Le Président de la République et Madame Brigitte Macron se sont rendus à Singapour pour une visite d’État le 30 mai 2025.
Une cérémonie d'accueil a été organisée au Parlement de Singapour.
Puis le chef de l'État s'est entretenu successivement avec Tharman Shanmugaratnam, Président de la République de Singapour, et Lawrence Wong, Premier ministre, avant de donner une conférence de presse avec ce dernier.
Revoir la conférence de presse :
30 mai 2025 - Seul le prononcé fait foi
Conférence de presse du Président Emmanuel Macron et du Premier ministre de la République de Singapour Lawrence Wong.
Emmanuel MACRON
Merci, Monsieur le Premier Ministre, cher Lawrence, Mesdames, Messieurs les ministres, Mesdames, Messieurs les ambassadeurs, Mesdames, Messieurs les parlementaires, Mesdames, Messieurs, je tiens à vous remercier, Monsieur le Premier Ministre, et à remercier Monsieur le président de la République pour votre accueil chaleureux.
Et c'est un immense honneur pour ma délégation, mon épouse et moi-même, d'être parmi vous depuis hier, avec pas simplement des partenaires, vous l'avez dit, mais des amis de confiance, et cela, depuis 60 ans. Et cette confiance remonte en effet à l'avènement d’un Singapour indépendant et à la relation exceptionnelle que le père fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, a su tisser avec la France. Et au moment où nous commémorons les 10 ans de sa disparition, je tenais à avoir une pensée pour cet homme hors du commun. Sa vision inspire encore et toujours. Elle est empreinte de modernité, de tolérance, de volontarisme politique, comme quoi ces notions sont compatibles entre elles, ce qui devrait inspirer largement notre actualité. En tout cas, face à la tentation du repli sur soi, du protectionnisme, de la violence, cette pensée a un pouvoir d'inspiration qu'il ne faut pas négliger.
Je suis très heureux et je vous remercie, Monsieur le Premier Ministre, pour votre accueil dès hier soir, notre cheminement ensemble et nos discussions, et le très bon échange que nous avons eu ce matin. Je voudrais revenir sur quelques points que vous venez d'évoquer, d'abord pour dire que nous croyons ensemble à un multilatéralisme efficace. J'aurai l'occasion d'y revenir tout à l'heure, puisque vous m'avez offert, et je vous en remercie, l'opportunité d'intervenir dans le dialogue du Shangri-La. Mais, je veux ici dire combien il y a une communauté de vues en la matière entre Singapour et la France. D'abord, nous vous sommes très reconnaissants de la position que vous tenez depuis le début de la guerre d'agression russe en Ukraine, en ayant pris des mesures contre la Russie, en soutenant l'Ukraine, et c'est la démonstration faite par votre prédécesseur et vous-même, qu'au fond, cette guerre est évidemment existentielle pour les Européens et leur sécurité, mais qu'elle concerne la planète toute entière et qu'on ne peut pas laisser la loi du plus fort s'imposer. Nos deux pays veulent une paix robuste et durable qui commence par un cessez-le-feu immédiat et nous soutenons justement l'ordre international.
Nous avons également échangé sur la situation au Proche-Orient. Dans l'immédiat, il est impératif que la population palestinienne puisse bénéficier d'une aide humanitaire. Mais nous sommes aussi convaincus qu'il y a un chemin de paix durable qui garantit la paix pour tous, Israéliens comme Palestiniens, et c'est l'objectif, justement, du processus politique que nous souhaitons lancer sur la reconnaissance mutuelle et la possibilité d'un État palestinien, avec des préalables que j'ai pu rappeler ces derniers jours et sur lesquels je pourrais revenir si des questions sont posées. En tant que pays de l'Indopacifique, la France est aussi aux côtés de Singapour afin de rappeler l'importance du respect du droit international dans la région, en particulier en matière de liberté de navigation, sans laquelle il ne saurait y avoir de commerce et par conséquent de prospérité.
Et alors que Singapour participe au G20 en tant qu'observateur et que la France présidera le G7 l'année prochaine, nous partageons le souhait de renforcer les partenariats internationaux, de faire avancer la réforme des institutions financières internationales et le pacte pour la prospérité des peuples et de la planète que nous avons lancé en 2023, rejoint par Singapour, incarne pleinement cette ambition, à savoir qu'aucun pays ne devrait avoir à choisir entre la lutte contre la pauvreté et la lutte contre le changement climatique. Cette action multilatérale étant enracinée dans un partenariat désormais renforcé sur le plan bilatéral, vous l'avez dit, avec ce Comprehensive strategic partnership signé à l'occasion de cette visite et qui se décline dans des domaines extrêmement variés. Nous allons mettre en place une coopération dans l'énergie civile nucléaire pour accompagner Singapour dans sa montée en compétences. Nous allons partager notre expertise et notre savoir-faire en matière d'énergie décarbonée et de connectivité électrique. C'est l'enjeu de l'ASEAN Power Grid et des projets importants comme ceux que nous venons de signer en Indonésie, qui vont permettre aussi de fournir de l'énergie décarbonée à Singapour. C'est le cœur de ce que nous signons en matière d'intelligence artificielle, de quantique, de cyber, mais aussi les coopérations que nous voulons nouer en matière d'espace.
Nous allons densifier notre coopération historique dans le secteur aérien, avec la perspective de nouveaux projets, avec l'aéroport de Singapour, qui est l'un des plus importants au monde. Et dans le secteur de la défense, vous l'avez rappelé, Monsieur le Premier Ministre, nous sommes fiers d'avoir la confiance de Singapour, de former vos pilotes à Cazaux depuis 1998 et d'avoir un partenariat inédit dans tous les segments du jeu. Je citais là le partenariat de formation dans l'aérien, mais en étant aussi des fournisseurs de capacités maritimes, en ayant des échanges extrêmement intenses en termes d'intelligence artificielle et une grande intimité en matière de renseignement. Je ne serai pas exhaustif sur l'ensemble des accords que nous avons signés ce matin.
Je pourrais rappeler aussi, comme vous l'avez fait, l'importance des échanges culturels, humains et éducatifs que nous allons continuer de densifier entre nos pays. Cet après-midi, d'autres accords seront signés par les opérateurs et les entreprises de nos deux pays. Un forum économique se tiendra aussi. Et ce partenariat stratégique renforcé reflète bel et bien notre attachement, en effet, à la souveraineté et à l'autonomie stratégique. Il vise aussi à développer les projets investissement singapouriens en France. Temasek a ouvert la voie en s'installant en France l'année dernière. C'était un engagement pris lors d'une édition précédente de Choose France. Nous aurons l'occasion cet après-midi de voir plusieurs investisseurs et entrepreneurs, et je souhaite que la relation et les investissements croisés puissent également s'intensifier.
Permettez-moi de terminer avec un message européen. En visitant l'Asie du Sud-Est tout au long de cette semaine, nous avons commencé à concrétiser l'immense potentiel de coopération entre votre région de près de 700 millions d'habitants et une Europe de 450 millions d'habitants. Et la France sera toujours un soutien des efforts de l'Union européenne visant à renforcer les liens avec les pays de l'ASEAN en particulier dans le secteur économique via de nouveaux accords commerciaux de même que nous sommes désireux, avec vous, de renforcer aussi les liens avec le partenariat transpacifique et de réouvrir un dialogue, justement, pour un accord global avec les partenaires de ce format transpacifique en matière de commerce, d'échange et d'innovation. L'Europe peut apporter ses compétences, son savoir-faire, son marché intérieur. Et vous l'avez dit, CPTPP et l'Union européenne, c'est un tiers à peu près de la richesse mondiale. C'est une capacité de commerce encore plus importante. Et le lien entre l'Europe et l'ASEAN, l'Europe et le CPTPP est très clairement une voie pour mettre en œuvre un multilatéralisme efficace, mais aussi cette autonomie stratégique dans laquelle Singapour et la France croient ensemble. Monsieur le Premier Ministre, merci pour votre accueil, la qualité de nos échanges et la confiance qui nourrit l'agenda entre Singapour et la France. Merci beaucoup.
Journaliste
Bonsoir. Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre. Monsieur le Président, vous l'avez dit, vous allez ce soir ouvrir le Shangri-La Dialogue, exposer votre vision géopolitique. Pouvez-vous nous dire un peu plus en longueur quel est le message clé que vous entendez porter ? Et puis, depuis le début de cette tournée, vous avez défendu une posture de puissance, d'équilibre et crédible sur la scène mondiale. Mais cette crédibilité n'est-elle pas sapée elle-même lorsque, depuis Kiev, avec les autres Européens, vous lancez des ultimatums assortis de menaces de sanctions massives à la Russie ? Vous affirmez le faire de concert avec Donald Trump, mais derrière, ces ultimatums ne sont pour l'instant suivis d'aucun effet. Merci beaucoup.
