Publié le 2 mai 1981

Réponses de MM. Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand au questionnaire de l'hebdomadaire "Le Point", notamment sur leur personnalité, le rôle du Président de la République, les progrès de la science et de la civilisation, l'avenir de l'Europe occidentale, la démocratie, Paris, samedi 2 mai 1981.

2 mai 1981 - Seul le prononcé fait foi

Réponses de MM. Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand au questionnaire de l'hebdomadaire "Le Point", notamment sur leur personnalité, le rôle du Président de la République, les progrès de la science et de la civilisation, l'avenir de l'Europe occidentale, la démocratie, Paris, samedi 2 mai 1981.

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QUESTION.- Qu'est-ce qui, à votre avis, vous qualifie pour être pendant les sept prochaines années un meilleur Président que votre adversaire ?
- Valérély GISCARD D'ESTAING.- La formulation de votre question me surprend. Comme s'il s'agissait d'une rivalité de personne, indépendante de toute politique. Celle que propose François Mitterrand amorcera, si elle voit le jour, le déclin d'une nation qui, brisée en 1940, a réussi, moins d'un demi-siècle plus tard, à se hisser au troisième ou quatrième rang de la scène internationale. Vous avez votre réponse : ce qui me qualifie, c'est le refus de la démagogie.
- A l'égard des institutions, de la force de frappe, du nucléaire, de l'emploi, François Mitterrand a pris, emporté par l'esprit critique, des positions irresponsables qui ne sont pas celles d'un chef d'Etat potentiel. J'ajouterai que, dans un monde dangereux, l'expérience personnelle que j'ai acquise des problèmes nationaux et internationaux, et surtout des hommes qui dirigent les nations, n'est pas, disons, négligeable. Mais cela, tout le monde le comprend.
- François MITTERRAND.- Aux Français de décider et d'apprécier si les mêmes hommes et les mêmes méthodes ne conduiraient pas le pays aux mêmes déconvenues, aux mêmes erreurs, aux mêmes échecs ! Le meilleur Président sera celui qui saura redonner vie au pays. Or, on ne peut faire appel à l'effort national en refusant la justice et l'équité. On ne peut mobiliser les énergies sans un projet ambitieux et volontaire.
- La perpétuation de graves inégalités et la politique au jour le jour interdisent tout espoir de renaissance. Puis-je ajouter qu'entouré d'une équipe composée des meileurs experts j'ai préparé sur chaque problème les solutions de l'avenir. La relève est prête : femmes et hommes de grand talent apporteront un regard neuf sur les hommes et sur l'événement. Et cela me paraît nécessaire au gouvernement de la France.\
QUESTION.- Quelles sont parmi vos qualités celles qui vous rendent plus apte à surmonter des crises politiques et internationales ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Vos questions m'obligent à parler de mes traits de caractère, ce qui est gênant. Je réponds : le sang-froid, la résolution et la mesure.
- François MITTERRAND.- A d'autres de s'autocélébrer. Le plaidoyer pro domo n'est pas mon fort. Tout est dans la maîtrise de soi, la rapidité de coup d'oeil, l'aptitude à la décision. S'ajoute, bien entendu, la connaissance de l'histoire. Suis-je pourvu de ces vertus ? Ma vie seule peut en répondre.\
QUESTION.- Quels précédents historiques vous viennent-ils en mémoire lorsque vous pensez aux difficultés qui vous attendent ?
- Valéry GISCARD D'ESTAINGg.- Je me suis toujours méfié des raisonnements par analogie. Ils ne convainquent que superficiellement : deux situations ne sont jamais identiques. Il serait facile de retrouver des précédents dans notre longue histoire. Il serait tout aussi facile de montrer qu'ils ne s'appliquent pas exactement à nos problèmes de l'instant. Quand on est chef d'Etat, il faut davantage imaginer que se souvenir.
- François MITTERRAND.- L'analogie est un exercice intellectuel artificiel. Chaque époque offre ses particularités. Puisque vous y tenez, quel précédent choisir ? Clémenceau et de Gaulle dans la guerre ? Mendès France et la décolonisation ? Ou Roosevelt face à la crise de 1929 ? Deux politiques s'affrontaient : celle du président sortant Hoover. Celle de Roosevelt. Hoover était un spécialiste, un grand économiste de son temps. Il avait beau annoncer "la prospérité au coin de la rue", rien ne venait. Aucune de ses méthodes de technocrate n'avait prise sur la réalité : ni l'encadrement du crédit, ni la restriction de la consommation. Franklin Roosevelt, en revanche, proposa à son pays surtout un idéal, une foi, une volonté. Et l'espoir revint. Et l'Amérique fut remise debout. Et les autres nations suivirent.
- Voilà, me semble-t-il, aujourd'hui, le rôle historique de la France. Montrer aux Français d'abord, puis aux autres nations la voie de la renaissance. Seul un socialisme de responsabilité et de liberté peut sortir le monde de la crise.\
QUESTION.- Quels sont les philosophes, les écrivains et les hommes politiques qui inspirent le plus votre pensée et votre action ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Tocqueville, hélas, et de Gaulle, bien sûr. Le premier parce qu'il avait pressenti ce que serait le monde où vous vivons £ le second parce qu'ila a, malgré tout, réussi à lui donner une âme.
- François MITTERRAND.- Vous me demandez là un inventaire sur lequel je m'interroge souvent. A mesure que ma vie avance, il m'arrive de changer d'avis. Il faudrait avoir devant soi une longue plage de sérénité pour vous répondre. Le moment ne s'y prête guère.\
QUESTION.- Lorsque vous avez à prendre des décisions politiques et économiques, demandez-vous, en dehors de vos conseillers et collabarateurs officiels, l'avis de personnes privées ? Lesquelles ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Ma porte est plus ouverte que vous ne semblez le croire. Lorsque je ne sais pas, j'interroge. Qui ? Les gens compétents. Il y en a beaucoup en France. Et je ne leur demande jamais s'ils ont voté pour moi. Nous avons en commun une langue, et, figurez-vous, une patrie.
