Publié le 13 décembre 2011

Extraits d'un entretien de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, dans "Le Monde" du 13 décembre 2011, sur les mesures pour renforcer la Zone euro.

Extraits d'un entretien de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, dans "Le Monde" du 13 décembre 2011, sur les mesures pour renforcer la Zone euro.

13 décembre 2011 - Seul le prononcé fait foi

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Q - Jeudi 8 décembre, au congrès du Parti populaire européen, vous avez dit que jamais le risque dexplosion de lEurope navait été aussi élevé. Après le sommet de Bruxelles de jeudi et vendredi, ce risque est-il écarté ?
R - Jaimerais pouvoir dire quil est totalement écarté. Je men garderai pourtant. Nous avons fait tout ce quil était possible de faire. Dans un monde parfait, théorique, on devrait faire plus, mais la caractéristique de lhomme de gouvernement, de lhomme dÉtat, cest de faire avec les réalités. Cela étant, ce sommet marque une étape décisive vers lintégration européenne. À ce titre, il crée les conditions du rebond et de la sortie de crise.
Leuro est le cur de lEurope. Sil explose, lEurope ny résistera pas. La crise de confiance et de crédibilité de leuro faisait donc peser un risque sur la pérennité de lUnion européenne.
La vérité est quil nous a fallu réparer en pleine crise les insuffisances de leuro au moment de sa création. Ainsi, rien navait été prévu quant à la convergence des politiques économiques des pays membres de leuro. Ensuite, certains pays ont été accueillis au sein de la zone alors quils ny étaient pas préparés. Cela a eu pour conséquence de fragiliser tout le système, comme une pilule empoisonnée, en raison de linterdépendance des réseaux bancaires et financiers. Ces pays ont dû imposer à leurs peuples des souffrances auxquelles ils ne sattendaient pas.
Si vous voulez bien considérer que le tout sest déroulé sur le fond dune crise de la dette sans précédent dans lhistoire du monde, je nai nullement cherché à dramatiser lorsque jai dit que nous étions tous au bord du précipice.
Q - Laccord de Bruxelles répond-il à ces éléments de la crise ?
R - Il y répond dabord par la création dune authentique gouvernance économique. Si les économies de la zone ne convergent pas, elles ne peuvent pas conserver durablement la même monnaie. Le fait que la responsabilité de la gouvernance revienne désormais aux chefs dÉtat et de gouvernement marque un progrès démocratique incontestable par rapport à la situation précédente, où tout sorganisait autour de la Banque centrale européenne, de la Commission et du pacte de stabilité.
Jajoute que, pour la Commission, les choses seront désormais plus claires. Elle est chargée du respect des traités et de lapplication des sanctions. Or, celui qui sanctionne ne peut être celui qui administre, au risque de se sanctionner lui-même. De ce point de vue, elle est irremplaçable. Qui dautre pourrait le faire à sa place ? (...)
La question posée est celle de la compétitivité de notre continent et des conditions dune croissance qui doit absolument être plus soutenue. Nous devrons donc évoquer avec nos partenaires de la zone euro les questions cruciales de lindustrie, de la politique commerciale, du marché du travail, de la recherche...
Q - Et, réciproquement, ils vous parleront de la fiscalité, de la fonction publique et des retraites en France ?
R - Bien sûr. LUnion se fonde sur des compromis réciproques, construits dans lintérêt de chacun.
Q - Est-ce un transfert de souveraineté ?
R - Non, car on ne déléguera pas à dautres notre souveraineté économique. Il sagira dun exercice partagé de la souveraineté par des gouvernements démocratiquement élus. On conforte sa souveraineté et son indépendance en lexerçant avec ses amis, ses alliés, ses partenaires.
Jajoute que pas un seul domaine nouveau de compétences ne sera transféré à une quelconque autorité supranationale.
Le deuxième élément, cest le renforcement de la solidarité européenne, avec la création dun véritable fonds monétaire européen, le Mécanisme européen de solidarité (MES). Cest un fonds destiné à venir en aide aux pays membres de la zone euro qui nauraient pas un accès suffisant au marché pour financer leurs dettes. Ce fonds sera mis en place dès juillet 2012 et non en juillet 2013. Il décidera non plus à lunanimité, mais à la majorité qualifiée de 85 %. Cela évitera quune petite minorité puisse bloquer les autres sils souhaitaient aller de lavant.