Emmanuel MACRON
Merci beaucoup. Écoutez, je suis là pour dire d'abord que la France est un acteur de l'Indopacifique par nos territoires ultramarins. Plus d'un million de nos compatriotes vivent dans la région. Par notre présence militaire et stratégique, plus de 8 000 militaires sont déployés dans la région et par les exercices conjoints que nous effectuons et que nous avons fortement intensifiés ces dernières années. Depuis 2018, la France a posé une stratégie Indopacifique. Nous l'avons ensuite européanisée 3 ans plus tard. Et celle-ci consiste à dire qu'il y a une troisième voie possible qui n'est ni la soumission à la Chine, ni la conflictualité avec la Chine, mais la volonté de préserver les libertés de la souveraineté et donc un monde qui repose sur le respect des règles internationales, le respect entre l'ensemble des puissances de la région. C'est, je crois, un levier très fort d'alignement stratégique et de convergence d'intérêts avec beaucoup de pays de l'ASEAN, dont nous reconnaissons pleinement la centralité, et de toute la région, ce qui, d'ailleurs, a fait que la France a multiplié les partenariats capacitaires et stratégiques avec tous les pays de l'Indopacifique ces dernières années.
Et de l'Indonésie à l'Inde, en allant jusqu'aux Émirats arabes unis, nous avons déployé l'offre Rafale, l'offre de nos sous-marins. Nous avons l'intimité depuis 60 ans que nous avons décrite avec Monsieur le Premier Ministre avec Singapour et cette formation depuis 25 ans des aviateurs.
Mais nous avons aussi déployé un agenda diplomatique, économique, d'innovation, de l'intelligence artificielle à tant d'autres domaines et de croissance durable avec beaucoup des pays de la région. Et donc, dans un monde de plus en plus incertain où, au fond, les règles du jeu sont remises en cause parfois par les plus forts, nous pensons que réaffirmer notre crédibilité commune, une même lecture du monde, mais une capacité aussi à agir ensemble, est un élément structurant. Je ne crois pas que l'après-Kiev soit un problème de crédibilité pour les Européens. Je pense que c'est un test de crédibilité pour les Américains. Nous, Européens, depuis 3 ans, nous sommes constants. Nous sanctionnons la Russie, nous aidons l'Ukraine et nous ne voulons pas l'escalade conduisant à une nouvelle guerre mondiale. Nous avons eu raison, depuis février, de monter cette coalition des volontaires qui a dit dans un moment d'incertitude, et c'est très cohérent avec ce que je viens de vous dire pour la région et l'Indopacifique, nous voulons aller plus loin. Et nous voulons, au fond, dire aux Ukrainiens, « nous vous soutenons et nous sommes là pour bâtir avec vous une paix durable ». À Kiev, il y a quelques semaines, avec le Premier ministre Starmer, le chancelier Merz et le Premier ministre Tusk, puis réunissant l'ensemble de nos collègues de la coalition des volontaires par une visioconférence, nous avons dit, « nous soutenons la proposition américaine d'un cessez-le-feu inconditionnel de 30 jours sur mer, dans les airs et sur terre », laquelle a été agréée dès mars par le président Zelensky. Et nous sommes prêts ensemble à bâtir les éléments d'une paix robuste et durable en apportant les éléments de garantie de sécurité à l'Ukraine. Nous nous sommes ensuite coordonnés avec le président américain qui a apporté son soutien à cette approche.
Enfin, nous sommes prêts, européens, à participer à des éléments de sanctions dissuasives si les Russes ne venaient pas à la table des négociations et ne venaient pas, en quelque sorte, avec une proposition de cessez-le-feu crédible. Les semaines qui ont suivi ont montré que la Russie n'était pas prête. Je note que le président Trump, ces derniers jours, a condamné avec force les frappes russes en Ukraine. Je me suis entretenu il y a 48 heures avec le président Trump, qui a marqué son impatience. La question maintenant, c'est qu'en faisons-nous ? Nous sommes prêts. Et donc nous attendons deux réponses. La confirmation par la Russie ou qu'elle n'est pas prête à faire la paix ou alors la clarté d'une réponse et d'un chemin dans cette direction, et en fonction de la réponse russe, l'engagement américain qui nous a été confirmé à Kiev. Les Européens sont crédibles, ils sont constants et ils sont fiables. Je ne crois pas que ce soit un élément de faiblesse en quoi que ce soit, au contraire. Et je pense que c'est la même crédibilité, la même fiabilité qui est ici offerte à nos partenaires dans l'Indopacifique. Nous n'avons pas changé, nous croyons toujours à l'ordre international, à la coopération, au commerce ouvert et au respect de ses règles. Et nous sommes des partenaires qui sommes prêts à nous engager avec Singapour et tous les pays de la région pour améliorer la sécurité collective, pour avoir un cadre d'innovation respectueux de nos règles communes et pour que l'ordre international soit rétabli. Je vois beaucoup de cohérence et de constance dans cette position depuis les confins de l'Europe jusqu'à l'Indopacifique et aujourd'hui Singapour.
Journaliste
Bonjour Monsieur le Premier Ministre, bonjour Monsieur le Président. Ma question porte sur Gaza. Tout au long de ce séjour, vous avez rappelé à plusieurs reprises votre opposition au double standard. Alors que vous plaidez pour des sanctions massives contre la Russie, l'Union européenne envisage aujourd'hui de réexaminer l'accord d'association avec Israël ? Faut-il aller plus loin ? Faut-il sanctionner Israël ? Et enfin, confirmez-vous votre présence à la conférence internationale à New York et comptez-vous reconnaître à cette occasion l'État de Palestine ? Certains affirment aujourd'hui qu'il s'agit d'une nécessité morale. Que leur répondez-vous ? Merci beaucoup.
Emmanuel MACRON
Merci beaucoup. Je pense que tout dépend des choix qui seront faits par le gouvernement d'Israël dans les prochains jours. Et il est très clair aujourd'hui que nous ne pouvons pas laisser la situation durer. Le blocus humanitaire qui, aujourd'hui, prévaut, crée une situation qui est insoutenable sur le terrain. J'ai pu me rendre, il y a quelques semaines, à la frontière, en allant avec le président Sissi à El-Arich, et j'ai vu à la fois la détresse des blessés qui étaient pris en charge par les hôpitaux égyptiens et qui avaient pu sortir pendant la période de cessez-le-feu qui avait été octroyée durant quelques semaines. Mais qui, depuis le début du mois de mars, je le rappelle, est terminé. Et j'ai pu voir aussi, et plusieurs d'entre vous étiez à mes côtés, l'ensemble de l'aide humanitaire qui était stockée là, venant du monde entier, et bloquée par l'armée israélienne. Cette situation n'est pas acceptable, et aujourd'hui, c'est fournir l'eau, la nourriture, les médicaments, permettre de sortir les blessés, qui est une priorité.
Et donc s'il n'y a pas une réponse qui est à la hauteur de la situation humanitaire qui est apportée dans les prochaines heures et les prochains jours, bien évidemment qu'il faudra durcir la position collective et, en tout cas, appliquer ce qui est aussi les règles que nous nous sommes données à nous-mêmes, c'est-à-dire mettre un terme à des processus qui supposent le respect des droits de l'Homme, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, et appliquer des sanctions. Comme d'ailleurs, nous l'avons fait à titre individuel à l'égard, je le rappelle, des colons israéliens qui, de manière indistincte, ont tiré sur les populations civiles en Cisjordanie. Et donc oui, nous devons durcir notre position parce que c'est aujourd'hui une nécessité. Mais j'ai encore l'espoir que le gouvernement d'Israël infléchira la sienne et que nous aurons enfin une réponse humanitaire.
La France, avec l'Arabie saoudite, coorganisera au mois de juin, donc le 18 juin prochain, cette conférence. Nous sommes en train d'y travailler. Pour moi, ce qui s'est passé ces derniers jours est aussi très important. J'ai eu ici une discussion très importante avec Monsieur le Premier ministre et sur notre coopération dans le cadre de cette conférence. J'ai aussi eu une très bonne discussion avec le président Prabowo, qui a rendu publique sa position avant-hier et qui est pour moi un point très important, puisqu'il a marqué sa volonté, le jour où l'État d'Israël sera prêt à reconnaître la Palestine, de reconnaître lui-même Israël, ce qui n'est pas le cas, et de reconnaître aussi, évidemment, son droit à vivre en paix et en sécurité dans la région. Et donc, ce que nous sommes en train de construire dans les semaines à venir, c'est évidemment une réponse politique à la crise. Et oui, c'est une nécessité. Car aujourd'hui, au-delà du drame humanitaire qui se joue, c'est la possibilité même d'avoir un État palestinien qui est questionné. Et on voit bien qu'il y a chez certains la volonté de rendre impossible un État palestinien. Or, ce que nous défendons, c'est un aboutissement politique à la situation. Il y a eu l'attaque terroriste du Hamas le 7 octobre, que la France a condamnée avec fermeté. La réponse légitime d'Israël, que nous avons soutenue dans le droit de se défendre elle-même, et la lutte contre le groupe terroriste du Hamas. Nous nous sommes battus et continuons de nous battre pour la libération de tous les otages. Mais nous sommes convaincus que la réponse ne peut pas être que sécuritaire, elle doit être politique.
