Publié le 14 mai 1980

Allocution prononcée par M. Valéry Giscard d'Estaing à l'occasion du bicentenaire de l'Ecole supérieure des Arts et Métiers, Paris, le mercredi 14 mai 1980

14 mai 1980 - Seul le prononcé fait foi

Allocution prononcée par M. Valéry Giscard d'Estaing à l'occasion du bicentenaire de l'Ecole supérieure des Arts et Métiers, Paris, le mercredi 14 mai 1980

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Madame le ministre,
- monsieur le directeur,
- monsieur le président de la société des ingénieurs d'arts et métiers,
- mesdames et messieurs,
- Si j'ai accepté bien volontiers de participer à la célébration du bicentenaire de la création de l'Ecole nationale supérieure des Arts et Métiers, c'est parce qu'il s'agit à la fois d'un anniversaire et d'une école exceptionnels. Je participe à cette célébration en présence des anciens élèves, du corps enseignant, des directeurs des écoles associées et des élèves de l'actuelle promotion. Je souhaite, d'ailleurs, monsieur le directeur, que les élèves puissent entrer nombreux dans cette salle et entendre les propos que nous y échangeons. Si donc, ils s'avancent, je n'y verrais, pour ce qui me concerne, aucun inconvénient. S'il en reste dehors, que les premiers rangs s'avancent.
- Je vous félicite d'ailleurs de la parfaite organisation de cette manifestation. Je ne sais pas si l'instrument très perfectionné qui a été disposé devant la tribune pour se graduer en-fonction de nos tailles respectives, est censé démontrer la fertilité créatrice des ingénieurs de l'école...\
Un anniversaire exceptionnel car peu d'institutions peuvent se prévaloir d'avoir vécu aussi longtemps et aussi pleinement, en restant fidèles à elle-mêmes. En 1780 `année`, le duc François de la ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT fonde sur la "montagne" de Liancourt l'"Ecole des enfants de l'Armée". Il s'agit alors d'une petite école d'éducation militaire en_faveur de 100 enfants de soldats invalides, comme l'indique l'ordonnance royale du 10 août 1786 `date` qui insiste sur la pauvreté de la famille, critère essentiel d'admission.
- Une Ecole qui se distingue par des marques d'originalité profonde et qui a su s'adapter toujours avec rapidité aux nécessités du temps. Dès le 20 Prairial de l'An III, c'est-à-dire le 8 juin 1795, la "ferme de la montagne" du Duc de La ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT fusionne avec l'Ecole des orphelins militaires de Popincourt, fondée par le Chevalier PAWLET en 1775, et avec la "Société des jeunes français", établie en 1788 au prieuré Saint-Martin par BOURDON de la CRONIERE. Ainsi, en quinze années, marquées pour notre pays par des événements d'une portée historique considérable et par de grands bouleversements sociaux et intellectuels, l'Ecole essentiellement philantropique des débuts avait su créer une pédagogie nouvelle, fondée sur l'"atelier-école".\
Depuis 200 ans, les ingénieurs des Arts et Métiers jouent dans notre pays un rôle essentiel par leurs qualités techniques, leurs qualités de coeur, leur esprit d'entreprise et leur ouverture sur l'extérieur.
- Le propre de l'ingénieur des Arts et Métiers est, selon l'heureuse expression de NAPOLEON, de joindre l'"habileté de la main à l'intelligence de la science". A l'opposé du travers si français qui consiste à privilégier l'abstraction ou plus exactement à privilégier l'abstraction hors de propos, à préférer la beauté du concept à la manipulation du concret, l'ingénieur des Arts et Métiers a reçu, reçoit et j'espère ardemment, continuera de recevoir, une formation à la fois conceptuelle et pratique. Si bien que l'ingénieur des Arts et Métiers est peut-être le seul en France qui ne sait pas seulement "faire faire" mais qui sait aussi "faire" lui-même, tout simplement.
- Je sais quelle est votre fierté lorsque notre pays réalise de grands progrès industriels, ou peut se prévaloir de grands accomplissements technologiques. C'est la fierté profonde et légitime de celui qui est au contact direct de la matière, et qui peut se dire, à juste -titre, l'auteur de la machine, du moteur ou de l'avion, car il y a réfléchi d'abord, il l'a dessiné ensuite, il l'a fabriqué enfin.\
Je sais depuis longtemps et y compris dans-le-cadre des autres responsabilités que j'ai exercées, et je tiens à ce que notre pays sache que lorsque l'industrie automobile française met au_point un nouveau moteur, c'est vous qui en êtes les auteurs véritables. Lorsqu'un nouvel hélicoptère, reposant sur des techniques originales d'attaches de pales, est mis au_point par notre industrie, c'est vous qui en êtes les véritables créateurs. Lorsque nous enregistrons de nouveaux succès dans les domaines de l'électronucléaire, de l'aéronautique et de l'espace, le plus souvent des ingénieurs des Arts et Métiers peuvent, à bon droit, en être fiers. Car les ingénieurs des Arts et Métiers ne se contentent pas d'être la cheville ouvrière de la plupart des industries françaises, en-particulier des industries mécaniques. Ils ont su se situer à la pointe du progrès technologique grâce-à leur sens de la recherche appliquée `recherche scientifique`.
