Publié le 27 janvier 2020

Au Mémorial de la Shoah pour les 75 ans de la libération d'Auschwitz Birkenau

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75 ans après la libération du camp d'Auschwitz Birkenau, le Président de la République était au Mémorial de la Shoah, à Paris, à l'occasion de la rénovation du Mur des noms.

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DISCOURS DU PRESIDENT EMMANUEL MACRON POUR LES 75 ANS DE LA LIBÉRATION DES CAMPS DE CONCENTRATION D’AUSCHWITZ-BIRKENAU

27 janvier 2020 - Seul le prononcé fait foi

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Chers survivants, comment parler après vous ?

Monsieur le Président de l’Assemblée nationale, Monsieur le Président de la République, Mesdames, Messieurs les ministres, Monsieur le ministre de l’Éducation nationale allemand, cher Monsieur Laschet, Mesdames, Messieurs les parlementaires, Mesdames, Messieurs les ambassadeurs, Monsieur le préfet, Monsieur le préfet de police, Madame le maire de Paris, Mesdames, Messieurs les maires d'arrondissement, Mesdames, Messieurs les élus représentants des cultes, Monsieur le Président, cher Éric, Monsieur le directeur général, cher Jacques, Mesdames, Messieurs. 

“Ir zen do”, vous êtes là, survivants, filles et fils de rescapés qui portaient leurs souvenirs. 

Vous êtes là, comme pour répondre à l'Histoire, la regarder en face, s’en souvenir, la conjurer. L'émotion, l'honneur d'être parmi vous, témoins, passeurs de mémoire se mêle ce jour aux images d'horreur sur lesquelles le monde a ouvert les yeux il y a 75 ans, jour pour jour, lorsque, le 27 janvier 1945, les soldats de la brave Armée rouge découvrirent une plaine de Pologne battue par les vents, hérissée de barrages et de barbelés, d'où s'échappaient les râles d'agonie de 7 000 spectres [inaudible]. Ces soldats horrifiés dans la Pologne occupée par l'Allemagne nazie ne savaient pas encore qu'ils venaient de pénétrer avec la plus grande force dans ce qui était le plus grand charnier de l'histoire, qu’ils marchaient sur les cendres d'un million 100 000 morts, que d'autres usines de la mort comme celle-ci allaient porter le nombre de juifs assassinés à 6 millions, qu'au même moment, d'autres s'éteignaient sur les chemins d'Europe poussés par des SS fuyant l'avancée russe dans d’interminables marches funèbres, emportés par l'épuisement, la faim, le froid glacial. L'ultime martyre de ceux qui avaient réussi à survivre à l'enfer des camps. L'immense camp d'Auschwitz sembla presque vide aux libérateurs. 7 000 agonisants, ça n'était plus qu'une poignée d'êtres qu'ils pouvaient encore espérer sauver du plus grand crime de l'humanité. Le silence assourdissant des morts, le regard exorbité et l'impossible maigreur des survivants lancés à la face de l'Europe, de la France, la honte de leur passivité et l'horreur suprême de leur complicité, car parmi les morts de la Shoah, 75 568 étaient Français, livrés avec la participation active du Gouvernement de Vichy. Leurs 75 568 noms, 75 568 actes d'accusation, 75 508 injonctions aux souvenirs sont gravés à jamais dans la pierre. Eux qu’on priva de nom pour les réduire à un matricule retrouvent ici une identité. Eux dont on voulu effacer jusqu'à la trace de leur existence et qu'on priva de sépulture, trouvent ici une pierre tombale. Eux qu’on voulu anéantir à jamais gagnent ici l'éternité. C'est pourquoi cette rénovation est si vitale. Graver sur ce mur de nouvelles dates, ajouter les noms de ceux qui n'y figuraient pas encore, corriger des orthographes qui étaient inexactes montrent que nous continuons à vouloir tout recueillir, tout savoir pour tout dire, pour ne rien oublier, tout savoir, c'est la quête inlassable de milliers d'hommes et de femmes qui ne laisseront pas s'éteindre la flamme du souvenir. Les premiers artisans de la mémoire, ce furent les juifs opprimés eux-mêmes. Face à la tentative d'effacement de leurs noms, de leurs visages, de leurs vies même, certains ont immédiatement compris l'urgence de dire, de garder, de témoigner. Ils ont écrit et archivé tout ce qu'ils pouvaient avec les seules armes qu'ils avaient : la plume contre le fusil, l’encre contre le sang. Ces carnets, ces journaux, ces mémoires souvent rédigés en yiddish, ont constitué les pierres de fondation du travail des historiens. La société d'après-guerre préféra ne pas poser de questions, oublier avant même de savoir, ne pas entendre les voix douloureuses, ne pas voir les stigmates des matricules. À sa parution en 1947, le chef d'œuvre de Primo LEVI, « Si c'est un homme », ne s'est vendu qu’à 1 500 exemplaires. Si les témoignages des survivants ont fini par percer la chape de silence, et en France sans doute un peu plus tôt qu'ailleurs, c'est grâce au travail d'hommes et de femmes qui ont eu le courage et la force de livrer leurs récits, de raconter, et ceux qui ont recueilli, publié, diffusé leur parole. Je veux ici particulièrement rendre hommage au travail d'Isaac SCHNEERSOHN qui, dès la guerre, à Grenoble, au cœur de la nuit, commença ce travail ; au travail de Léon POLIAKOV et toutes ces chaînes que vous venez de rappeler.