Et donc, la création d'un État palestinien, consécutive à la libération des otages, à la démilitarisation du Hamas, à la non-participation du Hamas dans celui-ci, à la réforme de l'Autorité palestinienne, mais d'un État palestinien qui reconnaîtra Israël, son droit à vivre en sécurité et la création d'une architecture de sécurité dans toute la région, sont le seul aboutissement souhaitable pour la sécurité de tous et le seul qui garantira la paix dans la région. Et donc, ce n'est pas simplement un devoir moral, mais une exigence politique et, je crois aussi, un vrai réalisme. Et tous ceux qui sont attachés au droit des peuples, justement, à disposer de leur propre liberté, de pouvoir décider pour eux-mêmes, et tous ceux qui sont attachés à la liberté et à la sécurité d'Israël, je crois, doivent se retrouver dans ce dessein commun. En tout cas, c'est ce à quoi nous continuons d'œuvrer et c'est ce que nous essaierons de consacrer par un moment important le 18 juin ensemble et j’y serai.
Journaliste
La première partie de ma question s'adresse au Président Macron, sachant le contenu des liens entre la France et les États-Unis. La France est-elle en mesure de jouer un rôle dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine dans la région ?
Emmanuel MACRON
Merci beaucoup. Nous sommes des amis proches des États-Unis d'Amérique, comme vous l'avez dit, mais nous ne sommes pas dépendants des États-Unis d'Amérique, notamment en termes de capacités de défense. Et la France est à cet égard une exception en Europe, car nous avons développé au fil des décennies nos propres capacités, dans le domaine de l'énergie également et dans de nombreux autres domaines. Alors, ce n'est pas le cas de tous les autres Européens, mais nous y travaillons dur afin de renforcer notre autonomie stratégique. C'est essentiel pour l'agenda français et européen. C'est la raison pour laquelle, compte tenu de la spécificité et également compte tenu de notre présence dans le Pacifique, grâce à nos territoires, la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie, Wallis et Futuna, la Réunion, Mayotte et d'autres territoires, nous faisons partie de cette région. Nous avons 1 million de concitoyens dans la région. Nous avons plus de 8 000 soldats et nous participons à de nombreux exercices communs avec des partenaires de la région. Nous avons des partenariats avec de nombreux pays. De ce fait, nous sommes clairement un acteur de l'Indopacifique. Et ce que nous pouvons apporter, c'est précisément le fait que faisant partie d'une alliance tout en étant indépendants, nous partageons les mêmes valeurs, nous soutenons le libre commerce.
Et j'ai à l'esprit les mots du précédent Premier ministre australien, Malcolm Turnbull, sur ce sujet. Et je crois que nous sommes dans une position assez forte alors que nous sommes lucides, nous ne sommes certainement pas une superpuissance comme les États-Unis ou la Chine, mais nous ne voulons dépendre d'aucun d'eux. Nous voulons coopérer avec les deux autant que faire se peut, et nous pouvons coopérer en faveur de la stabilité, de la croissance, de la prospérité dans l'intérêt de tous. Et je pense que c'est le même point de vue que celui de nombreux pays de la région. Nous voulons, en ce sens, agir ensemble, réduire les risques pour nous-mêmes et voir comment précisément nous pouvons nous engager, contribuer avec l'ASEAN et d'autres pays afin de favoriser la stabilité, réduire les risques et travailler très étroitement ensemble en faveur de cette troisième voie pour la rendre possible.
Un déjeuner d'État a été offert à la France par la République de Singapour.
Revoir les prises de parole :
30 mai 2025 - Seul le prononcé fait foi
Prise de parole du Président de la République au déjeuner d'Etat à Singapour.
Mr. President, madam, ladies and gentlemen, Ministers, ladies and gentlemen, members of Parliament, ladies and gentlemen, ambassadors, dear friends, I have to confess, Mr. president, since this morning, I have a big issue, because each time Mr. president is supposed to speak before me, and I have nothing to disagree with and not to say much more than that, he said exactly what I wanted to say. And I have to confess it's not the best position to speak, because he made a perfect synthesis of exactly the spirit and the concrete achievements of the relation between Singapore and France.
But, Mr. president, let me thank you for the warm welcome and discussion we had this morning. But to tell you that this visit for my wife and myself and our ministers and the whole delegation means a lot. First, because, as you mentioned, this is the 60th anniversary of Singapore's independence. 60 years of diplomatic relations between our two countries, and 60 years of friendship, partnership and cooperation. And in fact, my problem is a source of confidence in the future, because after 60 years, we can say that we understand each other. And if “petit à petit, l’oiseau fait son nid” indeed, this is how trust can be built. 60 years of discussions, visits, common events. And I do remember your presence in the Olympic Games and the bronze medal won by your incredible athlete, Maximilian Maeder. But as well, 60 years of concrete projects, and I want to thank all the scientists and entrepreneurs and companies being part of this journey. In a few decades, your city state has seen exceptional growth, and today, it's a major hub of exchange and progress at the heart of Southeast Asia. And I have to say that Singapore is clearly a source of inspiration and admiration. And speaking from an old continent to such a young nation, we are very aware of the respect and the humility we have to deploy in front of you. For the constant flow of ships passing through from around the world, Singapore is a beacon at the intersection of cultures and talents. And you manage to preserve such a unity, such a strength, such a homogeneity with so many cultures.
It's very impressive. 200 years ago, sir Stamford Raffles explored the island of Pulau Ujong, seeking a strategic position and his name was given to the very hotel we are in today, where the path of so many women and men have crossed. And somewhere among the palm trees and Fushan Bougainvillea is the memory of the role of André Malraux, who once stayed here, thinking, writing and celebrating Singapore, describing it as a “starfish”, literally a star of the sea. In those 60 years, France and Singapore have never stopped advancing together, in particular in the field of science, where we have worked on building a fruitful partnership for many years. And indeed, you referred yourself to Pierre-Médard Diard and Alfred Duvaucel, who drew up a list of the island's fauna on flora at the end of the 19th century. But since this moment, even before your independence, our relationship is based on all the exchange between our institution scientists. Today, 200 French researchers live in Singapore. Our national center for Scientific Research has 4 research labs here. And since 2020, our common AI roadmap has maintained promising momentum, just like the digital and green partnership signed in 2022. 10 years after his death, France has not forgotten what it owes to Lee Kuan Yew, who was, on many topics, the tireless instigator of our bilateral cooperation project. And today, we acknowledge the fruit of his labor, as seen in the exchange of students, researchers and entrepreneurs between our two countries, nourishing our friendship. It can be seen in the vitality of our cultural cooperation as well.
This year, one of the events that illustrates our partnership is a beautiful exhibition by the photographer Melisa Teo. You mentioned her, a Singaporean who adopted friends entitled « Two Rivers ». And I had the pleasure yesterday indeed of discovering this both Singaporean and French artworks displayed on Anderson Bridge, which is fitting considering the many bridges between our two countries. But as well, “Yves Le Louvre” is here with the president and our Minister of Culture is because of this in-depth links and the friendship of so many people here in this room, accompanying our institutions and being part as well of our cultural ambition. From this story, these stories, a rigorous and solid friendship was born. From the beginnings of Singapore's independence, French businesses such as Air Liquide, CMA CGM, Thalès, STMicroelectronics set up here. In 1998, Cazaux Air Base in France welcomed the first Singaporean pilots, sealing a unique defense relationship. And two years ago, at the Elysée Palace, I had the opportunity to receive several Singaporean aviators to celebrate this extraordinary cooperation. Near the Bassin d'Arcachon, the city of Bordeaux, Singaporean families have, I hope, rediscovered the sea of their home, which calls them just like us to the open sea.
Today, we are determined to bring the EU and ASEAN closer together in a new world fragmented by tensions and wars. It is by joining forces that we will overcome the difficulties ahead. And I want to thank all precisely the institutions and entrepreneurs being present. And so many companies want to develop more, from Airbus to TKO And our small business and the small enterprises, they want to do much more with Singapore because they find here good friends. And you mentioned, Mr. president, I don't want to repeat you, you perfectly summarize the strength and the content indeed of the new comprehensive partnership which you signed. From Quantum to AI, from the classical industry to defense and so on, we have such a range of cooperation which is totally unique. Our defense corporation shared support of multilateralism and joint investment in breakthrough technologies are all paving the way for future generations. And the first step on this path is clearly this global strategic partnership that we have signed. Because this is not just a statement of intent, it is a tangible roadmap to invent together in the fields of artificial intelligence, quantum tech, civil, nuclear energy, education, cultural creation, so many real, concrete and positive cooperation. It is a promise we are making to the generations that follow so that we can tackle together the next 60 years with the brave spirit of the pioneers and your founding fathers. So please allow me to raise this glass to the friendship between Singapore and France, to our pioneers of yesterday and tomorrow, and for, I would say, such intimacy of our in depth south regarding our current global environment. But what we want to do with these friendships, a better world. With our great admiration and friendship, let me have a toast for Singapore and France.
En début d'après-midi, le Président Emmanuel Macron s'est rendu à la International French School pour rencontrer la communauté française résidant à Singapour.
30 mai 2025 - Seul le prononcé fait foi
Discours du Président Emmanuel Macron à la communauté française de Singapour.
Bonjour. Madame, Monsieur le ministre, Madame la députée, chère Anne, merci Monsieur l’ambassadeur d’avoir organisé ce rendez-vous, merci Monsieur le directeur de nous accueillir dans votre lycée, Mesdames, Messieurs les conseillers consulaires, conseillers du commerce extérieur, Mesdames et Messieurs à vos grades d'égalité, chers compatriotes, chers amis et chers élèves, heureux de vous retrouver.