- L'ingénieur des Arts et Métiers dans un pays comme le nôtre, si sensible à cet aspect et à la qualité des relations humaines, ne se contente pas de ces qualités techniques. Il y joint d'évidentes qualités de coeur. En ce domaine aussi le rôle de la pédagogie des Arts et Métiers est essentiel. La formation manuelle et pratique que vous recevez vous permet de connaître intimement les hommes et les femmes (dans ces temps modernes) de la production, d'éprouver leurs difficultés et de reconnaître leurs aptitudes et leurs mérites. Un atelier, un service, un établissement ou une entreprise dirigé par un ingénieur des Arts et Métiers se distingue par une meilleure reconnaissance du rôle des ouvriers et de la maîtrise et par une compréhension chaleureuse des problèmes de la production. Sans cette compréhension et sans cette chaleur, sans cette connaissance réciproque de celui qui conçoit et conduit et de celui qui exécute et produit, il n'existe pas de communauté de travail authentique et efficace.
- Pour cette raison, je souhaite que les ingénieurs des Arts et Métiers continuent à contribuer à la revalorisation du travail manuel, revalorisation matérielle, revalorisation au-sein des fonctions de la société française. Cette revalorisation constitue une des grandes tâches de la France d'aujourd'hui.\
Je sais aussi que ces qualités de coeur, les ingénieurs des Arts et Métiers les démontrent au-sein même de leurs associations. Je ne crois pas, monsieur le président, qu'il soit de plus bel exemple de fraternité que celui de la Société des ingénieurs Arts et Métiers. D'ailleurs, une chanson traditionnelle des "Gadzarts" (que je n'ai pas eu l'occasion, pour ce qui me concerne, de chanter mais dont je serais heureux d'entendre le refrain), ne dit-elle pas "Fraternité, voilà notre devise" !
- Vous avez su préserver, provenant des origines historiques de votre école, la très grande tradition du compagnonnage en la transposant chez les ingénieurs que vous êtes : la fraternité chaleureuse dans un amour du travail bien fait, de ce qu'on appelle la belle ouvrage.
- Ces qualités techniques et ces qualités de coeur ont été mises au service de l'esprit d'entreprise. Je me suis demandé pour quelles raisons les ingénieurs des Arts et Métiers se lançaient plus volontiers dans l'aventure industrielle que les ingénieurs des autres grandes écoles, en créant leur propre entreprise. La réponse se trouve, ici encore, dans la -nature de la formation reçue. Celui qui a une connaissance intime du processus de production, et non pas seulement une connaissance abstraite, en un mot celui qui "sait faire", n'a pas la même appréhension en créant sa propre entreprise. Il prend, certes, les risques industriels et personnels qui sont la contrepartie des satisfactions professionnelles du chef d'entreprise. Mais du moins sait-il qu'il maîtrisera avec aisance la fabrication.
- Voilà pourquoi les créateurs et les pionniers ont été si nombreux dans vos rangs, qu'il s'agisse, comme vous le rappeliez, monsieur le président, d'Emile DELAHAYE et de Louis DELAGE, pionniers de l'automobile ou de Louis BECHEREAU et de René COUZINET, pionniers de l'aviation.\
Ces qualités si diverses qui sont les vôtres sont aussi mises au service de l'ouverture sur le monde. Il est significatif que vous ayez consacré cette journée du 14 mai à une réflexion sur les échanges internationaux en-matière de pédagogie. Et je suis heureux de saluer ici, dans cette salle (bien différente de l'atelier primitif du duc de La ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT, - vous avez fait allusion tout à l'heure au fait que, parfois, dans tel ou tel projet de construction ou de développement vous souhaitiez un -concours, un soutien plus actif de la part de la collectivité publique, j'en aperçois le dessin sous cette voûte -), les dirigeants des écoles de Tunis, de Boumerdes en Algérie, d'Abidjan, du Mexique, dont je vais recevoir après-demain le Président, du Caire, de Sao Bernado au Brésil, de Damas et de Beyrouth.
- Cette journée est pour vous l'occasion d'enrichir la collaboration confiante et efficace qui a été engagée dans tous les domaines de la pédagogie. Je vous engage à la poursuivre dans le même esprit de travail en équipe, de sens du concret et de souci d'efficacité.\
Vous avez abordé, monsieur le directeur et monsieur le président, quelques points sur lesquels j'aimerais revenir un instant devant vous. Ils concernent les professeurs, les étudiants et l'Ecole elle-même.
- Pour les professeurs, madame le ministre des Universités `Alice SAUNIER-SEITE` a inclu l'amélioration de leurs carrières dans la liste prioritaire des mesures proposées pour le prochain budget. Je puis vous donner l'assurance que les services rendus par les professeurs de l'ENSAM seront, en effet, reconnus à leur juste valeur, notamment en fin de carrière.
