Publié le 28 janvier 2019

Conférence de presse conjointe d'Emmanuel Macron et d'Abdel Fattah al-Sissi, Président de la République arabe d’Égypte

Discours à la communauté française Emmanuel Macron

28 janvier 2019 - Seul le prononcé fait foi

Madame Messieurs les ministres,

Mesdames Messieurs les parlementaires,

Monsieur l'Ambassadeur,

Mesdames Messieurs les conseillers consulaires,

Mesdames Messieurs,

chers amis,

mes chers compatriotes.

 

J'arrive la tête couverte de cendres. Vraiment. Je sais que vous m’attendiez et moi aussi je voyais l’heure qui tournait, mais j'ai cédé à l'invitation pressante, insistante du président SISSI pour aller sur le site - ce qui n'était pas prévu - de la nouvelle capitale et je crois que c'était nécessaire pour notre relation. Voilà l'explication de mon retard. Alors, le ministre et l'ambassadeur ont tout dit, donc je vais dire le reste. Ils vous ont expliqué le cœur de ce que vous vivez au quotidien. Au fond, je ne vais pas être très long. Sur la relation bilatérale, c'est vous qui la faites vivre et de cela, je vous remercie. Certains d'entre vous sont là depuis plusieurs années, parfois des décennies et vous avez vécu des moments bousculés de l'histoire de ce grand pays, il y a quelques années. Aujourd'hui l'Égypte traverse une période qui reste encore difficile à de nombreux égards. Elle l’est pour des raisons de sécurité, que vous vivez au quotidien et que les dernières semaines ont encore souligné. Elle l'est parce qu'elle est encore dans un moment de stabilisation politique, après des années très difficiles. Elle l'est parce que le mouvement démographique qui se joue est un défi pour ce pays : inédit. Elle l'est parce que les tensions importées ou les pressions religieuses sont aussi là. Pour toutes ces raisons, l’Égypte est un partenaire clé pour nous dans la région. C'est un partenaire clé parce que c'est notre histoire. J'imagine qu'il y a ici beaucoup d'entre vous qui sont impliqués dans l'égyptologie, les coopérations scientifiques, archéologiques et je les en remercie. Et nous avons cet imaginaire en commun, ce goût du savoir, ce partage des grandes civilisations. Mais elle l'est aussi parce que nous parlons d'un pays de 100 millions d'habitants plongés dans une région profondément bousculée et qui a décidé aujourd'hui d'être aussi un rempart, un rempart face à l'obscurantisme religieux, un rempart face à l'anomie, déstabilisation qu'on voit dans certains pays voisins, un rempart pour aider à la stabilité en Afrique du Nord, au Proche et au Moyen-Orient. Et pour toutes ces raisons, je considère qu'il est essentiel que non seulement nous maintenions le lien, mais nous puissions encore le renforcer. Et donc votre présence aujourd'hui ici, dans ce pays, est à mes yeux essentielle. Je sais qu'elle n'est pas facile tous les jours. Je sais qu'il y a parfois des difficultés qu'on rencontre dans la vie administrative, la vie des affaires. Il y a parfois des inquiétudes. Et nous allons continuer à œuvrer pour les réduire mais je sais aussi que ce que nous représentons, ce que vous vivez, ce que vous avez décidé de vivre dans ce pays est clé pour la relation bilatérale. Clé. Et de cela, je vous remercie. L'Égypte, c'est ce grand pays avec lequel nous avons une relation exemplaire - le ministre vous l'a dit - en matière de lutte contre le terrorisme et en matière de défense. Et nous allons continuer de l'avoir. C'est un pays avec lequel nous partageons véritablement, main dans la main, beaucoup de visions sur les conflits régionaux en Libye, en Syrie et ailleurs, ce qui est essentiel compte tenu de la présidence de l'Union africaine qui arrive. C'est un pays avec lequel nous avons des relations économiques que vous représentez, que nous voulons faire progresser. La France, aujourd'hui, n'est pas suffisamment forte par rapport à son histoire, à votre engagement en Égypte. Quand je nous compare à d'autres puissances européennes et même non-européennes, nous devons et pouvons faire beaucoup mieux. Et j'en ai longuement parlé avec le Président. Je souhaite - et c'est une partie de l'agenda de ce voyage - que nous continuions à développer dans les grandes infrastructures la Ville intelligente qui est un défi pour ce pays, les infrastructures de transport, le numérique, les industries culturelles et tant d'autres domaines, que nous puissions poursuivre notre présence, votre présence ici. Dans ce marché de 100 millions d'habitants, il y a un potentiel de croissance et de développement de cette relation bilatérale. Et puis je souhaite que nous poursuivions ce qui est une tradition entre nous : la relation linguistique, académique, scientifique et culturelle. C'est aussi pour cela que je viens d'aller survoler et même que nous avons passé un long moment dans le projet de nouvelle capitale parce qu'il y aura là une Cité des arts et de la culture et il y a là aussi une volonté de regarder l'avenir. Nous devons être profondément présents dans ce projet. Nous sommes présents à travers vous et votre implication dans l'égyptologie, nous souhaitons renforcer nos partenariats dans les arts islamiques et entre nos musées. Et je sais combien celles et ceux qui m'accompagnent dans la délégation y comptent. Nous souhaitons multiplier les liens culturels entre nos établissements, nos musées. Nous allons encore ouvrir des structures demain mais nous pouvons faire davantage pour ouvrir cette nouvelle page de l'histoire culturelle de l'Égypte avec le président et son gouvernement et l'ensemble des Égyptiens. Je souhaite que nous puissions aussi faire davantage en matière universitaire. Notre université conjointe est là et c'est déjà une force. Je souhaite que nous puissions largement la faire grandir, lui donner une nouvelle ambition. Nous allons y mettre les moyens et c'est la volonté également du président SISSI de le faire. Elle doit trouver sa place dans cette nouvelle capitale également. Nous souhaitons également développer la présence de l'enseignement en langue française. Et je veux remercier toutes celles et ceux qui ici la font vivre dans les écoles de l’AEFE, dans l'ensemble des écoles, en particulier tout le réseau des écoles chrétiennes que je reconnais ici et qui sont actives et qui sont notre histoire partagée ici.