Écoutez, je suis venu avec mon épouse, les ministres et nos délégations pour vous dire quelques mots au milieu de cette tournée régionale et de ce voyage à Singapour. Dans un moment important d'abord de la relation bilatérale, en effet, vous le savez mieux que quiconque, cela fait 60 ans, 60 ans que Singapour est indépendant, 60 ans que la France l'a aussitôt reconnu et a engagé des relations diplomatiques fortes, 60 ans que nous avons une relation bilatérale qui est extrêmement forte et au fond très singulière. Elle est d'ailleurs assez unique pour nous deux parce qu'elle a une diversité que nous avons avec très peu de pays de la région et elle a une profondeur que Singapour a avec très peu d'autres partenaires.
Il y a en effet très peu de pays pour lesquels nous formons les pilotes, ce qui est fait à Cazaux, comme vous le savez, pour l'armée de l'Air singapourienne, avec lesquels nous avons une telle relation qui va des équipements militaires, en effet, ces formations, à l'intelligence artificielle en défense, qui est une des choses les plus sensibles, avec lesquelles on entretient une coopération scientifique et académique inédite qui ont, au fond, commencé avant même l'indépendance de Singapour, c'étaient nos scientifiques qui ont fait les revues des espèces, de la faune et de la flore ici même, et qui s'est poursuivie à travers des liens économiques dans tous les domaines que vous incarnez. Et au fond, vous parlez de ce que depuis 60 ans nous avons fait ici, c'est vous parler de vous et vous dire avant toute chose ma reconnaissance. C'est pourquoi je souhaitais que nous puissions nous voir dans ce moment et que vous soyez étudiante ou étudiant à l'ESSEC ou ailleurs, entrepreneur, VIE, expatrié de longue date aux nouveaux arrivés, vous représentez la force de ce lien bilatéral. On ne sait jamais dire combien nous sommes exactement, 20 000, 30 000, sans doute un peu plus. Je peux vous dire une chose, c'est qu'hier soir, quand on est arrivé avec mon épouse et les ministres dans le marché, où le Premier ministre avait pour ambition de nous montrer la culture culinaire et la tradition singapourienne, il a lui-même été surpris de ne croiser à peu près que des Français.
Et donc nous avons eu un échantillon de la diversité, de la présence ici qui est la nôtre, et je veux vous dire ma fierté de cela. Mais en effet, il y a des entreprises qui sont ici depuis très longtemps et qu'il s'agisse de CMA-CGM, héritière de la Compagnie des messageries maritimes, qui ouvraient dès 1862 les premières liaisons, aux négociants qui sont toujours présents ici, qu'il s'agisse de toutes les entreprises dont vous portez ici l'ambition, Total, CMA-CGM, mais je ne veux pas faire des jaloux Thalès, comme Alstom, qui porte des enjeux importants que nous sommes venus défendre, et à peu près toutes les grandes entreprises françaises qui sont ici présentes. 1 000 filiales françaises qui emploient 40 000 personnes, 200 chercheurs qui sont là aussi présents, la haute couture, les parfums, les bons vins, les hautes technologies. Voilà. Vous êtes cette diversité de la présence française à Singapour qui porte ici notre ambition, l'amitié depuis 60 ans.
En vous remerciant, je veux aussi remercier les équipes de l'ambassade, l'ensemble des services et de nos consulats. Je sais tout le travail qui a été fait ces dernières années : dématérialisation de l'État civil, vote par Internet, démarche à distance, là aussi l'innovation mise au service de l'action de l'État. Et merci, monsieur l'ambassadeur et l'ensemble de vos équipes pour tout ce travail fait. Et puis je veux aussi remercier évidemment notre lycée, vaisseau amiral d'un enseignement du français dans toute la sous-région, Madame la directrice, et ici plus de 3 000 élèves. Alors avec l'extension, on aura une capacité de 4 000 à terme, mais je veux remercier l'ensemble du corps enseignant, des personnels administratifs, des familles aussi qui sont ici présentes et qui portent cette ambition qui est la nôtre. Et, chère Anne, Madame la députée, je sais combien vous avez toutes ces années défendu la force de cette relation bilatérale, la force aussi de, voilà, cette politique qui est collectivement la nôtre et qui porte une ambition entrepreneuriale, scientifique, académique, et la force de tous ces liens et de cet enseignement pour faire rayonner ici la France comme vous le faites.
Alors, je veux surtout maintenant vous parler aussi de l'avenir, parce que nous avons, ces dernières années, ouvert de nouveaux chapitres. En 2012, en effet, la France a signé un nouveau partenariat stratégique qui a consolidé le lien bilatéral. Et comme vous le savez, il y a quelques mois, nous avons décidé d'ouvrir un nouveau segment avec ce “Comprehensive strategic partnership” avec le Premier ministre. Et il s'est concrétisé par beaucoup de signatures, ce matin par nos ministres et nos grandes administrations, et toute la journée aussi par plusieurs signatures d'accords. D'abord, nous consolidons, c'est le premier axe, un combat commun pour le développement durable et la croissance décarbonée. Je vais ici dire combien le modèle singapourien est impressionnant à ce titre, et la France veut être un partenaire de cela. Et c'est une manière de continuer à porter l'excellence de nos coopérations, scientifique et entrepreneuriale, mais d'être un partenaire de l'énergie décarbonée ici. Pour vous donner un seul exemple, nous avons signé un des plus gros contrats TotalEnergies en Indonésie de panneaux solaires. C'est pour fournir l'énergie décarbonée à Singapour. Et ça s'intègre dans cet ASEAN Power Grid auquel nous voulons participer par cette offre. Et la plupart, d'ailleurs, des compétitions auxquelles nous nous livrons, face à des amis et adversaires américains, européens ou asiatiques, c'est souvent pour participer à ces projets de décarbonation. En particulier, les grands projets de transport en commun, où Alstom et l'offre française sont là et nous continuons à avancer.
Nous sommes aussi engagés dans le cadre de la finance internationale pour poursuivre cet agenda. Et je dois dire que Singapour, par sa capacité à dialoguer, à tirer toute la région, est un fer de lance de ce combat dans lequel nous croyons et nous avons engagé le pays qui, au fond, crée des emplois, est compétitif et décarbone nos économies. Le deuxième axe dans lequel nous nous engageons encore à un autre avantage et qui est lié au premier, c'est celui des transports. Je l'ai souligné tout à l'heure, Singapour est un hub aéroportuaire et à travers, en effet, CMA-CGM, Alstom, RATP Dev, mais aussi Thalès et IDEMIA pour la gestion et le trafic, donc les modèles de sécurisation du trafic aérien, nous avons, là aussi, des partenariats et des ambitions encore supplémentaires pour aller plus loin et accompagner Singapour dans ses ambitions. Le troisième axe, c'est le développement de coopérations universitaires et scientifiques. Nous allons créer un campus professionnel franco-singapourien entre Schneider Electric et l'Institute of Technical Education, centré sur l'usage des numériques dans les secteurs de l'énergie, mais aussi développer justement un modèle de formation plus professionnalisante et notre souhait est que cette coopération aille encore plus loin dans l'avant-garde technologique. Le quatrième axe, ce sont justement : intelligence artificielle, quantique, énergie nucléaire, durabilité, c'est-à-dire les axes d'innovation profonde et d'innovation de rupture. Singapour est notre partenaire le plus intime, en particulier en termes d'IA, c'est-à-dire qu'il croit comme nous à l'innovation, qu'il veut développer des capacités supplémentaires qu'il ne veut pas dépendre ni des États-Unis ni de la Chine, mais qu'il croit aussi dans une IA éthique. Et donc ce que nous avons signé ces dernières heures est, là aussi, un point important, comme ce que nous avons scellé en matière de nucléaire civile, qui est, là aussi, une manière de décarboner l'énergie, mais d'aller sur les segments les plus innovants. Et puis le dernier axe, ce sont les échanges culturels et académiques, mobilité des étudiants, mais aussi, offre culturelle avec des expositions croisées, avec aussi un partenariat pour le développement futur du Louvre.
Je pourrais continuer d'accumuler les secteurs, mais ce sont là les principaux axes de cette nouvelle feuille de route bilatérale. Et celle-ci vient servir au fond une ambition plus large. Et je voulais, ici, le partager avec vous dans l'environnement qui est le vôtre et comme compatriote aussi dans un moment où la question est posée. Quid de la France et de l'Europe face au défi du monde et de la région. Je crois qu'il y a beaucoup à faire entre Singapour et la France et entre l'ASEAN et l'Europe, et plus largement entre justement le partenariat transpacifique et l'Europe. Pourquoi ? Parce que nous avons exactement les mêmes enjeux. Nous sommes des économies ouvertes qui dépendent beaucoup du commerce international, qui dépendent beaucoup de la capacité à innover, qui ont des défis de décarbonation massif, et qui sont soumis aujourd'hui à une instabilité et une incertitude de l'évolution géopolitique. Que vont décider les États-Unis d'Amérique sur les tarifs ? Que vont-ils décider sur leurs grands alliés et leur solidarité militaire ? Et une incertitude quant au choix que la Chine va faire. Est-ce qu'il y aura encore une liberté de navigation en Mer de Chine méridionale ? Est-ce qu'il y aura encore une liberté de la souveraineté pour toutes les puissances de la région ? Et nous ne sommes pas des superpuissances, mais nous représentons, si on regarde les espaces que j'ai évoqués, à peu près un tiers de la croissance mondiale et un peu plus même du commerce international.
