Publié le 26 octobre 1979

Allocution de M. Valéry Giscard d'Estaing sur la revalorisation du travail manuel à l'occasion de l'exposition du concours des meilleurs ouvriers de France, Vincennes, le vendredi 26 octobre 1979

Allocution de M. Valéry Giscard d'Estaing sur la revalorisation du travail manuel à l'occasion de l'exposition du concours des meilleurs ouvriers de France, Vincennes, le vendredi 26 octobre 1979

26 octobre 1979 - Seul le prononcé fait foi

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Messieurs les parlementaires,
- mesdames,
- messieurs,
- Voici trois ans, au même endroit, la même cérémonie nous réunissait pour le même motif : honorer, par l'exposition de leurs oeuvres, les lauréats du Concours du Meilleur Ouvrier de France.
- Cette manifestation, c'est d'abord la vôtre. C'est pourquoi j'ai introduit tout à l'heure un élément de désordre en faisant largement ouvrir les portes du fond, parce que je souhaitais que toutes celles et tous ceux qui ont participé à l'organisation de cette manifestation puissent prendre part à notre réunion.
- Je voudrais aussi vous dire que je regrette l'absence de M. JARROT. Lorsque j'ai nommé M. JARROT ministre, il y a déjà, le temps passe, plus de cinq ans, j'avais pris en considération ses qualités professionnelles et, comme il le pressentait lui-même, sa formation successive d'apprenti, de travailleur manuel, avant qu'il accède ensuite à de hautes fonctions électives. Je lui souhaite bien entendu un très rapide rétablissement.
- Lorsque j'étais venu il y a trois ans, j'avais souligné le caractère immuable de ce concours triennal qui se manifeste en France depuis 50 ans d'abord par des appels de candidature qui sont placardés sur chaque mairie de chaque commune, puis qui offre des sujets à l'habileté manuelle de chaque profession, puis qui ensuite apprécie, jauge, sélectionne au-niveau du département, puis de la région, jusqu'au jury national dont les candidats attendent leverdict avec une angoisse qui se mesure aux dizaines d'heures, parfois centaines d'heures, passées à donner le meilleur d'eux-même.
- Je désire donc féliciter d'abord les 450 `nombre` lauréats et les 250 médaillés d'argent, mais je ne saurais oublier les 1500 candidats répartis entre plus de 200 métiers qui ont accepté de consacrer leur temps et leurs efforts pour parvenir à cette perfection du travail manuel et réaliser de leurs mains les chefs d'oeuvre qui ont été exposés ici et devant lesquels nous sommes passés ensemble. Je suis heureux de constater le généreux enthousiasme que les perspectives d'excellence professionnelle réussissent à susciter dans toutes les professions manuelles.\
Donc, par delà les nouveaux promus, mon salut s'adresse aussi aux 5000 meilleurs ouvriers de France dont la relève est assurée pour l'avenir.
- Et pourtant, entre le concours de 1976 `année` et celui-ci, que de changements observés en trois ans !
- Des changements dans le monde, bien sûr, dont les données politiques et économiques nous apparaissent chaque jour dans leur logique nouvelle.
- Dans notre France, où les hommes et les femmes ont su et dû adapter leurs activités et leur savoir-faire à des marchés nouveaux et à des techniques nouvelles.
- Lorsque j'observe, à l'heure actuelle, certains indices de la vie économique de notre pays, indice de la production industrielle récemment publié, indice de la solidité du franc `monnaie` par-rapport aux grandes monnaies européennes que l'on constate tous les jours, je vois apparaître dans ces indices non pas simplement l'addition de chiffres ramassés ici ou là, j'y vois l'expression de tous les efforts accomplis par les Françaises et les Français pour adapter leurs capacités professionnelles, pour adapter leur activité économique aux données du monde nouveau. Et naturellement à la-pointe de cet effort on trouve les meilleurs ouvriers de France.
- Changement dans notre vie sociale ensuite où les partenaires sociaux, voyant s'éloigner derrière nous la société de consommation, réfléchissent et se concertent sur une approche nouvelle des relations sociales et des relations du travail.
- Et aussi pour les meilleurs ouvriers et meilleures ouvrières de France qui ne peuvent pas être les spectateurs passifs d'une telle évolution, et dont l'excellence requiert une responsabilité pour montrer aux jeunes le chemin de leur avenir.\
C'est pourquoi je souhaite, monsieur le président du comité d'organisation que lors de la prochaine réunion que vous ferez en 1982, vous vous préoccupiez de bien adapter le choix des épreuves, la -recherche des différentes disciplines à ce que doit devenir dans l'avenir l'excellence professionnelle du travail manuel français. Car il s'agit d'une part de conserver un savoir, mais il s'agit d'autre part de préparer une capacité et une technique. Je souhaite que l'échantillon si remarquable que vous offrez s'inspire de ces deux préoccupations.