Non seulement nous allons continuer là aussi à investir, être présent mais j'ai aussi demandé des engagements, l'affirmation d'une volonté par le président de poursuivre le développement du Français dans l'enseignement égyptien comme deuxième langue, en rouvrant des classes bilangues, c'est-à-dire de manifester un engagement commun partagé pour que le Français soit plus fort, soit plus présent, comme vous le faites vivre et ce n'est pas à mes yeux simplement l'idée que le Français soit plus présent parce que nous serions la France. Non. Je crois très profondément que la Francophonie, c'est la France plus grande qu'elle-même, c'est le partage de valeurs, d'une langue, d'imaginaire commun qui font qu’on peut arriver ici à Abou Simbel, croiser un ministre des Antiquités qui parle un Français parfait.

Et donc c'est une force conjointe, c'est un lien inouï entre nos pays. C'est ce lien que vous faites vivre au quotidien et que nous allons continuer à faire vivre. Voilà, je ne veux pas être plus long sur cette relation bilatérale mais c'est parce que les temps sont difficiles que nous devons être encore plus présents. Alors, il y a des difficultés. Je sais bien qu'il y a des secteurs où on voudrait aller plus vite. Il y a des difficultés qui existent dans le monde des affaires, nous en avons parlé très ouvertement avec le président SISSI et Monsieur l'Ambassadeur reviendra sur chacun des points particuliers. Il y a des difficultés liées à la question des droits de l'homme. J'en ai abondamment parlé, y compris tout à l'heure en conférence de presse et avec le président SISSI. Il faut se le dire, comme on se le dit entre amis, il faut se le dire sans rien oublier non plus de la difficulté liée au contexte de la région et des gestes qui sont faits. J'ai vu tout à l'heure l'Église, plutôt la cathédrale qui vient d'être ouverte pour les coptes. Il y a encore 4 ans, 5 ans, ceci n'était pas acquis et loin de là. Et donc des choses sont faites, d'autres doivent l'être. Mais par ce dialogue qui a sa part d'intimité, sa part de franchise que nous avons l'un et l'autre assumée, je suis sûr que nous pourrons ensemble les améliorer. Mais votre présence aujourd'hui dans ce grand pays est essentielle, elle est essentielle pour la France et elle est essentielle, croyez-le profondément, pour l'Egypte. Parce que vous représentez les unes et les autres, chacun dans vos secteurs d'activité, à travers vos liens amicaux, ce que la France dit, ce que la France est, ce que la France porte. Et dans des moments où tout peut basculer, où rien n'est gagné, où le combat que mène celles et ceux qui dirigent et qui pensent, qui créent dans ce pays est essentiel, vous participez de cette aventure. Ce qui se joue ici est éminemment précaire et donc notre rôle, notre présence est de renforcer le camp des lumières, de la stabilité, de l'intelligence, de la culture, du savoir. Celui qui nous a porté comme nation et que nous défendons et celui que nous voulons voir gagner ici dans cette grande nation du savoir. Alors, au-delà de cette relation bilatérale et de tout ce que vous ont dit bien plus longuement et en détail le ministre et l'ambassadeur, je