- François MITTERRAND.- Les murs capitonnés des palais ministériels font oublier à trop de responsables la vie profonde de leur peuple. Par tempérament et par goût, j'aime sillonner le pays. Là, j'entends les voix de ceux qui peinent, de ceux qui bâtissent, de ceux qui espèrent. Leurs suggestions nourissent ma réflexion et me réchauffent le coeur. Mon inspiration la plus vitale, je la puise dans ces rencontres souvent inattendues avec les femmes et les hommes de mon pays. Elu président de la République, je continuerai à vivre en synchronie et en symbiose avec la France vivante. Ainsi serai-je mieux armé pour résister à la toute-puissance des technocrates. La solitude du pouvoir devient dangereuse quand le pouvoir se prend lui-même pour interlocuteur et s'enferme dans une chambre d'échos, où il n'entend plus que les propos de ses partisans et de ses courtisans.
- Quand aux personnes privées, indépendamment de quelques proches que je n'ai pas à nommer, je ne prends pas une décision importante sans avoir fait un tour dans mon canton de Montsauche, dans la Nièvre, ou à Château-Chinon. Ce que j'entends et observe là m'est indispensable pour comprendre les mouvements d'opinion du pays. Mes amis de là-bas vous diront que chaque semaine ils me voient arriver, plein de questions, d'interrogations.\
QUESTION.- Au total, quels revenus avez-vous déclarés pour l'année 1980 ? Comment se répartissent-ils ? Valéry GISCARD D'ESTAING.- Je vous rappelle que le montant des revenus des Français peut être consulté dans toutes les mairies. C'est d'ailleurs moi qui ai fait voter cette loi, et cette disposition s'applique évidemment au Président de la République. Il existe simplement, vous le savez, un devoir de discrétion, voulu par le Parlement, pour ceux qui prennent la peine de s'informer de cette manière.
- François MITTERRAND.- J'ai déclaré en 1980 : 163000 francs au-titre de mes droits d'auteur, 125000 francs représentant mon traitement de parlementaire et 72000 francs au-titre des revenus non commerciaux. Je ne possède aucune valeur mobilière et je ne perçois pas de revenus de biens immobiliers.\
QUESTION.- Etes-vous partisan de la transparence financière des hommes politiques, celle-ci pouvant être assurée :
- - par la publication régulière de l'-état de leur fortune ?
- - par le contrôle de celle-ci par un organisme créé à cet effet ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Votre question est intéressante par ce qu'elle révèle. Inconsciemment, pour vous, un homme politique est suspect. "Transparence" s'oppose à "trouble" - qui, bien entendu, n'est pas formulé. Je suis tout disposé à envisager la création d'un organisme chargé de contrôler les déclaration de revenus des hommes politiques et leur publication.
- Deux remarques, cependant : la Direction générale des impôts s'acquitte déjà de sa mission de contrôle dans des conditions au-dessus de tout soupçon. La Cour des comptes vérifie, de son côté, l'utilisation de l'argent public.
- D'autre part, la transparence devrait être étendue à tous ceux à qui leur situation dans la société donne un pouvoir d'influence, car il n'y a pas lieu de traiter les hommes politiques autrement que ceux qui expriment ou influencent l'opinion. Si l'on y réfléchit, cela fait beaucoup de monde.
- François MITTERRAND.- La transparence financière des hommes politiques contribuerait à l'indispensable moralisation de la vie publique. Savez-vous que sous la IIIème République, si décriée pourtant aujourd'hui, la coutume voulait qu'en accédant au gouvernement un homme politique transforme son éventuel portefeuille d'actions en obligations ? Comment admettre, en effet, que, par exemple, les responsables suprêmes ou leurs proches puissent bénéficier des jeux de la Bourse alors même que, par leurs informations ou leurs décisions, ils peuvent en connaître ou en infléchir les fluctuations ? Trop de dirigeants actuels entremêlent vie administrative et vie des affaires et confondent l'intérêt public et leurs intérêts personnels. Les scandales qui éclatent révèlent la corruption d'un système.
- La publication régulière et contrôlée de l'-état de la fortune des hommes publics me paraît être une bonne mesure. Pour les titulaires du pouvoir exécutif la mesure devrait s'étendre à leurs plus proches parents. Autant que les règles juridiques, c'est l'esprit public qu'il faut changer. Aux dirigeants de montrer l'exemple. A l'Etat de se mettre au service non plus seulement de quelques privilégiés, mais de l'ensemble des citoyens. Il faut restaurer au plus vite une autre éthique publique.\
QUESTION.- Est-il inévitable, à votre avis, qu'un homme politique dans sa carrière dise des contrevérités ? Si oui, quand cela vous est-il arrivé ? Qu'avez-vous ressenti ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Je n'ai jamais menti aux Français. C'est une règle que je me suis fixée au début de ma carrière politique. Je ne l'ai jamais transgressée. Je plains le menteur. Il doit être très malheureux. Par contre, j'utilise, parce que c'est mon rôle, le devoir de réserve. On ne gouverne pas un pays sans apprendre la vertu du silence. Dois-je faire part à tous mes concitoyens de ce que m'a dit tel ou tel chef d'Etat dans telle ou telle occasion ? J'ai passé des centaines d'heures seul avec le général de Gaulle. Personne, ni mes plus proches collaborateurs, ni ma famille, n'en a jamais connu la teneur. Le Général m'a appris le silence. Je vais vous faire une confidence : j'ai davantage souffert du silence et de la modération que je me suis imposé que les paroles que j'ai dites.