Ce fonds aura 80 milliards deuros de capital, ce qui représente un potentiel de 500 milliards de prêts. Au mois de mars, nous examinerons si ces moyens sont suffisants. Et, dici à dix jours, nous nous sommes engagés à négocier avec nos partenaires non européens un renforcement des ressources du Fonds monétaire international, ce qui augmentera encore notre force de frappe en cas de crise. La zone euro est prête à apporter jusquà 200 milliards supplémentaires. Jamais nous navons été aussi ambitieux en termes de solidarité.
Enfin, cest la BCE qui sera lagent opérationnel du fonds européen, dont la crédibilité et lefficacité seront ainsi accrues. La méfiance ne pourra pas sinstaller entre ces deux institutions-clés pour notre stabilité financière.
Q - La BCE va baisser ses taux à 1 % sur trois ans pour que les banques retrouvent des marges et achètent des dettes dÉtat. Est-ce moral, alors quil serait plus simple que la BCE prête directement aux États ?
R - Je ne commente pas laction de la BCE. Elle est indépendante, et doit agir dans le cadre des traités.
Mais le problème, aujourdhui, dans de nombreux pays de la zone, cest le resserrement du crédit par crainte du risque. Cela pourrait conduire à une dépression économique. Cette perspective serait catastrophique. Je me réjouis que la BCE fournisse des liquidités pour éviter ce «credit crunch». Pensez à ces milliers dentreprises dont lactivité serait dramatiquement entravée si elles navaient pas accès à un crédit suffisant.
Je souhaite que laction de la BCE, en soutenant la croissance économique, contribue aussi à apaiser les craintes infondées sur les dettes des États. Je fais confiance à la BCE pour, à lavenir, décider de la force de son intervention.
Q - Si cela ne marche pas, envisagez-vous de faire un grand emprunt auprès des particuliers, comme la Belgique et lItalie ?
R - La Belgique a ainsi levé 5,5 milliards deuros. La dette française est de 1 692 milliards deuros. Chaque année, nous empruntons environ 180 milliards. Vous voyez que les ordres de grandeur nont rien à voir avec ce que pourrait rapporter un emprunt national.
Je vous rappelle, par ailleurs, que nous navons plus le droit de donner un avantage fiscal aux émissions demprunts dÉtat, tous ceux qui ont été octroyés dans le passé ayant coûté fort cher aux finances publiques. Enfin, il faut rappeler que, en dépit de la crise, la France emprunte aujourdhui sur les marchés à un taux historiquement bas. Pourquoi donc faudrait-il changer notre stratégie ?
Le troisième élément de laccord, cest un effort de discipline, avec une majorité inversée pour les sanctions automatiques. Avant, pour que la Commission sanctionne un État fautif, il fallait une majorité qualifiée au Conseil pour lapprouver. Désormais, cela ne sera plus le cas.
En revanche, nous navons pas souhaité que ces sanctions sappliquent de la même manière, cest-à-dire quelles soient automatiques, en cas de dérapage de la dette une année donnée. Un État peut être amené à recapitaliser une banque, ou une entreprise publique, ce qui augmentera sa dette publique. On ne peut lui en tenir rigueur. Ainsi les mêmes causes ne pourront plus produire les mêmes effets. Le laxisme ne sera plus de mise en Europe.
Q - Quelle est la prochaine étape ?
R - Dans les quinze prochains jours, nous mettrons au point le contenu juridique de notre accord. Lobjectif est darriver à un traité pour le mois de mars.
Il faut bien voir que cest une autre Europe qui est en train de naître : celle de la zone euro, où les maîtres mots seront la convergence des économies, des règles budgétaires, de la fiscalité. Une Europe où nous allons travailler ensemble à des réformes permettant à tous nos pays dêtre plus compétitifs, sans renoncer pour autant à notre modèle social. La stabilité de notre continent est à ce prix.
Q - Ne craignez-vous pas des problèmes de ratification ?
R - Non, car la procédure retenue est plus légère, même si chaque pays reste maître de la procédure de ratification. En tout état de cause, nous souhaitons être prêts à lété 2012. Enfin, je le répète, nul ne pourra contester le rôle accru ainsi donné aux gouvernements européens.
Q - Cela fait six mois où les marchés peuvent encore attaquer...
R - Si vous voulez me dire que cest difficile, je vous le confirme : cest difficile. Aucune grille de lecture idéologique ne fonctionne plus. Il faut beaucoup de sang-froid pour ne pas surréagir et le même sang-froid pour ne pas sous-réagir. Jai conscience du risque de ne pas être compris des populations qui souffrent et qui voient des sommets se succéder, donnant limpression dêtre déconnectés de leur vie quotidienne. En même temps, nous navons pas le choix. Il faut tenir la barre le plus solidement possible et sortir de la spirale des crises.