Et donc, si nous décidons, nous, de coopérer, de nous donner des règles, de défendre un monde qui repose sur des principes communs, le respect de la souveraineté des peuples et de leur intégrité territoriale, qui croit encore dans un monde ouvert qui respecte les règles du jeu, nous avons la possibilité de ne pas céder à la tyrannie des superpuissances. Mais ça, ça suppose d'être cohérent, d'être compétitif et d'être ambitieux. Et c'est exactement l'agenda que nous voulons pour le partenariat entre l'ASEAN et l'Europe et que nous sommes venus sceller par ce chemin. Et c'est celui que nous nous devons à nous-mêmes.
Et je conclurai par là pour vous donner des nouvelles du pays, si je puis dire. La question qui est posée aux Européens et aux Français, c'est : voulez-vous, au fond, continuer à écrire l'histoire ou pas ? Nous avons pendant des décennies tiré les dividendes de la paix. On l'a oublié. Le monde redevient incertain et brutal. Et donc, nous devons participer de ce réveil et en tirer les leçons pour nous-mêmes. Et donc, il ne faut pas arrêter les réformes de compétitivité ni en France ni en Europe. Et donc, nous devons poursuivre un chemin d'exigence qui, pour nous-mêmes, doit nous offrir la possibilité d'avoir un modèle productif et de financer un des modèles de socialisation les plus généreux au monde. Vous, vous le savez, ô combien, qui vivez dans cette région qui n'a pas tout à fait les mêmes standards. Parfois, on l'oublie en Europe. Et le niveau de socialisation est extrêmement généreux, c'est une force, aussi longtemps qu'on sait la financer avec une économie productive. Donc, il faut une France et une Europe qui continuent d'être plus productives. Et donc, qui s'engage sur le chemin de la simplification, de la compétitivité, des réformes pour, justement, être en capacité d'être à la pointe de l'innovation, de créer de la richesse sur notre continent et d'être maître de nos choix sur le plan de la compétitivité et de nos finances. Ensuite, il faut, dans tous les registres du jeu, nous renforcer pour être plus autonomes en termes technologiques, industriels et de défense et de sécurité. La France a une avance, son modèle, son modèle énergétique, son modèle technologique, son modèle d'armée qui est moins dépendante des États-Unis que d'autres. Nous avons une force, c’est qu'on s'est réveillé plus tôt. Dès 2018, on a commencé à augmenter notre budget des armées. On l'aura doublé après ces deux lois de programmation.
Mais l'Europe n'est pas au bout du chemin. Et donc, nous avons à bâtir une autonomie stratégique beaucoup plus forte, au fond, une indépendance. Tout ça va supposer des investissements, des choix profonds, c'est ce que nous aurons à conduire. Et donc, je voulais aussi vous dire ici ma détermination à continuer le chemin pour la France et pour l'Europe, d'avoir cette indépendance, cette autonomie stratégique, de l'expliquer à nos compatriotes et aux autres Européens pour garder, justement, cette capacité à faire dans les années qui viennent, mais aussi à bâtir le partenariat essentiel avec la région dans laquelle nous nous trouvons, précisément parce que nous avons une communauté de destin dans ce monde instable.
Voilà, mes chers compatriotes, ce que j'étais aujourd'hui venu vous dire et la raison de ce déplacement dans la région depuis le début de semaine, vous dire ma gratitude de vous avoir ici. Vous portez, pour les uns depuis quelques mois, pour les autres depuis des décennies, une part de France ici à Singapour, une part de ce partenariat si singulier, de cet attachement et de ce respect réciproque que nous avons les uns pour les autres, mais une part aussi de notre ambition commune. Moi, je suis profondément convaincu qu'il y a dans ce que je viens de dessiner à la cavalcade, que j'essaierai de défendre ce soir au dialogue du Shangri-La et que nous portons vraiment avec le Premier ministre comme le président ici une part de notre avenir désirable, celui qui est fidèle au passé que nous avons eu et qui nous permet d'embrasser la modernité au service d'un humanisme que nous partageons. Je ne crois pas à la logique du plus fort, je ne crois pas au retour des superpuissances de manière durable, je ne crois pas non plus au retour du monde d'avant. C'est cette transition que nous sommes en train de vivre, elle est exigeante, mais nous saurons la porter parce que nous avons déjà, et Français et Singapouriens, su faire de tels miracles. Soyez fiers de ce que vous portez ici. Moi, je suis très fier, en tout cas, de ce que vous défendez dans notre éducation, notre système de recherche, nos entreprises ou les nombreuses associations auxquelles vous participez et qui sont si importantes. Et je veux vous dire ici à nouveau mes remerciements et ma confiance dans notre avenir commun. Vive l'amitié entre Singapour et la France, vive la République et vive la France !
Il s'est ensuite entretenu avec des chefs d’entreprises singapouriens avant de se rendre au Dialogue du Shangri-la.
Revoir le discours :
30 mai 2025 - Seul le prononcé fait foi
Discours du Président de la République au dialogue du Shangri-La à Singapour.
Emmanuel MACRON
Merci Monsieur le Président pour ces mots d’introduction, Messieurs les présidents, Monsieur le Premier ministre, chère Lawrence, Mesdames et Messieurs les ministres, les ambassadeurs, Mesdames et Messieurs, avant toute chose, permettez-moi de remercier le Premier ministre de Singapour pour son hospitalité et son attachement aux partenariats stratégiques avec la France.
Je vous remercie de m'avoir donné cette occasion de prendre la parole à l'occasion de ce Forum essentiel pour la sécurité en Asie et au-delà. Et je dois dire que l'invitation m'a été adressée par votre prédécesseur en 2018, le précédent Premier ministre, je dois admettre que je n'aurais peut-être pas dû attendre, car il aurait été sans doute beaucoup plus facile de prendre la parole en 2019 sur tous ces sujets. Néanmoins, je suis là, ici présent devant vous, et je vais essayer de partager avec vous mes convictions. Tout d'abord, pour vous dire pourquoi je suis tellement engagé en faveur de cette région et pourquoi la France a quelque chose à dire.
Ce que l'on oublie souvent, c'est que la France est un acteur de l'Indo-Pacifique. Nous avons des territoires dans la région, de l’île de la Réunion, Mayotte, Wallis et Futuna, la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française et d'autres territoires. Donc plus d'un million de citoyens français vivent dans cette région. Nous avons plus de 8 000 soldats déployés en permanence sur nos bases militaires. Nous avons des bases permanentes au demeurant dans certains pays partenaires et nous participons à de nombreux exercices communs depuis un certain nombre d'années avec plusieurs pays y compris ici même à Singapour lors de la visite récente de notre porte-avions. Et puis, bien sûr, nous sommes aussi un pays européen, et j'y reviendrai à différentes occasions dans ma présentation. J'évoquerai cette nouvelle relation spéciale qu'il nous faut considérer, envisager entre l'Europe et la région Indo-Pacifique, entre l'Europe et l'ASEAN également.
Alors nous vivons clairement une époque de crise multiple et ceci doit générer de nouvelles incitations à coopérer et peut-être à inventer de nouvelles formes de coopération également. J'aimerais d'abord essayer d'expliquer un concept très important à mes yeux pour ouvrir cette discussion, qui est le fait qu'il nous faut être très attentifs quand il s'agit des doubles standards pour notre action. Tout d'abord, j'aimerais revenir à l'intérêt commun que nous avons entre l'Europe et l'Asie en ce concept d'autonomie stratégique, partager des piliers-clés de ce nouveau partenariat entre l'Europe et l'Asie.
Permettez-moi de commencer avec l'importance qu'il y a, à ne pas accepter les doubles standards dans l'environnement actuel. Alors certes, nous vivons dans ce monde de crises multiples. Et le risque important est d'observer ces crises à nos frontières et d'en oublier nos principes, d'oublier que toutes ces crises, toutes ces guerres sont interconnectées. Et je le dis dans un pays — et j'aimerais vous féliciter, Monsieur le Premier ministre et vos prédécesseurs — un pays dans lequel la guerre en Ukraine n'a jamais été perçue comme un problème européen. Dès le début, vous avez assumé vos responsabilités, vous avez été très clairs. Mais les risques de double standard sont nombreux dans notre environnement, en Ukraine tout d'abord.
Pour de nombreux pays, que ce soit en Afrique, en Ukraine, ici même, en Asie, j'entends ces discours et la plupart du temps, ce que l'on partage, c'est une espèce d'approche équidistante entre l'Ukraine et la Russie. Il s'agirait d'un conflit européen auquel nous accorderions trop de temps, trop d'énergie, et ceci engendrerait trop de conséquences pour le reste du monde. Alors, permettez-moi de vous dire que c'est une erreur absolue, parce que si nous considérons que la Russie peut être autorisée à prendre une partie du territoire de l'Ukraine sans aucune restriction, sans contrainte, sans réaction de l'ordre international, comment ensuite qualifier ce qui se passerait à Taïwan ? Que feriez-vous si quelque chose se passait aux Philippines ? Il n'y a pas d'ordres internationaux différents, par définition. Si cela s'applique à l'Europe, cela s'applique ailleurs. Donc l'enjeu qu'on craint, c'est notre crédibilité commune afin d'être sûrs que nous soyons toujours en mesure de préserver l'intégrité territoriale et la souveraineté des peuples. Pas de double standard.