veux, pour conclure, vous dire un mot de nous, de la France. Vous êtes là, compatriotes français, aussi à un moment très particulier pour notre pays et je sais que les kilomètres qui vous séparent de la mère patrie ne vous font pas oublier les défis, ne vous font pas suivre l'actualité et regarder ce qui se joue chez nous. Le moment que traverse la France, si nous savons être au rendez-vous du génie de notre peuple, peut-être une formidable opportunité. Ce qui se joue, c'est le réveil d'un ressentiment très profond qui était là depuis tant de décennies. Notre pays vit beaucoup mieux que tant d'autres quand il se compare - et il ne faut jamais oublier cela - protège bien davantage que beaucoup d'autres mais nous vivons avec cette part de mal-être depuis plusieurs décennies, ce mal-être qui a accompagné sans doute une forme de crise morale, un doute sur nous-mêmes, les difficultés liées à la fin des Trente Glorieuses, une crise de la mondialisation, une angoisse devant les grandes transformations qui se jouent et qui sont devant nous, qu'elles soient numériques ou environnementales et une angoisse presque au carré, quand nous voyons les transformations du monde auquel nous tenons tant. Ce ressentiment, cette crise profonde qui est à la fois démocratique, sociale, économique, morale s'est réveillée en fin d'année dernière avec des scènes injustifiables et injustifiées, évidemment une réponse d'ordre public que nous avons apportée, que nous continuerons d'apporter. Mais avec aussi une part sincère, juste, de colère, de volonté et d'autres choses. Cette part d'expression n'avait pas toujours la réponse à sa colère mais elle est là et c'est pourquoi ce que j'ai proposé aux Françaises et aux Français, c’est d'apporter une réponse immédiate à ce qui était perceptible : le pouvoir d'achat de celles et ceux qui travaillent et considèrent que leur vie est encore trop empêchée mais d'ouvrir un grand débat pour construire ensemble les solutions à ce qui advient. J'ai pris des engagements, il y a plus de 20 mois, devant vous. Ces engagements, je les tiens et je continuerai de les tenir, je crois, dans la démocratie. Et ils permettent au pays d'avancer. Nous ne pouvons pas demander à des lois qui ne sont pas encore promulguées ou qui viennent de l'être, d'avoir déjà des résultats. Oui, il faut avancer sur ce chemin. Mais dans le même temps, nous voyons bien que cette réponse n'est pas suffisante par rapport à la crise que traverse le pays, plus largement d'ailleurs, par rapport à la crise que traverse notre Europe et une bonne partie du monde occidental. C'est pourquoi ce grand débat doit être l'opportunité non seulement de saisir ce qui remonte profondément mais d'apporter une réponse d'une ampleur inédite que nous allons devoir inventer ensemble. La réponse, elle n’est pas pensée et ne doit pas ni ne peut être pensée par quelques-uns. Une part de la réponse est dans ce que nous sommes en train de faire comme peuple et qui est inédit : décider au tiers d'un mandat d'ouvrir un débat sans tabou, de prendre les risques de la délibération, de le faire et de délibérer plusieurs mois n'a pas de précédent. Ça n'a pas de précédent.