Q - Que répondez-vous à ceux qui disent que les choix pour enrayer la crise de leuro sont imposés par Angela Merkel ?
R - À ceux qui se plaignent et me reprochent laxe franco-allemand, je demande ce quils proposent comme stratégie alternative. Rester seuls ? Qui peut penser que la France seule aurait fait mieux avancer ses idées ? À moins quon me propose une autre alliance... Mais laquelle ?
Cest vrai que le sommet de Bruxelles est le fruit dun compromis franco-allemand et, depuis le début de cette crise, nous avons fait mouvement lun vers lautre. Qui aurait pensé, il y a deux ans, que nos partenaires se rallieraient à lidée dun gouvernement économique, organisé autour des chefs dÉtat et de gouvernement ? Quils souscriraient à la création dun fonds monétaire européen, incarné par le MES ? Autant didées françaises ! La chancelière, que japprécie beaucoup, a fait mouvement avec pragmatisme et intelligence.
Quant au mot de capitulation que jai entendu employer par certains, tout ce langage guerrier qui fleure bon le nationalisme dantan, laissez-moi vous dire ce que jen pense : je me sens français au plus profond de moi-même, mais mon amour de la France ne ma jamais conduit à accuser nos voisins, nos alliés, nos amis. Et ceux qui cherchent à nourrir la germanophobie se déconsidèrent.
Q - Un triangle avec les Britanniques ?
R - Le Royaume-Uni nest pas dans leuro. Le triptyque Berlin-Londres-Paris aurait eu un sens si nous avions eu une crise de lUnion européenne, mais ce nest pas le cas. Cest une crise de leuro.
Limportance de lentente avec lAllemagne signifie-t-elle quon ne peut rien faire avec Londres ? Non. Nous sommes intervenus en Libye avec le Royaume-Uni, et le premier ministre, David Cameron, a été courageux. Avec Londres, nous partageons lattachement à lénergie nucléaire et une coopération forte dans le domaine de la défense, qui est essentielle.
Q - Vous avez mis du temps à apprécier le modèle allemand...
R - Si vous voulez dire que la présidence et la confrontation avec les épreuves changent un homme, cest vrai. Si vous voulez me faire dire que, après quatre ans et demi à lÉlysée, jai appris et évolué dans mon raisonnement, cest vrai aussi.
Entre la France et lAllemagne, il y a dabord lhistoire. Soixante-dix ans daffrontements suivis par soixante-dix ans de paix. Quel doit être le prochain cycle ? Nous navons pas le droit de diverger avec lAllemagne, car la divergence conduit à laffrontement. Nous devons donc nous comprendre et rechercher des compromis permanents. (...)
Q - Dans un discours sur la repentance, en 2006, vous avez dit que la France, elle, navait pas commis de génocide...
R - Les Allemands ont assumé leur histoire avec courage et lucidité. Nous navons rien à leur reprocher.
Q - À Bruxelles, la semaine dernière, vous avez mis les Anglais hors dEurope...
R - Je nai pas vu les choses ainsi. Nous avons tout fait, la chancelière et moi, pour que les Anglais soient partie prenante à laccord. Mais il y a désormais clairement deux Europe. Lune qui veut davantage de solidarité entre ses membres, et de régulation. Lautre qui sattache à la seule logique du marché unique.
Q - Comment se sont-ils retrouvés seuls ?
R - Laffirmation répétée de leur opposition à toute perspective dentrer dans leuro ne peut être sans conséquence. Jajoute que les demandes sur les services financiers nétaient pas acceptables. La crise est venue de la dérégulation de la finance. Jamais nous ne pourrions accepter un retour en arrière. LEurope doit aller vers davantage de régulation.
Q - Est-il légitime, désormais, que le Royaume-Uni reste dans le marché unique ?
R - Nous avons besoin de la Grande-Bretagne ! Ce serait un grand appauvrissement de voir son départ qui, fort heureusement, nest pas dactualité. (...)
Q - Le président français est-il prêt à accepter les règles européennes alors que, en 2007, vous êtes allé à Luxembourg demander un report du retour à léquilibre de la France et que, récemment, le Premier ministre, François Fillon, a protesté contre les prévisions de croissance de la Commission ?