- Vous savez que j'ai souhaité au-cours de mon mandat présidentiel revaloriser le travail manuel. Lorsque je l'ai dit à l'origine, cette idée a rencontré peu d'écho et a provoqué beaucoup de sourires. Lorsqu'on regarde à l'heure actuelle ce qui s'est passé en France au-cours des dernières années, on s'aperçoit que sur-le-plan des esprits, sur-le-plan de la considération, sur-le-plan de l'orientation professionnelle, sur-le-plan de la place dans la société, cette revalorisation du travail manuel est largement en marche. Elle a pour objet de manifester notre confiance dans l'homme au travail et de nous préoccuper d'investir dans les hommes au moins autant que dans les machines. Cet investissement dans les hommes naturellement ne porte ses -fruits que progressivement. Mais faisons quelques constatations ensemble.\
Peu à peu les salaires des travailleurs manuels rattrapent leur retard. Je dis bien leur retard.
- Depuis 3 ans, le Gouvernement s'est efforcé de réduire l'écart entre les salaires des travailleurs manuels et ceux des travailleurs non manuels en donnant chaque année un peu plus de pouvoir_d_achat aux travailleurs manuels qu'à la moyenne des Francais. Cet effort doit être poursuivi avec persévérance dans les années à venir de façon à ce que nous aboutissions à une structure nationale des ressources et des revenus dans laquelle les travailleurs manuels aient leur juste part.
- Peu à peu, les conditions de travail s'améliorent. La retraite à 60 ans pour les métiers pénibles, le repos compensateur pour les horaires hebdomadaires élevés, les aides financières de l'Etat pour l'amélioration des conditions de travail, permettent de sortir peu à peu des travaux trop répétitifs et d'améliorer le confort au travail.
- Peu à peu aussi la concertatiion s'installe à tous les niveaux de l'activité, dans les entreprises comme dans la vie sociale pour que chacun comprenne ce qu'il fait, pourquoi il le fait et qu'il puisse ainsi participer à la vie collective au travail `participation dans l'entreprise`.
- Peu à peu enfin, le système éducatif s'ouvre sur la vie, donnant sa place à l'éducation manuelle dès la sixième `classe` pour tous les enfants sans exception : 2000 `nombre` ateliers de travail manuel ont été construits en 4 ans. Et vous qui venez de nos différentes régions, de nos différents départements, de nos différentes villes, vous avez vu s'installer ici ou là ces ateliers de travail manuel. Nos jeunes peuvent ainsi en cinquième et troisième s'orienter selon leurs aptitudes et non comme jadis selon une sélection par le rejet. En même temps, nous développons l'enseignement technique jusqu'aux diplômes les plus élevés, nous introduisons l'alternance entre les études et la vie au travail, nous favorisons l'apprentissage et son développement dans le secteur industriel.\
Je suis heureux de constater que ces trois années d'évolution ont également profité aux meilleurs ouvriers de France. Regardons en effet ce qui s'est passé depuis trois ans pour votre concours.
- Ce progrès se voit d'abord sur les candidatures : elles ont augmenté du concours 1976 `année` au concours 1979 de 15 % `statistique` en nombre. Il n'y a là rien de surprenant : le redémarrage de notre apprentissage depuis 4 ans et les aides apportées à l'artisanat devaient avoir une incidence sur l'éclosion des jeunes talents.
- Ce progrès se voit ensuite sur les résultats. La cuvée 1979 est une bonne cuvée : les présidents de jury me l'ont indiqué au passage devant les différents stands où ils présentaient les ouvrages. Le taux de réussite dans la plupart des professions est exceptionnel, et il est en moyenne supérieur de 10 % à celui du concours de 1976, ce qui montre que l'accroissement des candidats en quantité s'est accompagné d'une amélioration en qualité. Et nous avons enfin le plaisir de voir paratre dans ce palmarès de nombreuses femmes dans plusieurs des 200 professions concernées.
- Je vous dirai que nous avons une amélioration à apporter à ce concours si nous voulons que l'égalité des chances y soit scrupuleusement respectée : c'est de créer une certaine égalité, devant les charges, devant la dépense que cause ce concours. Je sais que de nombreux candidats n'ont pas les moyens ou hésitent à consacrer l'argent nécessaire aux fournitures indispensables. J'ai donc tenu a vous annoncer aujourd'hui que j'ai chargé le secrétaire_d_Etat au Travail manuel de proposer au Gouvernement, en_liaison avec les divers ministères intéressés, la création d'un système de bourses qui, dès le concours 1982, permettra à tous les candidats méritants de pouvoir tenter leur chance à ce concours.\
Les progrès acquis depuis 1976 se manifestent également sur le statut des meilleurs ouvriers de France : vous savez qu'on a pu leur conférer une équivalence au-niveau IV des diplômes du système éducatif (et ceci est très important, c'est-à-dire du baccalauréat), comme je l'avais promis ici il y a 3 ans. Nous avons pu également faciliter leur participation à l'enseignement des jeunes.
