Nul n’a fait progresser le droit des victimes du terrorisme autant que Françoise Rudetzki. Elle s’est éteinte aujourd’hui, après une vie de douleurs, de combats et de victoires. 

Cette sensibilité à la cause des victimes, elle la puisait au plus intime de son histoire personnelle et au plus profond de l'histoire contemporaine. La Shoah qui décima sa famille et faillit emporter sa mère fit de l’enfant, dès la naissance, une rescapée. Après une telle tragédie familiale, sa jeunesse paisible et ses études brillantes sur les bancs d'Assas semblaient un juste retour des choses. Mais le malheur rôdait. Pour fêter leurs dix ans de mariage, son mari et elle avaient choisi l’un des plus vieux restaurants de Paris, un temple de la cuisine française, le Grand Véfour. Or ce soir du 23 décembre 1983, au Grand Véfour, l’explosion d’une bombe fit voler les murs en éclats, et basculer sa vie. Après 7 semaines de réanimation, 78 opérations et une centaine d'anesthésies générales, il lui fallut se faire au fauteuil, aux béquilles, et composer avec une souffrance qui ne la quitta plus.

Mais avec une force d'âme inouïe, elle puisa dans sa révolte face à l'absence de prise en charge des victimes du terrorisme le courage de changer les choses. Encore sur son lit d'hôpital, elle se plongea dans les livres de droit pour constater que ni le mot « attentat » ni le mot « terrorisme » ne figuraient dans la liste des infractions. Une zone de non-droit. 

Elle transforme alors une bataille personnelle en grand combat collectif : en 1986, elle crée l’association SOS attentats qui la mène de commissions en ministères, de plateaux télévisés en cabinets présidentiels. Au bout de 6 mois, son association parvient à inscrire dans la loi française, par un amendement qui porte son nom, le droit à une indemnisation intégrale des victimes d'actes de terrorisme pour tous les préjudices subis. Puis elle invente un système d'indemnisation indépendant unique au monde, milite sans trêve pour que soient pris en compte les stigmates psychiques, tout aussi profonds, mais plus difficiles à détecter et à guérir, obtient l'allongement de la prescription des crimes et délits terroristes à 30 ans, gagne le droit pour les victimes de se constituer partie civile dans les procès en terrorisme, et fait reconnaître les victimes d'attentats comme des victimes civiles de guerre, ce qui leur ouvre la gratuité des soins et, pour les orphelins, la protection de pupilles de la nation. 

La dissolution de son association au tournant des années 2000 ne peut affaiblir son engagement. Elle obtient la création d'une médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme, travaille sans relâche à combler les lacunes des plans de crise publics, dispense des formations de gestion des risques et de sécurité, assure un rôle de veille et de conseil auprès de l'État en tant que membre de la Commission nationale consultative des droits de l'homme. Elle élargit son combat à l'Europe entière, militant pour que la législation française concernant les indemnisations soit généralisée, et qu'un procureur européen unique coordonne les différents parquets nationaux en matière de terrorisme.    

Françoise Rudetzki aura suivi, en somme, une quadruple devise : guérir, accompagner, prévenir, se souvenir. C’est pour honorer ce devoir de mémoire envers les victimes d’attentats qu’elle œuvra à la création d’une date de commémoration européenne et d’une statue-mémorial aux Invalides, qu’elle voulait compléter par un lieu plus grand, plus accueillant, où pourraient se recueillir tous ceux que le terrorisme a meurtris, de Nice à Strasbourg, du Bataclan à la préfecture de police. Là encore, elle remporta son combat : ce musée-mémorial ouvrira ses portes en 2027.

Le Président de la République et son épouse sont attristés du départ de cet exemple prodigieux de résilience et de pugnacité. À sa famille, à ses amis, à tous ceux qu’elle a défendus et protégés, ils adressent leurs sincères condoléances. 
 

Voir tous les articles et dossiers