- Pour ce qui concerne les étudiants, j'ai noté, monsieur le président, que l'association des anciens élèves était prête à contribuer substantiellement à la construction de résidences neuves destinées à répondre aux besoins des élèves de l'Ecole. Sachez que je considère avec intérêt cet ambitieux projet. Je suis persuadé qu'un organisme public s'associera à vous pour le réaliser.
- Sur l'Ecole, enfin, je voudrais souligner ici les importants progrès qui ont été réalisés au-cours des dernières années. Le travail de la commission du titre d'ingénieur a été particulièrement bénéfique en organisant l'actualisation des programmes.
- En_outre, l'accès des ingénieurs à la recherche `recherche scientifique` a été facilité par la possibilité de préparer simultanément un diplôme d'études approfondies `DEA` et le diplôme d'ingénieur.
- L'Ecole nationale supérieure des Arts et Métiers, qui plonge si profondément ses racines dans la France active et vivante, avec ses six centres provinciaux d'Aix-en-Provence, d'Angers, de Bordeaux-Talence, de Chalons-sur-Marne, de Cluny et de Lille, a su ainsi à la fois se moderniser et se préserver.\
Mesdames et messieurs les ingénieurs, j'entends dire parfois, vous entendez dire parfois, que dans les temps difficiles où nous vivons, la France ne se bat pas, qu'elle se laisse aller. Ce sont des propos tenus par des hommes qui ne connaissent pas la vie des entreprises industrielles, qui ne savent pas les immenses efforts qui y sont quotidiennement accomplis depuis plusieurs années.
- Ce combat, vous le connaissez parce que vous êtes au premier rang. Les succès de notre industrie, dans l'automobile, dans l'aéronautique et l'espace et diverses activités mécaniques, sont les vôtres. Je vous le dis tout net : ces succès sont dus largement à la spécificité de la formation et de l'esprit "Arts et Métiers".
- Ne cherchez donc pas à imiter d'autres Ecoles, ou d'autres types de formation. Ne vous laissez pas emporter par le tourbillon de l'abstraction mal digérée qui est l'une des plaies intellectuelles de notre pays (je ne fais pas allusion, bien entendu, à la formation que j'ai reçue moi-même ...). Soyez vous-mêmes ! Maintenez fermement et durablement cette alliance de la science et du savoir-faire, clé de l'efficacité industrielle et de l'harmonie sociale. Il est vrai, et je crois être un de ceux qui l'a le premier reconnu, que la France n'a pas toujours placé au rang qu'il mérite l'homme du savoir technique et concret, celui que j'appelle le vrai professionnel. Je m'emploie, avec le Gouvernement, à transformer cet -état de chose. L'action menée pour revaloriser le travail manuel commence à porter ses -fruits. L'enseignement technique reprend, dans notre pays, sa véritable importance.\
J'ai demandé récemment à l'Académie des Sciences de me faire des propositions pour que les sciences et les industries mécaniques occupent dans notre pays la place qui doit être la leur, c'est-à-dire, en volume, le premier rang. L'un de vos grands anciens, M. DAUTRAY, lui-même académicien, prend une part active à ces réflexions.
- J'attends avec un grand intérêt le -fruit de ces travaux. Car dans tous les secteurs techniques, que la France est appelée à développer dans les décennies à venir, il y a toujours un tronc commun de compétence mécanique. Nous devons donc progresser encore beaucoup dans la direction de ce savoir et dans l'établissement de cette technologie.
- Je souhaite aussi que les hommes, et me dit-on récemment les femmes, issus de votre formation, exercent des responsabilités de haut niveau dans la vie publique et économique de notre pays. Pour ce qui dépend de moi, j'y veillerai.
- C'est avec le même intérêt, monsieur le président, que j'attends le fruit des "Entretiens Arts et Métiers" que vous avez organisés sur l'"Ingénieur et son temps". Et j'apprécie particulièrement que vous ayez élargi vos réflexions au thème de la rencontre entre l'humanisme et la technique. Cette rencontre ne doit pas donner _lieu à une sorte de vague dilution de l'une dans l'autre : ou une technique s'affadissant dans l'humanisme ou un humanisme se pédantisant dans la technique. Il s'agit de la rencontre de deux entités également nécessaires en tant que telles à notre vie sociale. La question est de savoir comment organiser leur présence simultanée dans la vie de notre pays. L'humanisme pour que la société soit une société humaine et fraternelle comme le rêvait il y a deux cents ans les fondateurs de votre école. La technique pour que la France soit capable d'être présente dans la grande compétition de son temps qui est et qui sera une compétition scientifique et technique.
- C'est pourquoi, je souhaite, mesdames et messieurs les ingénieurs, longue vie à l'Ecole nationale supérieure des Arts et Métiers et longue vie à vous "Gadzarts", dont la culture technique apporte depuis deux siècles à notre pays une inappréciable contribution dont je suis venu vous remercier.\

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