- François MITTERRAND.- Personne, pas plus dans la vie privée que dans la vie publique, ne peut se proclamer à l'abri de l'inexactitude involontaire, ou du mensonge par omission. J'ai beau être exagérément précautionneux dans la confrontation des mes sources d'information, l'erreur peut parfois s'infiltrer au coeur d'un raisonnement jusqu'à le vicier. Mais énoncer sciemment une contrevérité me parait, autant qu'une faute, une sottise.\
QUESTION.- Les Français ont-ils raison d'avoir peur de l'avenir ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Une éternelle vigilance est le -prix de la liberté. Si nos compatriotes étaient insouciants, ce serait inquiétant. Ils seraient devenus sourds et aveugles. Dieu merci, ils sont bien éveillés et savent que les prochaines années seront difficiles. En même temps, ils ont, je crois, la sensation de pouvoir franchir le chapelet de mines disposé autour de la planète.
- François MITTERRAND.- Tous les candidats à cette élection, exception faite du sortant, sont au moins d'accord sur ce point, que la France va mal et que, sans une autre politique, elle ira de mal en pis. Mais la vertu de la démocratie est précisément de donner aux citoyens le droit et les moyens de changer de route. J'ai dit, je redis, je redirai que les ressources spirituelles, techniques, humaines de la France sont immenses et que cela n'a pas de sens de douter de sa capacité.\
QUESTION.- Beaucoup de jeunes semblent être indifférents à l'idée d'avoir comme Président Valéry Giscard d'Estaing ou François Mitterrand. Si vous aviez devant vous l'un d'entre eux, que lui diriez-vous ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- J'imagine que vous avez tiré de quelque sondage cette certitude bizarre. En ce qui me concerne, voyez-vous, je n'y crois guère. Les jeunes ont plus de discernement que vous l'affirmez. Et c'est pourquoi je me suis adressé, et je m'adresserai, à leur raison. Je leur demanderai qui leur offre la lune : et, lorsqu'ils m'auront répondu, je n'aurai même pas besoins de leur souffler qu'il faut se méfier des marchands d'étoiles.
- François MITTERRAND.- D'abord, je ne crois pas qu'il y en ait tant qu'on se plaît à le dire. Le désintérêt des jeunes pour la politique n'apparaît guère dans les statistiques électorales. Reste qu'il est un âge où un certain désenchantement va bien au teint. C'est vrai depuis le romantisme. A ce jeune que vous me proposez comme interlocuteur je dirai simplement qu'il est périlleux de remettre au hasard le soin de son destin. A la fin du prochain septennat, votre jeune le sera moins. Les grandes lignes de sa vie seront dessinées. Seul en face de lui-même, comment supportera-t-il de n'avoir pas choisi ?
- Je lui dirai aussi : je comprends vos incertitudes. La société telle qu'elle est vous barre la route de la vie et vous vole votre jeunesse. Reprenez pourtant confiance. Les chantiers du futur sont innombrables.\
QUESTION.- Depuis que vous faites une carrière politique, avez-vous parfois pensé à changer de profession ? Si oui, quand, pourquoi, et pour quelle profession ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Profession, carrière : j'aime assez le premier terme £ une ombre de gêne devant le second. Il me semble toujours que la fonction politique à une tout autre dimension. Essayer de maitenir la paix, sans accepter quelque agenouillement que ce soit, ce n'est pas faire carrière. Passons. Non, je n'ai jamais pensé à changer de route. Parfois, devant la bassesse des attaques que j'ai subies, j'ai rêvé à un lieu où la haine serait absente. Mais cette tentation-là, chaque homme la connaît.
- François MITTERRAND.- Mon métier a été celui d'un avocat et - à mes heures - d'un écrivain. Pourquoi changerais-je aujourd'hui ? La politique n'est pas au sens habituel une profession. Elle est un combat, elle est un engagement de l'être. Les circonstances ont voulu qu'elle envahisse ma vie. Comment y renoncer sans renier ses convictions ?\
QUESTION.- A-partir de quel moment avez-vous envisagé de devenir un jour Président de la République ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Lorsque le Président Pompidou est mort, et que j'ai compris que Mitterrand battrait `Chaban-Delmas`. La France allait se jeter dans un régime où socialistes et communistes se disputeraient, et dilapideraient trente ans d'effort national. Ce danger demeure.
- François MITTERRAND.- La présidence de la République n'est ni le commencement ni la fin de tout. Mon ambition est de faire gagner mes idées plus encore que ma personne. J'ai simplement de la suite dans les idées, mes idées font leur chemin et le chemin est ascendant. En 1965, j'ai rassemblé sur mon nom, au deuxième tour, onze millions de voix £ en 1974, quatorze millions. Aux Français de fixer la prochaine étape.
- Les idées mûrissent comme les fruits et les hommes. Il faut qu'on laisse le temps au temps. Personne ne passe du jour au lendemain des semailles aux récoltes, et l'échelle de l'histoire n'est pas celle des gazettes. Mais après la patience, arrive le printemps. Nous y voilà, je pense.\
QUESTION.- L'exercice de la fonction de Président de la République nécessite-t-il à votre avis :
- - des connaissances particulières ?
- - une culture générale étendue ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Il n'est pas tout à fait inutile de connaître quelque peu l'économie. Comme toutes les sciences humaines, l'économie est moins rigoureuse que les sciences physiques. Mais il existe au moins des règles u'il ne faut pas trangresser si l'on ne veut pas courir au ravin. Le reste est affaire de raison et de courage. Mais ce ne sont pas des vertus qui tombent du ciel. L'une et l'autre sont les produits d'une très ancienne culture à laquelle 53 millions de Français sont, je crois, attachés.
- François MITTERRAND.- Est-ce une question de dissertation pour élèves de seconde ? Le gouvernement des hommes ne s'apprend pas dans les universités, mais à l'école de la vie. Ce qui ne veut pas dire que l'université ne soit pas un sérieux atout !\
QUESTION.- Un Président doit-il proposer un idéal collectif à ses concitoyens ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- La politique n'est pas le substitut de la religion. Elle n'est pas non plus la simple gestion de la nécessité. On ne nourrit un peuple ni avec des illusions ni avec des gifles. Ce n'est pas le Président seul qui imagine un rêve pour la France : c'est la France qui impose une dignité et une ambition à ceux qui prétendent la gouverner. Le Président doit en être l'expression, et, si vous voulez, le médiateur.