Grâce à eux, Grenoble a abrité le premier centre de recherche consacré au génocide. Et ce sont eux qui ont œuvré pour l'ouverture à Paris, en 1953, de ce Mémorial de la Shoah, le premier au monde. Je salue les œuvres qui ont dessillé les yeux du public de « Nuit et Brouillard » à « Shoah », les inlassables passeurs qu’ont été les membres de l'Association des fils et des filles de déportés juifs de France, Raymond ARON, Henri MICHEL, Claude LANZMANN, Alan RAYNER, Serge et Beate KLARSFELD et tant et tant d'autres. Eux aussi, à leur manière, à leur tour, furent des Justes. C’est grâce à eux en effet que la conscience de la barbarie a frayé son chemin dans nos esprits jusqu’à aboutir en 1995 à la reconnaissance de la culpabilité de l’Etat français par le président Jacques CHIRAC. C’est grâce à eux qu’a pu se déployer le travail de l’Histoire qui sont les ténèbres et les lueurs de ces années terribles. Ce travail n’est pas terminé, il est sans doute sans fin. Il n’est pas terminé et il nous faut encore collecter les traces, les preuves pour lutter contre l’oubli et poursuivre. Vous l’avez rappelé, parmi tous ces noms, il y en a parmi les plus émouvants, ceux qui ne sont pas encore. Ces enfants dont le nom n’a pas encore été trouvé et qui montrent combien le travail des historiens et des archives demeure indispensable. Alors j’appelle aujourd’hui à ce que chacun et chacune dans notre pays apporte ici au Mémorial ses archives, ses archives individuelles et familiales. Que ces carnets qui paraissent innocents, ces lettres retrouvées, soient à chaque fois vus comme des traces indispensables qui aideront à poursuivre ce travail des historiens et ce travail de mémoire. Apportez vos archives individuelles et familiales ici au Mémorial car ce travail doit se poursuivre pour retrouver ces noms, pour lutter contre l’oubli et tout négationnisme, pour continuer ce qui ici est parfaitement conduit : la trace, la connaissance, la transmission. Leurs lueurs furent alors les greniers, les trappes et les planchers creux qui se sont ouverts à ceux qui étaient traqués. Les tampons d’employés de mairie qui ont scellé des passeports pour la liberté. Les écoles, les fermes, les villages qui ont caché des enfants juifs. Les couvents, les presbytères dont les portes closes ont sauvé des vies. Les mains que les Justes ont su tendre aux innocents. Celles du Père Jean FLEURY, de la Sœur Marie ARNOL, du pasteur Charles WESTPHAL, de Jean LECANUET, d'Edmond MICHELET, de tant et tant d’autres, de militaires et de policiers, d’enseignants, d’artistes, de chefs d’entreprise, de médecins, de sportifs, de femmes et d’hommes anonymes prenant tous les risques pour eux et leurs familles. Tous ceux qui ont permis aux trois-quarts des juifs de France de survivre à l’extermination. 240 000 personnes, 59 000 enfants. C’est dans leur humanité, leur courage, que l’honneur et l’espoir ont su trouver sur le sol français leur dernier retranchement. Et ici dans notre Mémorial pour nos enfants, c’est cette double dette qui figure. Dette en y inscrivant le nom de nos martyrs, dette en y plaçant le nom des Justes, l’inoubliable et l’espérance. Des “jamais” et des “toujours”, notre époque en a parfois une conception relative. Les chagrins éternels se consolent, les mausolées s'écroulent, les marbres se fissurent. Peu de choses résistent à l'oubli qui nimbe les noms et les lieux d'une brume de plus en plus opaque jusqu'à les noyer dans la grisaille des siècles. Mais le “plus jamais” que nous dicte la Shoah est un impératif catégorique. Le souvenir de l'horreur ne doit pas s'estomper, la Shoah ne doit pas cicatriser. Elle doit rester une plaie vive au flanc de l'humanité, au flanc de notre République. Notre vigilance doit sans cesse être éclairée par notre mémoire, scruter la haine dans notre passé pour mieux la déceler dans notre présent. Qui aujourd'hui ne voit l'insupportable regain de l'antisémitisme qui rentre dans notre Europe, dans notre pays ? Qui ne voit ce mal souterrain progresser, qu'il porte son visage de toujours ou qu'il emprunte les masques nouveaux de la haine islamiste, de l'antisionisme ? « Le pire est toujours possible », avertissait Simone VEIL. Le pire rôde chaque jour. Au printemps 2019, des symboles nazis sont réapparus sur les murs dans les cimetières de France. Aujourd'hui encore parce qu'ils sont nés juifs des femmes, des hommes, des enfants sont insultés, méprisés, frappés, parfois tués. Cet antisémitisme qui revient n'est pas le problème des juifs, c'est notre problème à tous. C'est le problème de la République car c'est le visage de la haine de l'autre. C'est le frère indissociable du racisme, de toutes les exclusions. C'est