R - On ne parle pas de la même époque ou du même monde, même si cest le même président. Nous sommes dautant plus prêts à cet effort que nous lavons commencé dès 2007. La mise en place du non-remplacement dun fonctionnaire sur deux partant à la retraite, qui nous a valu tant de critiques, cest 2007. La réforme de la carte judiciaire, cest 2008. La réforme de la carte militaire, cest 2009. Quant à la réforme des retraites, si nous ne lavions pas faite, nous serions dans la situation peu enviable de certains de nos partenaires.
Q - Comment jugez-vous le risque de dégradation de la France par les agences financières ?
R - Lune des trois agences de notation a mis sous perspective négative la France, ainsi que toute la zone euro. Pourquoi ? Parce que la zone euro connaît un problème de gouvernance : cest un problème dont nous nous occupons et qui nest pas spécifique à la France. Deuxième souci, le risque sur les banques françaises. Bonne nouvelle : lAutorité bancaire européenne estime le besoin de recapitalisation des banques françaises à 7,7 milliards deuros, contre 13 milliards pour lAllemagne. Pas un centime du budget de lÉtat nira donc à la recapitalisation des banques.
Troisième élément, les perspectives de la croissance française. Le gouvernement a fixé une prévision de 1 % pour 2012. Mais dans le même temps, un gel de 6 milliards de crédits a été mis en place pour faire face, en cas de croissance limitée à 0,5 %. Dernier point relevé par lagence, le niveau élevé de nos dépenses. Mais chacun reconnaît que nous avons su faire preuve de réactivité en la matière dans le passé.
Le grand risque, cest donc celui de la contagion de la crise européenne. Cest pourquoi nous luttons pour la maîtriser.
Q - Sommes-nous menacés de dix ans defforts ou de croissance très lente, à la japonaise ?
R - Cest un risque qui ma conduit à ne pas choisir une politique fondée sur la rigueur. La rigueur, cest baisser les salaires et les pensions de retraite. Je my refuse et my refuserai. Si nous allions dans cette direction, cela plongerait la France dans la récession et dans la déflation. Si vous réduisez vos recettes en même temps que vous abaissez vos dépenses, vous ne résolvez pas vos problèmes de déficits. Cest la raison pour laquelle nous avons décidé, en 2009, 35 milliards deuros en faveur des investissements davenir. Cest le contraire dune politique de rigueur et daustérité. Il nous faut à la fois réduire notre déficit et notre endettement, libérer le travail et retrouver de la compétitivité.
Q - Mais les agences ne nous en rendent pas justice...
R - Pour linstant, elles ont maintenu le triple A. Si elles devaient nous le retirer, nous affronterions cette situation avec sang-froid et calme. Ce serait une difficulté de plus, mais pas insurmontable. Ce qui compte avant tout, cest la crédibilité de notre politique économique et notre stratégie déterminée de réduction de nos dépenses. Nous respecterons scrupuleusement les engagements que nous avons pris.
Q - Quelle mesure phare faut-il prendre pour convaincre les investisseurs ?
R - Si nous navions pas fait la réforme des retraites, cest celle quil faudrait faire. Pour le reste, il ny a pas de mesure clé ou miracle car ce qui compte, tout autant que de réduire les dépenses, cest daugmenter la croissance. Cela passe par lautonomie des universités, le développement du crédit impôt recherche, les investissements davenir, la suppression de la taxe professionnelle. Tout ce que la France a commencé à faire.
Q - La règle dor ?
R - La règle dor est une mesure importante. Cest une règle de bon sens : les budgets doivent être construits sur plusieurs années avec lobjectif daller vers léquilibre. Qui peut de bonne foi contester cet objectif ? Jaurais aimé que toutes les formations politiques françaises sinspirent de ce quont fait les Espagnols et les Allemands en adoptant par consensus cette règle, sans que personne ny perde son identité. (...)
Q - Comment analysez-vous le doute grandissant des Français sur leuro ?
R - Les Français associent leuro à leurs difficultés, mais en même temps, ils comprennent les risques quil y aurait à en sortir et à sisoler. Je rends hommage à leur lucidité. Les Français ne contestent pas lEurope, mais la façon dont sont conduites certaines politiques européennes. À ce titre, la politique commerciale est lexemple même de ce quil convient de changer. On augmente les charges et les contraintes sur nos producteurs, et on laisse entrer sur notre marché des produits fabriqués dans des pays qui ne respectent aucune de ces contraintes. Cela ne peut plus durer. La réciprocité doit devenir la règle. La concurrence ne peut être que loyale £ si elle est déloyale, il faudra en tirer des conséquences sur louverture de nos marchés. ().

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