- François MITTERRAND.- Oui. Je le crois profondément. On ne sortira pas de la crise à coups de décrets ou de mesures purement techniques. Pas de changement sans un souffle nouveau. L'élan et l'enthousiasme, voilà ce qui manque aujourd'hui. Comment des dirigeants fatigués, à court d'idées, blasés et résignés, pourraient-ils arracher le pays à la morosité et à la langueur ? Comment redonner à notre peuple ardeur et ferveur, et donc goût d'entreprendre et de vaincre la crise, s'il n'y a pas inversion du système de valeur et substitution d'une politique fondée sur le respect de l'homme à une politique centrée sur le profit d'un petit groupe ? Je le dis souvent. Le socialisme de la liberté est avant toute chose un projet culturel : un choix de vie ou de survie ou plutôt un choix de civilisation. Je proppose aux Français d'être avec moi les inventeurs d'une culture, d'un art de vivre, bref d'un modèle français de civilisation.\
QUESTION.- Selon vous, les femmes sont-elles aptes à remplir toutes les fonctions politiques, même celles de Président ? Si oui, quels noms vous viennent à l'esprit ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Lesfemmes peuvent tout faire £ pas les hommes. Vous me demandez si une femme peut gouverner la France. Il y eut Eléonore d'Aquitaine, Blanche de Castille, qui dirigea ce pays et regarda s'élever les tours de Notre-Dame, Jeanne d'Arc, Catherine de Médicis. Quant à vous désigner qui, demain, pourrait accéder à la charge que j'occupe, je m'en garderai bien, n'étant ni prophète ni devin.
- François MITTERRAND.- Il y a longtemps que les femmes ont répondu elles-mêmes. A la tête du Parti socialiste, des femmes de grand talent ont apporté ou apportent une contribution de première qualité à nos travaux et à nos actions. Citons sans hiérarchie Marie-Thérèse Eyquem, Yvette Roudy, Edith Cresson, Véronique Neiertz, Marie-Jo Pontillon, Annette Chépy, Catherine Lalumière, Nicole Questiaux, Anne Trégouet, Françoise Gaspard, Colette Audry, Christiane Mora, Irène Charamande, Dinah Caudron, et tant d'autres. Voyez aussi la liste de nos députés eurpéens : le plus fort pourcentage de femmes en Europe ! Sans doute faut-il aller plus loin encore. Et mes amis s'y emploieront ! Une femme Président ou Premier ministre ? A l'évidence, oui ! D'autres ays ont ouvert la voie : Israel avec Madame Golda Meir, ou l'Inde avec Indira Gandhi.\
QUESTION.- Quelles sont, parmi les qualités qu'on vous attribue, celles où il vous paraît y avoir le plus de malentendu ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Ce que l'on a appelé mon goût de la décrispation. On a imaginé que je voulais être aimé ou débaucher mes adversaires. Or j'ai toujours su qu'un Président n'est jamais aimé. Sauf lorsqu'il est mort. Voyez de Gaulle : Mitterrand l'a détesté, et aujourd'hui il prétend s'en inspirer. Donc, je n'ai pas nourri sur ce point la moindre illusion. Pas davantage, je n'ai cherché à diviser mes adversaires, j'ai simplement pensé que la communauté française, jetée dans l'une des plus grandes tourmentes de son histoire, devait serrer les rangs. J'ai été étonné de n'être pas compris par les responsables politiques. Mais les Français ont probablement de meilleures oreilles que ceux qui prétendent parler en leur nom.
- François MITTERRAND.- L'ambition. Mon ambition est de participer à la marche en avant des hommes de mon temps et de ne pas trahir des espoirs que je porte. Cela permet à mes adversaires de me déguiser en Rastignac. Les mêmes, quand ils me disent habile, sous-entendent trop habile. Pourtant, mes amis savent qu'il n'en est pas ainsi. Ai-je jamais transigé dans ma vie politique avec ce qui est pour moi l'essentiel ? J'aurais plus aisément fait carrière. Je ne renoncerai jamais à la plus haute de mes ambitions, l'unité de l'esprit.
- QUESTION.- Et en ce qui concerne vos défauts ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Lesquels ? Si j'écoute mes adversaires, j'en ai tellement que je me garderai de faire le tri dans ce champ de pierres. Je vous laisse ce soin.
- François MITTERRAND.- J'en ai, bien entendu ! On me reproche d'être distant. Ce n'est pas le goût du secret, mais le besoin d'une certaine réserve. J'ai du mal à me plier à la mode de tout dire sur sa vie privée, sur sa famille, sur ses enfants, sur ses amis. Cela vous explique que je réponde brièvement à ce genre de question.
- QUESTION.- Decombien de sommeil avez-vous besoin par jour ?
- Valéry GICARD D'ESTAING.- Sept à huit heures, comme tout le monde. Le temps de sommeil n'est pas lié à la fonction de Président, mais à la biologie. Sauf quand on me réveille la nuit. Mais mes collaborateurs le font rarement.
- François MITTERRAND.- De sept à huit heures. J'en ai moins en ce moment.\
QUESTION.- Préferez-vous parler :
- - devant une foule, une assemblée, ou un auditoire réduit ?
- - à la télévision, ou à la radio ?
- - seul, ou dans un débat ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Je préfère m'adresser seul à seul à un interlocuteur. Parce que c'est de cette façon que l'on peut réellement échanger des informations, des idées, et affirmer la réflexion. Mais j'aime aussi parler devant une foule. J'arrive, avec l'expérience, à sentir et à mesurer ses réactions comme celles d'un être unique.