En même temps, j'entends la voix, des voix dans cette région, ainsi qu'en Afrique, dans le Golfe, ailleurs, quant au double standard à Gaza. Nombreux sont ceux qui disent que les Européens, les Américains sont de facto, ont donné un blanc-seing à Israël et c'est un grand risque. C'est la raison pour laquelle nous avons évidemment condamné les attaques terroristes du Hamas. Nous avons travaillé dur avec des partenaires essentiels, et je remercie ceux présents ici, pour obtenir la libération d'otages. Nous avons soutenu les initiatives en faveur d'un cessez-le-feu, et je remercie les États-Unis d'Amérique, l'Égypte, la Jordanie, le Qatar pour leurs efforts en ce sens. Mais nous pensons clairement que nous avons besoin d'un cessez-le-feu. L'urgence, c'est une aide humanitaire. Il nous faut travailler ardemment à la reconnaissance d'un État palestinien et à une reconnaissance mutuelle pour créer une forte architecture de sécurité dans la région. Et puis, nous pourrons y revenir dans notre échange à l'occasion des questions-réponses. C'est la seule façon de ne pas laisser le terrain à ceux qui vivent avec des doubles standards. Si nous abandonnons Gaza, si nous laissons la main à Israël, même en condamnant les attaques terroristes, nous détruisons notre propre crédibilité dans le reste du monde. C'est la raison pour laquelle nous rejetons absolument les doubles standards et c'est la raison pour laquelle je pense que, dans l'environnement actuel, il est très important que nous soyons cohérents, et que nous suivions nos principes, nos règles, et que nous considérions que l'enjeu est clairement celui de l'ordre international. Et il s'agit de notre crédibilité, notre aptitude à protéger cet ordre international.
Alors, ceci étant dit, je crois que le risque des doubles standards est également celui d'abandonner totalement nos programmes en faveur du développement durable et de la santé. Alors, je sais qu'ici nous sommes en présence de nombreux ministres de la Défense, mais tout est lié. Et d'ailleurs, nous avons récemment expérimenté les conséquences sécuritaires d'une pandémie qui peut tout à fait changer la face du monde. Donc il y aura des doubles standards si nous, les pays riches, nous n'investissons plus à long terme dans le climat, la biodiversité, la santé, car c'est le nouveau lien, car ceci pourrait engendrer de nouvelles crises, y compris en matière de sécurité, et parce que c'est destructeur de notre crédibilité vis-à-vis du Sud. C'est la meilleure façon d'ouvrir la porte à une immense fracture dans notre monde.
Le rejet des doubles standards dans tous ces domaines ne signifie pas que tout soit équivalent. Et j'insiste parce que je pense que le risque principal aujourd'hui est celui d'une division, notamment entre les deux superpuissances. Et l'instruction qui serait donnée à tous les autres : choisissez un camp ou l'autre. Si nous faisons cela, nous détruirons l'ordre international et nous détruirons méthodiquement toutes les institutions créées après la Deuxième Guerre mondiale afin de préserver la paix et de permettre la coopération sur la santé, le climat, les droits de l'homme, etc. Or, nous en avons besoin, probablement plus encore que par le passé. C'est la raison pour laquelle je pense que la question est de savoir comment préserver la paix, la stabilité et la prospérité dans l'environnement actuel, lorsque la compétition entre la Chine et les États-Unis pour le leadership mondial peut entraîner des conséquences pour nous tous. Nous n'envisageons pas, évidemment, de choisir un camp ou l'autre, ou encore moins que nos intérêts soient entre les mains de l'un ou de l'autre.
Alors, permettez-moi d'être clair, la France est un ami et un allié des États-Unis, et un ami et nous coopérons avec la Chine avec laquelle, pourtant, nous sommes aussi en compétition et parfois en désaccord. Et j'ai bel et bien l'intention qu'il en soit ainsi à l'avenir encore, avec loyauté, avec notre propre approche et défense de nos intérêts. La France est pour autant très attachée à son intérêt, la liberté de la souveraineté, son autonomie stratégique, et nous défendons absolument cette approche pour l'Europe et pour l'Indo-Pacifique. Cela signifie que nous souhaitons coopérer, mais nous ne voulons pas être dépendants. Nous voulons coopérer, mais nous ne voulons pas recevoir des instructions au quotidien, que l'on nous dise ce qui est autorisé, ce qui ne l'est pas, et que nos vies dépendent et changent en fonction des décisions d'une seule personne. L'engagement de la France fait partie d'un engagement à long terme. Il s'agit de faire entendre notre voix fidèle à l'indépendance des peuples, comme l'a dit le général De Gaulle en 1966 à l'occasion d'un discours prononcé à Phnom Penh. Et cette idée reste la boussole de la France et nous continuerons à être une force de paix et d'équilibre.
Ceci étant dit, je pense tout à fait que l'Europe et l'Asie, c'est mon deuxième point, ont un intérêt commun à l'heure actuelle, un intérêt commun à suivre cette ligne d'autonomie stratégique. Premièrement, parce que nous sommes confrontés au même défi, le défi que nous posent les pays révisionnistes qui, au nom des sphères d'influence, essaient de nous imposer des sphères de coercition ; des pays qui essaient de contrôler des zones, des portes de l'Europe jusqu'aux archipels de la mer de Chine méridionale, à l'exclusion des partenaires régionaux en ignorant le droit international. Des pays qui souhaitent s'approprier des ressources, qu'il s'agisse de ressources de pêche ou de minéraux, au détriment des autres ; des pays qui veulent imposer à des pays libres leur choix de politique étrangère ou porter atteinte à leurs attentes. Il n'y a pas de place pour de telles solutions.
Deuxièmement, le défi de la terreur et des reproches mutuels habituels qui restent extrêmement présents, comme nous l'avons vu récemment. Et ce qui est alarmant, c'est que certains pays sont de plus en plus tentés de recourir à la force, y compris des pays extrêmement armés. Troisièmement, nous vivons à une époque où les alliances anciennes sont soumises à des risques d'érosion, des alliances qui, jusque-là, apportaient un équilibre et ont été essentielles au maintien de la stabilité en Europe et en Asie. Et ce sentiment que leurs promesses ne seraient plus certaines, apporte une nouvelle instabilité, nous le constatons quotidiennement. Et la crédibilité de ces alliances qui reste à confirmer, est essentielle à la stabilité. Quatrièmement, nous avons maintenant un grand risque de prolifération nucléaire, c’est pourquoi la situation est critique, c’est pourquoi nous considérons que le travail entrepris par les États-Unis d'Amérique en Iran est essentiel, et c'est la raison pour laquelle les E3 veulent être des partenaires stables pour éviter tout développement supplémentaire d'armes nucléaires en Iran, pour éviter également un effet domino avec une prolifération ailleurs. La situation est très volatile également en Europe. L'Ukraine a renoncé à l'arme nucléaire en 1991. Alors, c'est précisément le pays qui a été envahi par la Russie.
Comment ne pas réfléchir ? Voyant également que la Corée du Nord développe un arsenal nucléaire massif, sans restriction de la part de la Chine, entre dans une alliance avec la Russie, comment réagir ? En particulier lorsque, bien entendu, les dirigeants doivent avant tout à leur peuple de garantir leur sécurité. Comment, en Europe et en Asie, des pays de taille moyenne confrontés à des nations agressives doivent-elles s'assurer qu'elles ne devront pas choisir entre se rendre ou vivre dans la peur ? Les défis sont de plus en plus imbriqués parce que lorsque vous observez la situation au cours des dernières années, je n'étais pas favorable à ce que l'OTAN joue un rôle en Asie parce que, pour moi, le « N » dans l'OTAN signifie Atlantique Nord, et parce que je ne crois pas qu'il faille se laisser entraîner dans la rivalité stratégique d'un autre. Néanmoins, de fait, la Corée du Nord est aux côtés de la Russie sur le sol européen. C'est une question qui nous est posée à tous. Et de même, si la Chine ne veut pas que l'OTAN s'implique en Asie ou en Asie du Sud-Est, eh bien, elle devrait faire en sorte que la République nord-coréenne ne soit pas active en Europe. Et la France et les pays d'Asie sont également confrontés à une question d'échelle en matière de technologie. Or, les défis sont imbriqués parce que nous sommes confrontés aux mêmes réalités. Que nous parlions d'intelligence artificielle ou de l'espace, l'échelle est essentielle. Et la première nation ou les Premières Nations qui atteindront une certaine échelle auront manifestement un avantage compétitif. D'où l'intérêt d'avoir des partenariats, en particulier comme celui que nous avons avec Singapour, car nos sorts sont clairement liés. Il y a une autre course que nous ne devons pas nous permettre de perdre, c'est celle des guerres hybrides. Avec la désinformation, les attaques cyber, il y a clairement des tentatives de saper nos démocraties, la cohésion sociale et parfois notre intégrité territoriale, le tout avec des objectifs géopolitiques. C'est la même chose, clairement, ici et en Europe.