Et c'est notre victoire collective, c'est celle d'un peuple adulte qui doit inventer de nouvelles formes démocratiques, une nouvelle façon de faire vivre cette démocratie dans un temps où l'information est continue, où parfois les fausses informations se bousculent et qui est prise dans le commentaire permanent. Et je crois que nous pouvons nous délivrer d'une forme de hiatus dans lequel on voudrait nous enfermer, entre une démocratie représentative qui serait trop rare et toujours imparfaite et une démocratie directe qui serait la vérité et donc beaucoup d'exemples à travers le monde nous montrent parfois qu'elle déchire et qu'elle ne dit pas toujours le juste. Non, délibérer, réussir à échanger sur les faits et les solutions, les construire par l'intelligence collective, essayer de bâtir un chemin, c'est, je crois, le défi qui est le nôtre et pour lequel je vous attends. Nous aurons une première étape à la réponse. C'est ce que nous sommes en train de faire. Elle est déjà là, et nous aurons ensuite une série de réponses en profondeur à apporter mais ce qu'à mes yeux il nous faut bâtir, c'est la réinvention du projet national et du projet européen, rien de moins. Nous n'avons pas reconstruit nos grands équilibres depuis l'après-deuxième guerre mondiale. Nous avons bâti un Etat providence, les structures d'un Etat solide dans un monde qui était profondément différent de celui dans lequel nous vivons. Nous devons, par la délibération, dans la paix et la concorde, bâtir ce nouveau modèle, ce nouveau projet. C'est cela qui est devant nous. Ca ne se fera pas en un jour. ça n'est pas telle ou telle mesure. Non, c'est bien plus ample, bien plus profond dans le monde où nous évoluons. Toutes les démocraties sont en crise, parce que le mouvement démocratique a été bousculé par le doute des classes moyennes, les inégalités créées par la mondialisation et la bouscule des grandes transformations technologiques contemporaines. Nous ne pouvons pas faire comme si de rien n'était. Ce que nous allons bâtir, c'est ce nouveau chemin. Voilà, mes chers compatriotes, l'esquisse de ce défi que je voulais partager devant vous. J'ai quelques idées sur la réponse mais quelques idées seulement. Je les forge au contact, à l'échange et donc, de là où vous êtes aujourd'hui, je compte sur vous pour au moins deux choses, dans les mois qui viennent.

La première, c'est de participer activement, comme toutes les Françaises et les Français vivant à l'étranger, à ce Grand débat. Dès demain, je sais, Monsieur l'Ambassadeur, qu’ est organisé ici, au Caire, un de ces Grands débats. Allez-y activement, fortement, en apportant ce qui est votre regard et votre part de vérité, vous qui voyez le monde différemment et regardez la France depuis ici. Et l’autre chose, ce sont les élections européennes. C'est l'aventure européenne qui se poursuit, pour laquelle l'ensemble des citoyens français doivent exprimer leur choix, dire ce qu'ils veulent. Les élections, ce ne sont pas des rendez-vous qu'il faut négliger pour ensuite expliquer que la démocratie se jouerait dans la rue ou dans les protestations qu'on fait, alors même que l'on n'a pas été voter.

L'élection européenne est clé et elle doit là aussi nous permettre de choisir, de redéfinir un projet européen dont nous avons besoin. Notre souveraineté, notre capacité à faire dans le siècle qui advient, face à des grandes puissances comme les Etats-Unis et la Chine, passe par l'Europe, passe par la redéfinition d'un projet fort, beaucoup plus souverain, beaucoup plus uni. J'ai eu l'occasion de m'exprimer sur ce sujet. Nous avons déjà réussi à obtenir des avancées durant l'année qui s'achève, en matière de défense, de commerce, d'industrie. C'est très insuffisant et là aussi, nous devons bâtir des ambitions renouvelées.

Voilà, mes chers compatriotes, ce soir, je ne vous ai pas soulagé, je vous ai dit, au fond, que vivant ici, vous aviez des défis qui se cumulaient, et vous l'avez sans doute choisi.

Et quand on a rendez-vous avec l'Histoire, quand l'événement arrive avec son pas qu'on reconnaît, il faut être là. C'est à cela qu'on reconnaît les Français. Vous avez le défi de vivre dans ce grand pays, au cœur de la grande bascule du monde que vit cette région et qui l'a vécu dans sa chair, il y a quelques années. Vous êtes au cœur du défi français et de la redéfinition de son projet. Et vous êtes au cœur du défi européen. Pour tout cela, je compte infiniment sur vous, et je vous remercie de votre engagement pour l'amitié qu'il y a entre l'Egypte et la France, et pour la force du lien qui continue de vous unir avec notre pays, notre Europe et tout ce qui nous attend.

Merci à vous, chers compatriotes.

Vive la République et vive la France.

 

 

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