- François MITTERRAND.- Soit à quelques amis, soit à une foule. J'improvise toujours. Face à une foule, l'échange, le dialogue se forment d'eux-mêmes. Je n'aime pas ces monstres froids que sont les caméras de télévision qui ne vous sourient pas, ne vous répondent pas, ne vous disent rien. Je n'aime pas parler à une machine. J'aime parler à des êtres humains. Mais je connais mes obligations et j'ai beaucoup réfléchi à la manière d'être et de faire à la télévision. J'espère avoir avancé au-cours de la campagne `campagne électorale` actuelle dans mon approche de cette pratique. Il me reste à maîtriser les monologues un peu irréels que l'on impose aux candidats, dans des conditions techniques dérisoires. La radio par contre, ne m'a posé aucun problème.\
QUESTION.- Sans parler du contenu, comment se distingue votre style politique de celui de votre adversaire ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Un souci de rigueur, qui dissimule ce que je ressens souvent intensément. J'ai trop d'émotivité pour pouvoir la laisser s'exprimer librement.
- François MITTERRAND.- Il s'en distingue, me semble-t-il, assez radicalement. D'abord, je ne place pas la politique au-dessus de tout. Elle n'a pas la vertu créatrice de l'art, elle ne peut prétendre à plus - et c'est déjà beaucoup... - que d'être la servante de la science et l'humble interprète de la société. J'ai déjà eu l'occasion d'écrire quelque part que je crois l'action politique soumise à la nécessité de ne pas se couper de la connaissance du quotidien, de rester proche de ce qui constitue la trame de la vie des hommes. Mais, en même temps, je m'efforce de prendre avec l'événement une distance suffisante, l'altitude qu'il faut pour le placer dans son contexte et définir ses exactes proportions. Ce double regard n'est pas affaire de style, mais de conviction.\
QUESTION.- Quelle qualité estimez-vous le plus chez votre adversaire ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Son endurance. François MITTERRAND.- Un don rare d'exposition et l'agilité, la rapidité de l'intelligence.
- QUESTION.- Quel défaut lui reprochez-vous le plus ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Son obstination.
- François MITTERRAND.-Qu'il supporte avec autant d'apparente insouciance que ses paroles et ses actes suivent des directions aussi parallèles, ce qui les destine à ne se rencontrer qu'à l'infini. Cette distance entre les discours et les faits est, au sens littéral, astronomique. Elle me donne souvent l'impression que M. Giscard d'Estaing se meut dans un univers de somnambule.\
QUESTION.- Citez votre bévue la plus regrettable et celle de votre adversaire durant les sept dernières années ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Je ne répondrai pas à la deuxième partie de votre question parce que je n'appartiens pas au camp des juges. En ce qui me concerne, il ne s'agit pas, d'ailleurs, d'une bévue au sens littéral du mot. Je dirai simplement que, durant les deux premières années de mon septennat, j'ai cru que le moment était venu de liquider la guerre de religion qui empoisonne les esprits français. C'était trop tôt. Les doctrines en "isme", cortège d'ombres, sont toujours debout.
- François MITTERRAND.- Votre questionnaire comprend au moins une bévue : cette question.\
QUESTION.- A quelle occasion avez-vous souvenir d'avoir perdu votre sang-froid ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Jamais.
- François MITTERRAND.- Vous paraîtrais-je présompteux ? Aucun souvenir récent ne me vient à l'esprit. Mes plus acharnés adversaires ne se dirigent pas de ce côté-là quand ils veulent me critiquer. Dieu sait que la vie m'a offert matière à perdre le contrôle de moi-même. La Résistance, la guerre et, plus tard, les calomnies et les insultes ne m'ont pas épargné. Don du ciel ou conquête sur soi-même, le sang-froid aide à traverser les tempêtes les plus périlleuses. Est-ce à dire que les événements ne me blessent jamais ? Disons seulement que le temps a renforcé mes protections.
- QUESTION.- Quelle a été votre plus forte émotion dans le combat politique ? Quand et comme nt ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Ma plus grande tension date du moment où j'ai donné l'ordre aux parachutistes de sauter sur Kolwezi. Le lendemain, les insultes commençaient à pleuvoir sur mon aventurisme et ma politique africaine. Ca n'avait plus grandes importance. Les parachutistes français avaient sauvé des centaines de vies humaines.
- François MITTERRAND.- Les émotions ne m'ont pas manqué. Comment établir une hiérarchie ? Puisque vous tenez à un exemple, je le puiserai dans la période de guerre en me citant moi-même, ce que je ne pratique guère. Mais il me faut faire vite ! Voilà ce que j'écrivais dans un de mes livres : "Au cours de cette nuit tragique et douce du 25 août 1944, lorsque, avec des responsables de la Résistance intérieure, j'attendais à la Préfecture de police les détachements avancés de la division Leclerc, nous étions là, par petits groupes, qui guettions l'arrivée de nos frères victorieux. Par la coulée de la Seine, le ciel, jusqu'aux limites de l'occident, ressemblait, étoiles d'or sur champ bleu, au manteau de Saint Louis. Minuit sonna. J'aurais aimé qu'un symbole supplémentaire vînt s'ajouter à la solennité de l'heure. Il me semblait que le cortège des grandeurs, que le cortège des douleurs venus des profondeurs de notre histoire allaient enfin se rencontrer pour se fondre dans l'unité de notre peuple. Il n'y avait plus de Français humiliés, ni de gloire à glaner contre son propre frère. La grâce obscure des veilles héroiques pénétrait le coeur de Paris". Oui, le 25 août 1944.
- QUESTION.- Pensez-vous que votre adversaire pourrait perdre le contrôle de lui-même dans l'exercice du pouvoir ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Non. Il a le verbe haut, mais le coeur froid. Je me méfie davantage de ce qu'il appelle ses raisonnements que de ses réflexes.
- François MITTERRAND.- Je me refuse aux procès d'intention.\
QUESTION.- Quand et à quelle occasion avez-vous découvert chez vous et chez votre adversaire des signes d'intolérance ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Ni chez lui ni chez moi. Encore une fois, je déteste porter des jugements sur les personnes. Quant à savoir lequel de nous deux a le plus de tolérance, eh bien, nous en jugerons, par exemple, vous et moi, en comparant les réponses de François Mitterrand et les miennes à ce même questionnaire.