D'une façon plus générale, s'agissant de confrontations à venir, il faut que nous soyons armés avec les outils de demain. Et soyons clairs, à la fois l'ASEAN et l'Europe, subissent les conséquences de l'imprévisibilité de cette nouvelle approche des droits de douane et du questionnement de l'ordre du commerce mondial. Et de fait, il nous faut réagir. Tous ces défis illustrent parfaitement le fait que nous vivons à une époque dans laquelle ce que nous devons faire est d'affronter ces défis et tenir compte du fait que l'Europe et l'Asie, l’ASEAN notamment, sont beaucoup plus imbriquées. Alors maintenant, comment agir concrètement pour mettre en œuvre cet agenda d'autonomie stratégique ? C'est un défi pour l'Europe, pour votre région et c'est donc un défi commun, car c'est la seule façon de préserver la liberté, la sécurité et la prospérité.
Alors l'Europe, nous ne pouvons surestimer les conséquences de l'agression russe. Pendant des années, j'ai plaidé en faveur d'une plus grande autonomie stratégique indépendante pour notre Europe, reconnaissons-le, il y avait des doutes il y a quelques années, mais en mars 2022, l'Union européenne a clairement pris la décision d'un programme d'autonomie stratégique. Et nous avons la décision en matière de sécurité, défense, énergie, tous les domaines, nous avons décidé de réduire nos dépendances et de réduire le risque de notre modèle, c'est absolument essentiel dans l'environnement actuel. Et au cours des derniers mois, sur la base du travail entrepris notamment avec le Premier ministre britannique, la coalition des affinitaires avec le chancelier allemand, le Premier ministre polonais et un certain nombre d'autres pays européens et d'autres. Nous avons construit cette coalition des affinitaires à propos de la guerre russe en Ukraine. Et le message est très clair : nous travaillerons ensemble jusqu'au bout pour offrir à l'Ukraine des garanties de sécurité, pour construire une paix robuste dans cette région du monde et pour réinvestir le domaine de notre propre défense et sécurité, car la Russie restera une menace existentielle pour nous, c'est la deuxième piqûre de rappel depuis 2022. Ce que nous faisons, c'est que nous augmentons de 3 à 5 % nos dépenses en matière de défense. Peut-être ou sans doute irons-nous plus loin et plus vite, mais telle est la volonté des Européens de construire leur indépendance en termes de défense et de sécurité. Et c'est cohérent avec la juste demande des États-Unis d'Amérique qui nous demandent d'assumer une plus grande part de notre propre sécurité. Nous ne pouvons plus nous permettre, quand les États-Unis nous disent d'investir autant dans votre sécurité. Et puis, nous voyons le rôle des États-Unis sur le flanc est de l'Europe. Donc, nous avons besoin que les Européens soient plus indépendants, qu'ils construisent leurs propres capacités, qu'ils développent leurs propres industries et travaillent volontairement avec les États-Unis, avec des partenaires ici dans la région, sans dépendre de qui que ce soit, en particulier pour notre propre sécurité. Voilà quel est notre programme, celui de l'autonomie stratégique.
En parallèle, et c'est ce que nous souhaitons en matière d'IA, technologie, industrie, nous voulons augmenter notre autonomie stratégique.
Alors, il va falloir beaucoup investir, bien sûr, et également une Europe beaucoup plus compétitive. Et c'est la raison pour laquelle je fais un lien entre ces deux programmes, ces deux agendas. C'est une urgence. Il y a urgence à accélérer l'agenda de compétitivité de l'Union européenne. C'est la seule façon de parvenir à nos fins et d'avoir un agenda de sécurité et d'autonomie stratégique crédible. Il nous faut parfois amender nos réglementations afin qu'elles soient plus attractives. Il faut accélérer la construction de nouveaux marchés uniques en matière de capitaux, de finances, avec notamment des financements privés, être plus efficaces, beaucoup plus efficaces en matière d'énergie et de télécom. Deuxièmement, il nous faut construire de nouveaux partenariats, et ça fait partie de cette autonomie stratégique. Et sur la base de l'évaluation qui a été faite par l'Europe, par l'ASEAN, nous voyons quels sont les défis communs et nous voulons travailler plus encore ensemble à cet agenda commun.
En 2018, la France a présenté sa stratégie Indo-pacifique, et sur la base de notre aptitude, elle a proposé une troisième voie. Vous êtes nombreux à être préoccupés par ces questions de liberté, souveraineté, liberté de navigation, respect de votre souveraineté, etc et pour de justes raisons, nous partageons votre point de vue. Mais nous ne voulons pas avoir une attitude de confrontation avec la Chine. Nous partageons la même approche avec de nombreux pays ici présents, et tout ceci est au cœur de notre stratégie Indo-pacifique. La question est de savoir comment préserver un environnement ouvert, un ordre reposant sur des règles dans la région. Et nous voulons, pour cela, être un partenaire fiable. C'est ce qui est au cœur des accords bilatéraux que nous avons avec Singapour, et c'est exactement ce que nous avons fait ces dernières années, des capacités communes, des exercices militaires communs, plus de programmes communs, etc., de réduire le risque, pas de confrontation, mais clairement une autonomie stratégique dans l'Indo-Pacifique. Nous produirons une nouvelle version de cette stratégie dans les semaines à venir. Et nous avons étendu nos travaux à l'échelle européenne, car une stratégie équivalente a été adoptée par l'Union européenne pour l'Indo-Pacifique et l'engagement est le même. Et clairement, nous voulons aller faire plus, en particulier avec l'Inde, les pays asiatiques et les membres également du partenariat transpacifique. Pour moi, cette nouvelle approche est fondamentale. Nous en avons parlé hier avec le Premier ministre et avec de nombreux pays ici présents. Si nous unissons nos forces, nous représentons un tiers de la croissance mondiale et plus encore en termes de commerce. Nous avons de nombreux acteurs crédibles, dont certains qui ont des capacités de dissuasion. Alors travaillons ensemble sur ce programme d'autonomie stratégique, travaillons ensemble de façon ouverte, sincère, agissant avec tous ceux disponibles à cette fin, mais sur la défense, la sécurité et toutes les clés de nos chaînes de valeurs afin de réduire les risques au sein de notre modèle. Travaillons en faveur également d'une coopération commerciale, de nouveaux accords commerciaux, parce que si entre l'Union européenne et les pays du partenariat transpacifique, nous avions un tel accord, ce serait extrêmement puissant pour le reste du monde.
Troisièmement, après avoir parlé de l'Europe, de l'alliance entre l'Europe et cette région, alors que faire ensemble, de nouvelles coalitions, de nouveaux accords ? Et comment lancer à nouveau un ordre international nouveau ? Le modèle ancien avait été lancé pour rejeter cette logique des blocs. Mais l'heure n'est plus au non-alignement. Le moment est venu d’une action commune afin que les pays qui le souhaitent se donnent les moyens. Il nous faut montrer notre cohérence là où les autres jouent double jeu. Et c'est exactement le message que j'adresse ici à l'occasion du Dialogue de Shangri-La. Construisons de nouvelles coalitions, premièrement pour un commerce ouvert, un dialogue ouvert pour réduire le risque au sein de notre modèle, pour un environnement stable, de nouvelles coalitions afin de stabiliser un ordre international ouvert et stable, avec un respect de la souveraineté des frontières, un refus du recours à la force, cultiver un esprit d'indépendance et un désir de coopération. Ceci étant dit, j'ai l'impression que je reprends l'ADN même de Singapour, et c'est exactement ce dont nous avons besoin, en faisant une offre à la fois aux États-Unis et à la Chine de rejoindre cette approche. Mais nous ne pouvons rester assis et dire : il n'y a plus d'OMC, que faire des droits de douane ? Bon, finalement, il n'y a plus vraiment de garantie crédible au sein de notre alliance. Que faire ? Eh bien, nous voulons agir, nous voulons préserver notre paix, notre prospérité, notre stabilité. Alors, agissons ensemble. Agissons ensemble pour construire une alliance positive, nouvelle, entre l'Europe et l'Asie qui repose sur nos normes communes, nos principes communs. Notre responsabilité commune est de nous assurer que nos pays ne soient pas des victimes collatérales des déséquilibres qui résultent des choix faits par les superpuissances.
Notre réponse doit être de relancer nos efforts en faveur du commerce international, du respect des normes sociales et environnementales et petit à petit, l'Union européenne génère tous ces nouveaux accords et c'est ce que nous souhaitons faire avec l'Asie et les pays du partenariat transpacifique. Je pense sincèrement que, sur la base de cette approche, nous pouvons obtenir des résultats très concrets. Et je pense sincèrement que, sur la base de cette approche, nous pouvons convaincre d'autres de nous rejoindre, compte tenu de l'ampleur de notre projet et de notre crédibilité. Voici quel est le contenu de cette autonomie stratégique, la développer en Europe, et coopérer sur cette base avec votre région. Je vais pour conclure, lancer un appel, un appel à l'action pour l'Europe et l'Asie afin de travailler ensemble à une coalition d'indépendance, une coalition de pays qui ne seront pas enrôlés, qui s’oppose au double standard, une coalition de pays qui uniront leurs forces en faveur de la technologie, le respect des normes et protéger leur souveraineté. Une coalition de pays qui naviguera sur les mers tourmentées du commerce et protéger les biens communs que sont la nature et le climat. Enfin, une coalition de pays déterminés à ne pas céder aux caprices ou à la cupidité des autres, mais à ouvrir la voie vers une voie pacifique pour équilibrer, pour apporter un certain équilibre et l'emporter sur les passions grâce à nos valeurs universelles. Tel est notre ADN commun et je pense que si Singapour existe, pourquoi ? C'est la raison pour laquelle également il y a tant de pays indépendants dans votre région et c'est la raison également pour laquelle la France et l'Union européenne sont ici présentes aujourd'hui. Je vous remercie de votre attention.