la négation de notre héritage et de nos idéaux. Alors nous ne céderons rien. Ne rien céder, forts de l'adoption d'une nouvelle définition de l'antisémitisme, celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste, nous traquerons l'antisémitisme, le racisme sous toutes ses formes, la haine qui s'affiche au grand jour comme celles qui se tapissent dans l'ombre et l'anonymat des réseaux en ligne. Ne rien céder, 868 lieux de culte juifs font l'objet d'une surveillance renforcée. Les associations qui appellent à la violence sont dissoutes, des équipes d'enquêteurs spécialisés sont mises sur pied sur tout le territoire et nous poursuivrons. Ne rien céder parce que l'ignorance a toujours creusé le lit du racisme et de l'antisémitisme. Nous continuerons à éveiller les générations futures à l'amour de la démocratie par le souvenir des victimes de l'Holocauste, par le témoignage des survivants, par les traces, par l’apprentissage. Le travail de mémoire et l’éducation sont nos antidotes et vous voir, Messieurs les ministres de l’éducation nationale ici ensemble, français et allemand, c’est la preuve que ce travail de vérité et de transmission saura se poursuivre et donner à notre jeunesse cette force. Nous continuerons. Nous continuerons à emmener les enfants de France dans ce mémorial, celui de Drancy, au camp des Milles, à la maison d’Izieu, dans tous nos lieux où ces traces comme ce combat se portent, à leur raconter sans cesse, à leur faire rencontrer dans leur livres d’histoire les visages des 11 400 enfants juifs de leurs âges qui perdirent la vie. Nous continuerons, oui, à nous remémorer leurs histoires, en Israël à Yad Vashem où j’étais la semaine dernière, à Auschwitz, comme ici au plus près de ce drame français à nous incliner et nous recueillir devant leurs noms, à les lire tous les ans pendant 24 heures, en un psaume de douleur et de rédemption que nos voix intérieures relaieront à jamais encore et encore car le récit des vies de ceux qui sont tombés, le récit des vies de ceux qui ont survécu est désormais inarrêtable et sera toujours transmis. “Mir zaynen do”, nous sommes là. C'est le soupir que beaucoup d'entre vous ont poussé lorsque vous êtes rentrés chez vous après avoir échappé à la mort. C'est un bout de ce poème que vous avez chanté comme un hymne de survie et d'espoir. Vous aviez vécu le pire mais vous étiez là. C'était malgré tout une défaite de la bête immonde. Aujourd'hui, c'est au nom du peuple français que je reprends ces mots “Mir zaynen do”, nous sommes là et nous ne céderons pas, nous ne nous déroberons pas et de toutes nos forces, nous continuerons à porter vos récits, à graver vos noms. Nous continuerons sans relâche à raconter la Shoah, à dire son unicité et à ce titre, à conduire le devoir de lucidité qui nous enjoint à toujours regarder notre passé pour bâtir le présent. Nous élèverons nos enfants dans le souvenir et la vigilance pour leur donner cette force d'âme, la vôtre, celle des Justes, pour que jamais plus l'humanité ne sombre dans l'horreur, l'horreur d'elle-même. Et j'ai confiance. J'ai confiance en nous. Nous étions, il y a quelques jours à Roglit, dans ce lieu, Serge, Beate, que vous avez voulu penser et qui a inspiré. Ce mur dénonce (inaudible) ce mur inauguré le 18 juin 1981 et nous étions là avec quelques-uns d'entre vous, vous étiez là. Il y avait les 80 000 arbres devant nous et une jeune virtuose s'est mise à interpréter le chant des déportés et elle jouait sur un violon qui venait du ghetto de Varsovie, puis qui avait été dans les camps et que les nazis avaient voulu casser et un luthier l'avait réparé et j'entendais derrière moi sur cet air de violon, le murmure. Le murmure des fils et filles de déportés, les survivants qui étaient avec nous, qui chantaient. Rien de tout ça n'aurait dû être là. Cette jeune femme qui jouait au violon, c'est la transmission par l'éducation. Ce violon réparé, c'est la résistance la plus extrême. Ce violon était, lui aussi, revenu de tout et ce murmure, c'est ce chant que des enfants avaient retenu de leurs parents et qu'ils continuaient à fredonner avec eux. J'ai confiance parce qu'il y aura d'autres violons, d'autres jeunes filles qui apprendront cet air et d'autres pour le fredonner avec et nous le ferons. Et devant votre forêt d'arbres, c'était la formidable leçon, pas simplement du souvenir. Non ! D'une mémoire vivante, d'une transmission et d'un esprit de combat, ensemble réconcilié.

C'est la mission du Mémorial de la Shoah.

C'est la promesse de la République française.

C'est notre serment face à l'Histoire.

Vive la République, vive la France !
 

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