- François MITTERRAND.- Plus jeune, j'ai pu céder à la tentation de l'intolérance. Puis-je invoquer l'impétuosité de l'âge pour m'en disculper ? A coup sûr, non. A tout âge, l'intolérance est à bannir et, si elle venait à renaître, je tenterais aussitôt de l'apaiser et de la contenir. N'en ai-je point montré l'exemple au sein même du Parti socialiste ? J'y ai rétabli le scrutin proportionnel. Mon parti est le seul parti français vraiment démocratique. C'est le seul parti où, en toute liberté et sans crainte ou contrainte, chacun expose son avis, critique les dirigeants, propose leur remplacement. Voyez cette campagne présidentielle. Chaque courant y fut associé. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel socialiste ont brillé à l'unisson de tous leur feux.
- Les actes témoignent ici plus fort que les belles paroles. Sont-ils flatteurs pour le candidat sortant ? Je l'ai dit : un écran délétère sépare les mots et la réalité. Le discours fut parfois généreux : du "libéralisme avancé" à la "coexistence raisonnable entre majorité et opposition", on a entendu retentir les musiques les plus aimables. Hélas, les actes ne sont pas venus. La décrispation ? Qui, sinon le Président sortantn, s'est crispé, s'appropriant l'Etat comme d'un bien privé ? Rien n'a échappé à son appétit de pour : ni les médias, ni la presse, ni l'administration, ni le Parlement. Peut-être n'a-t-il pas rencontré les épreuves qui auraient corrigé cette habitude d'enfant gâté. Peut-être alors retrouvera-t-il les qualités naturelles que je suis prêt à lui reconnaître.\
QUESTION.- Un homme politique est, d'un certaine façon, lâche quand il déclare qu'il est personnellement contre la peine de mort et politiquement pour. Veuillez donc répondre par oui ou par non à cette question : êtes-vous pour ou contre la peine de mort, dans la seconde hypothèse, prendez-vous une initiative pour la faire abolir ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Encore une fois, je n'appartiens pas au camp des juges, mais les rédacteurs du "Point" appartiennent, semble-til, à celui des procureurs. Je ferai une première observation. Il n'existe qu'un seul homme en France à qui l'on doit parler de cette question avec mesure : c'est le Président de la République. Parce qu'il détient entre ses mains, par un héritage constitutionnel qu'il a reçu, le droit de grâce, qui est l'une des charges les olus lourdes de ce que vous appelez cette carrière. Dois-je vous rappeler que je l'ai fait jouer ? Et, si je suis réélu, je devrai de nouveau m'interroger. Ces soirs-là, mon fameux temps de sommeil qui vous préoccupait tout à l'heure diminue. Venons-en au fond. Si je suis élu Président, je ne proposerai pas au gouvernement de déposer un projet d'abolition de la peine de mort. Je considère qu'aussi longtemps que la société ne sera pas davantage apaisée un tel projet heurterait la conscience profonde du peuple français. Je vous rappelle qu'à l'heure actuelle un référendum sur un tel sujet serait contraire à la Constitution. Mais j'ai proposé que nous introduisions en France la possibilité de ce que j'appelle le référendum "à la suisse".
- François MITTERRAND.- Vous n'avez pas tort. Comment peut-on à la fois proclamer son aversion profonde pour la peine de mort et interdire tout débat au Parlement sur son éventuelle abolition ? La conduite des affaires du pays exige courage et caractère. Il faut savoir parfois hâter l'évolution des mentalités. Un pays ne se gouverne pas au gré des sondages d'opinion. Je l'ai dit à la télévision, récemment, je suis hostile à la peine de mort. Elle ne me paraît pas digne d'un pays civilisé. Elle heurte ma conception de la vie. Elle est au demeurant inefficace : son abolition dans tous les pays d'Europe n'a nullement entraîné un accroissement de la criminalité. La prudence politicienne et les réponses ambigues ne me paraissent pas ici de mise. Je n'imposerai évidemment pas ma conviction. Il appartiendra aux représentants du peuple ou au peuple lui-même de débattre et de décider.\
QUESTION.- Quand un détenu s'évade d'une prison grâce à un hélicoptère, quel est votre premier sentiment.
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Je fais enquêter sur ce qui s'est passé et sur les vraies responsabilités. Je fais étudier les mesures qui empêcheront à l'avenir le renouvellement de l'incident. Je sais que la police arrêtera tôt ou tard les évadés. Je me félicite qu'il n'y ait pas eu mort d'homme.
- François MITTERRAND.- En langage populaire, on appelait le cambrioleur un "monte-en-l'air". L'expression est démodée, elle était prémonitoire. Si l'on reproche à ma réponse de n'être pas très sérieuse, on conviendra que la question ne l'est guère plus. Pour m'en tenir à la notion du moindre mal, je dirai que je préfère l'hélicoptère à la prise d'otages.\
QUESTION.- Croyez-vous au progrès humain ?
- QUESTION.- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Oui, même si ce n'est plus à la mode. L'homme n'a pas beaucoup changé depuis cinquante mille ans, mais l'espèce humaine s'est engagée dans une aventure prodigieuse. Le prochain objectif, c'est que les six milliards d'hommes qui vivront sur cette planète en l'an 2000 n'aient pas faim. Et que, en Europe occidentale, la civilisation assure plus de liberté à l'individu - c'est-à-dire rejette les modèles marxistes inventés il y a un siècle.