Animateur
Monsieur le Président, merci beaucoup pour cette excellente façon d'ouvrir notre dialogue. Vous avez très bien structuré votre raisonnement : crédibilité, cohérence, éviter les conflits, favoriser les coalitions, l'autonomie stratégique comme des outils pour assumer notre responsabilité, notre propre sécurité et éviter d’être dépendant des autres, c’est un sacré programme, et vous avez aimablement accepté de répondre aux questions du public. Je vois que des mains se lèvent dès à présent. Nous allons tout d’abord écouter plusieurs questions et le président y répondra puis nous conclurons avant le dîner.
Intervenant
Merci, Monsieur le Président, pour votre allocution. Je fais partie de l'IISS et je comprends que la stratégie indo-pacifique de la France repose sur le fait que l'Europe et l'Asie sont un même théâtre. Selon vous, quel serait le rôle de la France, un rôle de leader dans toutes ces crises mondiales que vous avez évoquées ? Maintenant, il y a un risque de prolifération des crises de sécurité, l'Inde, le Pakistan, la Thaïlande, le Cambodge, la Birmanie, Myanmar et la mer de Chine méridionale. Alors, l'ASEAN et la France aimeraient effectivement pouvoir répondre en commun à ces conflits, quid de leur habilité à répondre à ces conflits. Donc, c'est un prérequis pour développer notre autonomie stratégique, n'est-ce pas ?
Intervenant
Voyez-vous un rôle de l'Europe en matière de sécurité dans cette région alors même que la guerre fait rage en Europe ? Vous envoyez ici un porte-avions alors même qu’il y a peut-être certains besoins en Europe qui ne sont pas satisfaits.
Intervenant
Deux questions rapidement sur le nucléaire et l'Europe. Vous avez souligné l'autonomie stratégique et son importance tout au long de votre mandat. Si l'Union européenne vous le demande, la protection nucléaire, la France est-elle disposée à offrir sa force de frappe à ses alliés au sein de l'OTAN ou de l'Union européenne ? Deuxièmement, un nouveau gouvernement va prendre ses fonctions mercredi en Corée, selon le résultat des élections, si le nouveau gouvernement coréen vous demande votre aide et votre coopération afin de développer un sous-marin nucléaire, quelle sera la réponse de la France ? Oui ou non ?
Emmanuel MACRON
Merci. J'ai trouvé que les deux premières questions étaient très proches avec des sujets communs. Je ne pense pas que résoudre les crises régionales est un prérequis avant de traiter la question de l'autonomie stratégique. C'est vrai en Europe, c'est vrai pour l'Asie. Il nous faut répondre à la situation en Ukraine, mais en parallèle, il nous faut construire notre autonomie stratégique et il faut que vous fassiez de même. Et je pense que pour la crise régionale à laquelle vous avez fait référence, le rôle de l'Union européenne, et d'un certain nombre de pays européens, quand ils le souhaitent, peuvent jouer un rôle, c'est d'assister l'ASEAN et les acteurs clés. Et c'est ce que nous avons fait, notamment pour la Birmanie, et ce matin, nous en avons parlé avec le Premier ministre de Singapour.
Mais maintenant, cette question est essentiellement entre les mains des acteurs au Myanmar, même si les acteurs de la région ont fait tout leur possible. Je n'opposerai pas pour ma part la capacité de l'ASEAN, l'aptitude à résoudre ces questions, et la possibilité de construire son autonomie stratégique en parallèle. Quant à la deuxième question, nous travaillons avec l'ASEAN compte tenu de la centralité de cette organisation dans le contexte de notre stratégie indo-pacifique avec différentes approches. Premièrement, les marchés publics et les capacités. Nous avons construit des partenariats très solides quand il s'agit de nos Rafale, de nos sous-marins, etc. Et cette coopération n'est pas uniquement commerciale, c'est clairement une coopération stratégique. Deuxièmement, nous participons à des exercices conjoints. Pegasus est l'exercice également que nous venons de déployer avec notre porte-avions. Donc, nous multiplions les exercices de ce type avec différents objectifs : partager une culture opérationnelle, améliorer l'interopérabilité, mais également envoyer des signaux stratégiques et dissuasifs à certains acteurs clés. Telle est la façon d'obtenir des résultats. Quant à votre question, et puis c'est en fait un lien, un pont vers la question suivante sur la crédibilité de l'Europe et de la région. Soyons clairs. Jamais nous ne vendrons, nous n'annoncerons ce que nous ne pourrions faire. Et si la Chine, un jour, lançait une grande opération contre un pays de la région, tout le monde serait très prudent. Qui interviendrait dès le premier jour ? Je pense que tous les pays ici présents, peu importe leur situation géographique et, de fait, tout le monde. Et soyons clairs, notre rôle n'est pas de nous substituer à qui que ce soit, mais notre rôle est de travailler pour nous-mêmes, pour améliorer notre autonomie stratégique, notre capacité à protéger notre territoire, mais également aider les pays de l'ASEAN à faire la même chose chez eux grâce à notre coopération et réduire de part et d'autre nos dépendances. Et lorsque, de fait, les menaces vont croissantes et le risque stratégique également. Donc, je ne sous-estime pas tout cela.
S'agissant de la crédibilité des Européens, et peut-être plus généralement, je vais être très honnête avec vous. Et si les États-Unis d'Amérique et les Européens ne sont pas en mesure à court terme de résoudre la situation en Ukraine, je pense que la crédibilité à la fois des États-Unis et des Européens, qui prétendraient résoudre toute crise de votre région, eh bien, notre crédibilité serait très faible, soyons honnêtes, parce que nous avons tous dit que ce qui s'est passé en Ukraine étant une violation patente du droit international, inacceptable. Tout ce que nous avons dit des crises régionales, etc., du rôle de la Chine, eh bien, nous sommes prêts à aider, à fournir des capacités. Mais sommes-nous prêts à sacrifier le tout dernier soldat ukrainien ? Donc, notre crédibilité est tout d'abord en jeu en Ukraine. Merci pour les deux questions extrêmement précises.
S'agissant de la première, alors je ne vous répondrai pas manifestement, mais je vais vous dire pourquoi. Parce que la crédibilité de la dissuasion nucléaire repose sur l'ambiguïté. Je sais que c'est parfois très difficile à comprendre, mais il est très important d'en rester à ce principe. Et c'est probablement l'une des faiblesses que nous avons, nous, les démocraties, face à des régimes autoritaires. Et c'est probablement une erreur que nous avons commise au tout début du conflit en Ukraine, lorsque nous avons révélé, annoncé toutes les contraintes auxquelles nous étions soumis vis-à-vis de l'opposant. Et c'est pour ça qu'en février 2024, j'ai demandé que nous restaurions l'ambiguïté stratégique et cessions d'exclure autant d'options en s'agissant de l'Ukraine. Et j'ai en tête les déclarations récentes du chancelier allemand qui a fait exactement la même chose. Nous avons besoin de cette ambiguïté stratégique. Le jour où vous donnez toute la feuille de route à votre ennemi, vous réduisez votre efficacité et l'efficacité de votre capacité de dissuasion. Alors, quant à la capacité dissuasive en France, elle a effectivement une vocation, une composante européenne. Mais nous maintenons volontairement cette ambiguïté. J'y reviendrai.
Il y aura une nouvelle phase dans les mois à venir et peut-être aurons-nous effectivement une approche différente avec un certain nombre de pays. S'agissant de la Corée du Sud, votre question est tout à fait juste et légitime. Si j'étais Sud-coréen, c’est la première question que je poserais. De fait, si vous échouez à contenir la capacité de la Corée du Nord à développer l'arme nucléaire, eh bien la question est de savoir : suis-je encore en sécurité et le jour où je serai attaqué, me protégerez-vous ? Je pense qu'il faut tout d'abord ouvrir la question nord-coréenne. Je pense que le risque principal de cet environnement actuel est d'ouvrir une nouvelle ère de prolifération. Et c'est la raison pour laquelle je pense que la question iranienne est si essentielle, parce que le jour où nous acceptons cela de facto, eh bien il y aura des demandes légitimes d'autres pays d'acquérir l'arme nucléaire. C'est la raison pour laquelle l'agenda américain pour la Corée du Nord est si important. Je vais être clair, les Européens n'ont pas la capacité de négocier et d'engager de telles négociations. C'est clairement entre les mains des États-Unis d'Amérique. Et le président Trump, lors de son premier mandat, a commencé à reprendre ces discussions. Cela fait partie de la discussion stratégique qu'il faut que nous ayons avec les États-Unis d'Amérique, car effectivement, c'est une juste approche de dire, de la part des États-Unis : il faut que nous fassions moins pour les Européens, que les Européens assument plus, etc. Mais ma première réponse serait que je préférerais qu'ensemble, collectivement, nous arrivions à mieux contenir les capacités nord-coréennes que de vous permettre d'accéder à de telles armes.
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