Il était l’un des acteurs les plus élégants et les plus mystérieux du cinéma français. Jean-Louis Trintignant, le pudique, le prolifique, l’énigmatique nous a quittés aujourd’hui, mais il nous lègue une filmographie qui fait figure de trésor national.

Issu d’une famille de vignerons, de résistants et de coureurs automobiles, Trintignant fut comme eux un homme de passions. À quatorze ans, il s’éprit de poésie. À dix-neuf, une représentation de L’Avare lui révéla que son destin était sur les planches. Il quitta sa Provence natale pour Paris, abandonna le droit pour les cours de théâtre et de mise en scène, surmonta sa timidité pour conquérir ses premiers cachets et se frayer un chemin en tête d’affiche – pour faire, comme il le disait, un « métier d’applaudissements ».

D’abord toute tournée vers le théâtre, sa carrière fut lancée par un triomphe cinématographique international : en 1956, le couple déchiré qu’il formait avec Brigitte Bardot éleva Et Dieu créa la femme de Roger Vadim au panthéon du cinéma français. L’incandescence blonde de BB, sa sensualité sauvage et insolente, y exaspérait la douceur d’un Trintignant acculé dans ses retranchements.

Dix ans plus tard, Un homme et une femme de Claude Lelouch faisait définitivement de lui une star. Après le corps à corps avec Brigitte Bardot, le cœur à cœur avec Anouk Aimée. Après le duel passionné, le duo délicat, celui de deux êtres écorchés qui réapprivoisent les émois de l’amour sur l’air inoubliable de « Chabadabada » (qui était en fait un « Dabadabada »). Couronnée d’une Palme d’or au festival de Cannes de 1966, ce film éternisa dans la mémoire de toute une génération la figure de ses deux acteurs se sautant au cou, délirant de bonheur sur la plage de Deauville, ce qui attira à Jean-Louis Trintignant les faveurs des plus grands réalisateurs français, italiens et américains.

Aussi à l’aise dans les films d’auteur que dans les productions à gros budget, Jean-Louis Trintignant savait tout jouer : « l’homme qui ment » dans le film éponyme d’Alain Robbe-Grillet, l’homme qui tue, dans de nombreux policiers et westerns, l’homme qui aime, face aux plus belles actrices de son temps, et bien souvent aussi, l’homme qui doute, qui cherche, qui s’acharne, comme dans ce rôle de juge d’instruction incorruptible dans Z de Costa-Gavras qui lui valut le prix d’interprétation à Cannes. Son jeu tout en introspection faisait merveille aussi dans les triangles amoureux, chez Claude Chabrol dans Les Biches ou chez Éric Rohmer dans Ma nuit chez Maud, nuit de badinage philosophique où la liberté et la sensualité de Maud ouvrent en lui la brèche des incertitudes existentielles. 

Peut-être parce que sa beauté était plus sage que celle d’un Delon, son jeu plus sobre que celui d’un Belmondo, ses rôles moins tonitruants que ceux d’un Depardieu, Trintignant savait plus que tout autre donner à ses personnages l’envergure de l’universel. Trintignant, c’était sans doute aussi l'une des plus belles voix du cinéma français, lui qui doubla Jack Nicholson dans Shining et narra dans sa version française Le Ruban blanc de Michael Haneke.

Passé de l’autre côté de la caméra à deux reprises pour Le Maître-nageur et Une Journée bien remplie, Jean-Louis Trintignant retournait par ailleurs régulièrement sur les planches, marquant les esprits par ses interprétations de Shakespeare, Beckett ou Giraudoux.

Deux passions, la vigne et les voitures, le tinrent éloigné des planches et des écrans à compter des années 1990. Pour le tirer de ses vignobles provençaux, il fallut alors les supplications des monstres sacrés du septième art et la résurgence de ses premières amours, le théâtre et la littérature. Ces dernières décennies, il tressa dans des spectacles poétiques et musicaux les mots d’Apollinaire, de Prévert ou de Vian. En 2012, on le retrouvait à 80 ans passés dans Amour de Michael Haneke, bouleversante complainte du temps qui passe et qui embue les regards, la mémoire et les sentiments d’un couple au crépuscule de la vie. Par son jeu éblouissant de dignité et de justesse, Jean-Louis Trintignant crevait une nouvelle fois l’écran.

Le Président de la République et son épouse sont touchés de ce départ qui laisse une place béante aux sommets du cinéma français. Ils présentent leurs condoléances attristées à ses proches et aux millions de Français qui étaient épris des mystères de l’acteur et des pudeurs de l’homme.


 

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