- François MITTERRAND.- Comment ne pas s'émerveiller face au mouvement de la création et de l'invention ? Par l'outil - la charrue ou le pic - l'homme avait su prolonger son bras. Puis la machine à vapeur et le moteur électrique vinrent suppléer sa force. Voilà qu'aujourd'hui l'informatique assiste son intelligence et sa mémoire. Et voici qu'avec le transistor et le microprocesseur la troisième révolution industrielle s'annonce. L'humus d'un nouveau développement pour notre pays ? Il s'appelle précisément science, invention, création. Le message du socialisme, c'est d'abord cela : la croyance aux prodigieuses virtualités de l'intelligence humaine. Aussi bien accorderons-nous la première place aux défricheurs, aux éclaireurs, aux chercheurs et aux découvreurs. Le progrès humain, ce n'est pas seulement le progrès des techniques et des sciences. C'est aussi le progrès des -rapports entre les hommes. C'est tout le sens des prochaines élections : le temps du mépris cèdera-t-il la place au temps du respect ? La France inventera-t-elle un nouveau projet de civilisation ou se contentera-t-elle de vivre dans l'orbite intellectuelle des grandes puissances ?\
QUESTION.- Quelle est la science dont le développement vous fait le plus peur pour l'avenir, et celle qui vous rend le plus optimiste ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Vous vous attendez sans doute à ce que je classe la biologie et la génétique dans la zone noire, l'informatique dans la zone bleu ciel. Or ce n'est pas si simple. Nous vivons le décloisonnement des spécialités. Elles s'appuient les unes les autres. Risques et espérances s'entre-pénètrent. Je crois qu'il faut que les savants de toutes disciplines se rencontrent par-dessus les frontières. Je vous signale qu'ils ne m'ont pas attendu et qu'ils le font.
- François MITTERRAND.- En tête du texte d'orientation adopté par le dernier congrès du PS à Metz, j'avais placé sous le titre "Regarder devant soi" un préambule consacré à la science et à la technique. On pouvait notamment y lire : "Le refus du progrès technique, la peur de l'acte créacteur sont le propre des sociétés perdues. Le danger pour l'humanité n'est pas que l'homme invente, mais qu'il ne maîtrise pas ce qu'il a créé". Aucune science en elle-même ne m'inquiète. Toutes me réjouissent et me donnent confiance. Seul l'usage qu'on en fait pose question. Je reprends à mon compte l'image de François Jacob : "On peut se servir d'un couteau pour peler une pomme ou pour le planter entre les côtes de son voisin". Une seule solution : gouverner l'avenir et non en être le jouet. C'est toute la différence ente le régime du laisser-faire de M. Giscard d'Estaing et mon projet. Prenez l'exemple de la révolution introduite par l'informatique et la génétique. Vont-elles créer une société de solitude, de manipulation, et de dépossession ? Ou, au contraire, libérer le travail, inventer des machines à soigner et à enseigner, économiser l'énergie et augmenter le temps et la joie de vivre ? Rappelez-vous l'effroyable régression sociale qui résulta du machinisme en Angleterre au XVIIIème siècle : le travail des enfants attachés à la machine, l'accouchement des femmes à même le sol, la vie écourtée des ouvriers prématurément usés. Voilà ce que je voudrais éviter à l'ère de la troisième révolution industrielle : que l'homme ne soit transformé en robot solitaire, dialoguant avec la seule machine. Mais qu'au contraire les technologies nouvelles l'aident à se retrouver lui-même et à nouer avec les autres hommes un dialogue neuf et amical. Encore faut-il que notre pays conserve la maîtrise de sa recherche scientifique. Tel ne peut être le cas lorsque les crédits d'aide à la recherche stagnent depuis sept ans. La France doit se placer en tête : le pétrole gris est sa vraie richesse. Là est notre avenir : l'exploration des gisements encore insoupconnés de notre intelligence.\
QUESTION.- Etes-vous heureux ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Je n'ai pas le goût du malheur, la popularité ne me grise guère, mais la haine des autres m'étonne et m'attriste. Pour le reste, je me sens délivré lorsque je me retrouve avec ma famille dans un chemin de campagne, l'été. Je partage probablement ce sentiment avec des millions d'autres Français.
- François MITTERRAND.- J'ai le goût de la vie, donc le goût du bonheur £ tous mes amis le savent, et surtout cette sorte de bonheur que procure le sentiment d'être en accord avec soi-même. J'y suis aidé par un refus naturel du pessimisme. Je ne crois pas que le bonheur soit seulement, comme dit Jules Renard, "le silence du malheur". C'est l'-état de la conscience en paix avec les gens, avec les choses. Puis-je, pour autant, me dire heureux ? Montaigne a-t-il eu raison d'écrire que "les hommes ne se peuvent appeler heureux jusqu'à ce qu'on leur ait vu passer le dernier jour de leur vie" ?\
QUESTION.- A votre avis, à long terme, le monde évolue-t-il vers la guerre, ou vers la paix ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Le monde n'évolue pas de lui-même £ il n'y a pas d'empire de la nécessité. La paix est le produit de l'intelligence, de la résolution et de la sagesse. Donc, la paix durera si nous savons l'imposer.
- François MITTERRAND.- La guerre existe aujourd'hui en bien des endroits du monde. Le surarmement des grandes puissances crée un danger croissant d'explosion. Enfin, les inégalités entre pays riches et pays pauvres multiplient les risques, mais, en une matière aussi grave, il ne suffit pas d'avoir un avis, il faut mettre en oeuvre une volonté. A la France et aux nations d'Europe d'éviter ce qui est évitable et de proposer une transformation profonde des relations internationales.\
QUESTION.- Quel est le slogan de votre adversaire qui vous fait le plus horreur ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Les slogans ne me font pas horreur, ils me font sourire.
- François MITTERRAND.- Le seul slogan que j'ai retenu de lui, c'est : "Il faut un Président à la France". Là-dessus, je suis d'accord avec lui.
- QUESTION.- Quel est son raisonnement qui vous trouble le plus ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- J'ai cessé d'être, comme vous dites, troublé par les raisonnements de mon adversaire. Je me suis d'ailleurs aperçu qu'ils changeaient et qu'à l'usage ses critiques initiales se transformaient progressivement en approbation expresse ou tacite. Je pourrais, si vous insistiez, vous citer quelques exemples. Il me paraît suivre un parcours que les mathématiciens appellent la courbe du chien £ c'est-à-dire le trajet suivi par quelqu'un qui garde constamment les yeux fixés sur quelqu'un d'autre qui suit son propre chemin.
