux dans ce lieu. Je ne réponds jamais, pour ce qui me concerne. Je considère que la psychologie ne fait pas partie de la déontologie d'un Président. Il a une très jolie phrase, vous l'avez éditée il y a peu. Il ne l'a évidemment pas prononcée en public parce que je pense qu'il avait le même rapport à la fois au devoir et à la pudeur. Il a une très jolie phrase. Il dit : « je suis en marge du bonheur. Je gouverne la France, c'est un fait auquel je ne peux rien. » Que dire de plus, si ce n'est le sens du devoir et qu'il appartenait à une histoire plus grande que lui ? Je sais une chose, c'est qu'il a été à la hauteur de cette histoire. Il l'a été jusque dans les dernières heures, lui qui assuma jusqu'au bout ses fonctions malgré la maladie, répliquant à ceux qui voulaient l'emmener se reposer qu’ « en Auvergne, on ne se couche que pour mourir, » et tous les Auvergnats continuent de le dire lorsqu'ils se respectent. Il n'y a pas que les Auvergnats, d'ailleurs, c'est aussi français. 

Je crois que dans l'esprit qu'il a porté et ces quelques convictions que je voulais partager, en espérant avoir été profondément fidèle à ce qu'il a été, à ce qu'il a fait, je crois que ces quelques leçons de Georges POMPIDOU, Premier ministre et Président sont d'une extraordinaire contemporanéité. Je crois qu'il a inventé non pas un chemin qui serait simplement à répliquer, mais il a permis, avec quelques autres, de réveiller cet esprit français qui peut tout quand on lui fait confiance, qu'on décide de ne pas céder aux passions tristes ou aux défaites du moment, et qui a réussi le plus grand, par attachement, par enracinement, par conscience de notre histoire et foi dans notre avenir. C'est cela, ce à quoi nous devons rester, je crois, éminemment fidèles, et quelques-unes des leçons que je voulais tout simplement partager avec vous aujourd'hui, en vous remerciant à nouveau pour votre présence, en vous souhaitant un bon colloque et en vous disant : vive la République, et vive la France.

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