- François MITTERRAND.- Appelle-t-on raisonnement l'aptitude à proférer une erreur, un chiffre faux, avec aplomb ? Je suis toujours déconcerté lorsque j'entends mon concurrent énoncer des prédictions par -nature hasardeuses, sans la moindre hésitation de l'oeil ou de la voix. Entre mille exemples, rappelez-vous sa proclamation du 8 juillet 1978 : "La France sortira de la crise à la fin de l'année". Ou, la semaine dernière : "La France a la première industrie informatique d'Europe", alors que la première société européenne est anglaise, qu'en-matière de composants électroniques Siemens est en avance sur nous et que CII-Honeywell-Bull est dominée technologiquement et financièrement par son partenaire américain Honeywell. Bref, vous le voyez, ce qui me trouble le plus chez lui, c'est précisément le non-raisonnement ou l'art de l'assertion.\
QUESTION.- Croyez-vous au déclin de l'Europe occidentale ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- Démographiquement, elle n'aura plus demain l'importance qu'elle avait au XVIIIème. Technologiquement et intellectuellement, elle restera, si elle le veut, l'un des moteurs de cette planète.
- François MITTERRAND.- Non, l'Europe a les moyens d'être le premier continent à sortir de la crise. Il y a l'intelligence, les ressources naturelles, la vitalité, l'industrie, la culture. Mais il manque une finalité, la volonté de relever les défis. D'utiliser les moyens de la science et de l'économie au service d'un projet de civilisation. Mon ambition est de contribuer à redonner à l'Europe un autre souffle et de lui proposer quelques autres missions mobilisatrices : nouveaux programmes communs de recherche, nouvelles réalisations technologiques communes, préservation de nos patrimoines culturels, maîtrise de notre indépendance intellectuelle face à l'apparition des technologies nouvelles... A l'Europe aussi de se porter à l'avant-garde de nouvelles relations avec le tiers monde et de porter plus loin encore l'oeuvre généreuse et ambitieuse engagée avec succès par mon ami Claude Cheysson, commissaire européen à Bruxelles.\
QUESTION.- La démocratie est-elle une survivance, ou une idée d'avenir ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- L'histoire de la démocratie, dans le sens que nous donnons à ce mot, commence à peine. L'idole de la Révolution s'effrite, et l'espoir de la liberté n'a jamais été aussi universel.
- François MITTERRAND.- Le système actuel n'est pas sans parenté avec le Second Empire : accaparement de l'Etat par une famille, un clan, une caste £ police des consciences et des coeurs £ centralisation et bureaucratisation. Relisez Victor Hugo et ses éblouissantes analyses du régime de Napoléon le Petit et de son assise sociale : la subordination de l'immense masse des paysans parcellaires, isolés les uns des autres, simple addition de grandeurs de même nom. Oui, la démocratie est une idée d'avenir. Le momeent est venu de l'alternance, ce poumon de la démocratie. Se peut-il que, créateurs de l'idée de République, les Français l'aient laissée se défraîchir ? Seul, tout seul, l'Etat décide de la vie de nos communes. Seul, tout seul, le préfet gouverne le département. Seuls, tout seuls, les hommes choisissent trop souvent à la place des femmes. Seuls, tout seuls, les directeurs de télévision... Seuls, tout seuls, les mêmes décident de tout pour tous, et se trompent souvent.
- Autre est mon projet. Je fais confiance à la vie, je crois aux vertus de nos intelligences partagées, je souhaite qu'à chaque étage du pouvoir la voix de chacun soit écoutée, et sa contribution imaginative ou critique sollicitée. Bref, une démocratie est à construire : une administration transparente, une information libre et contradictoire, un apprentissage généralisé des responsabilités, des collectivités locales enfin librement gérées. Là où il vit et travaille, le citoyen doit pouvoir peser sur son destin et infléchir le cours des choses. Aucun des projets de libération, annoncés à grands fracas de publicité, n'a été mis en chantier : ni le financement des partis, ni l'établissement de la proportionnelle, ni la réforme du Parlement, ni la décentralisation... Tant d'engagements non tenus font perdre à jamais le droit de promettre. Je n'ignore pas, avec Thucydide et Montesquieu, que tout pouvoir est porté à abuser de son pouvoir. Aussi bien proposerai-je, dès les premières semaines suivant mon élection, l'adoption de grandes lois de liberté portant sur la radiotélévision, la décentralisation, les droits des travailleurs, les droits de la femme, etc.\
QUESTION.- Croyez-vous que, pour l'homme, le travail soit un ennoblissement ou une servitude ?
- Valéry GISCARD D'ESTAING.- L'un et l'autre, bien sûr. Mais un homme ne devient lui-même qu'à travers ce qu'il fait. Ce dont je suis sûr, c'est que la paresse et le laisser aller sont des avilissements.
- François MITTERRAND.- La réalité même du travail est encore aujourd'hui trop proche de son sens étymologique : instrument de torture. Pour beaucoup de femmes et d'hommes, le travail signifie peine, souffrance, humiliation. Et pourtant, qui en cette période de chômage ne s'inquiète de le perdre ?
- Le travail est la seule source de survie matérielle pour des millions de gens. En vérité, le combat pour le droit effectif à l'emploi et le combat pour la transformation des conditions de travail sont un seul et même combat. Les larmes de crocodile de ceux qui plaident pour une humanisation du travail, sans jamais au demeurant l'entreprendre, m'indignent. Les dissertations pour dames du monde sur les bienfaits du travail ne sont plus tolérables dans la bouche de ceux qui privent les travailleurs de leur première dignité : servir la communauté nationale par l'exercice d'une activité de production.
- Ennoblissement ou servitude ? Le choix serait-il seulement entre l'aristocratie et l'esclavage ? En vérité, la fonction du travail se situe ailleurs. Le travail est indissolublement lié au génie même de l'être humain. Il est transformation du monde, recréation des idées, découverte des mystères de l'univers, le travail est un acte naturel : la contribution de chacun à l'avancée des hommes. Comme tel, il pourrait être source de joie et de plénitude. Je m'emploierai de toutes mes forces à redonner au travail sa signification originale d'acte de création.\

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