- A ce sujet, la loi du 17 juillet 1978 `date` qui a créé un droit à ce qu'on appelle le congé - enseignement pour les salariés, mériterait une application plus généralisée, pour faciliter ce concours pédagogique des meilleurs ouvriers de France.
- Dans l'enseignement technologique à temps plein, dans l'apprentissage, la participation des professionnels est entrée davantage dans les moeurs et je veux souligner ici le rôle joué par les conseillers de l'enseignement technologique dont près de 300 sont de meilleurs ouvriers de France ainsi que le nombre plus important de ceux d'entre eux qui appartiennent au corps enseignant des établissements techniques.
- Nous avons également entrepris de créer un échelon de maître-ouvrier qui, dans les classifications professionnelles, reconnaîtra le mérite des compagnons qui, parvenus au sommet de leur qualification, souhaitent faire carrière dans le travail manuel plutôt que de passer au niveau de la maîtrise. Je m'adressais la semaine dernière, à Poitiers, à une réunion amicale d'agents de maîtrise, et je leur tenais le même propos. Il faut qu'au sommet d'une certaine qualification professionnelle, l'ouvrier ait le choix entre poursuivre dans la voie de sa propre qualification et de son travail personnel, s'il le préfère, ou au contraire le passage dans la maîtrise. Et je me réjouis que la branche du bâtiment ait donné l'exemple en créant, dans un accord récent, ce nouvel échelon de maître-ouvrier. Je souhaite que, dans toute entreprise, le maître-ouvrier gagne au moins autant qu'un jeune cadre diplômé en début de carrière. Je souhaite aussi monsieur le ministre du Travail `Robert BOULIN`, monsieur le secrétaire_d_Etat `Lionel STOLERU`, que dans les négociations à venir vous encouragiez l'introduction de clauses de cette -nature qui donneront à la fois, sur-le-plan humain et sur-le-plan de la qualification professionnelle, une meilleure structure aux rapports de rémunération dans nos entreprises.\
L'ouvrier ou le compagnon, passé maître dans sa spécialité a aussi un méssage à transmettre. Et l'Université dont le rôle est de diffuser toute forme de savoir, se devait donc de lui en donner la possibilité. C'est pourquoi je salue l'initiative prise par la Sorbonne `Université` de décerner un nouveau type de doctorat, le "doctorat en son métier" récemment attribué, vous le savez, pour la première fois pour une étude de 3ème cycle sur la marqueterie.
- Enfin, peut-être contredirai-je un peu M. JARROT à cet égard et je vous demanderai de lui transmettre cette indication, je pense que ce progrès depuis 3 ans se manifeste aussi au-niveau de la considération pour ce qui est des travailleurs manuels, de leur métier, de leur place dans la société, de leur qualification. Vous savez que dans notre monde saisi de la frénésie des média, les sondages vont, tous les jours, interroger les esprits, les coeurs et les âmes. Et l'un de ces sondages qui a paru il y a quelques semaines dans un hebdomadaire national, m'a semblé particulièrement intéressant dans la mesure où il s'efforçait de préciser ce qui, chez nous Français, symbolise la considération. Vous savez très bien que, dans toutes les familles françaises de toutes conditions, la considération s'attache largement au diplôme et que lorsque dans telle ou telle famille française, un jeune pouvait jadis accéder à tel ou tel diplôme de réputation nationale, toute la famille en ressentait la considération.
- Or, quelle est à l'heure actuelle l'échelle de valeurs des Français concernant les différents diplômes ? La question posée était la suivante : "parmi les diplômes suivants : ancien élève de l'ENA, docteur de l'Université de Harvard, meilleur ouvrier de France, premier prix du conservatoire de musique (je note que vous n'avez pas cité l'école Polytechnique), lequel vous semble le plus prestigieux ?"
- Et je voudrais vous rendre attentif à la réponse :
- Loin en tête avec 39 % : meilleur ouvrier de France,
- Puis : 28 %, 11 points derrière, ancien élève de l'ENA,
- 10 % Premier Prix de Conservatoire, c'est peut-être un peu injuste,
- 9% Diplôme de Harvard.\
Et donc, celles et ceux d'entre vous qui portent leur cravate autour du cou, doivent savoir que désormais dans la considération des Français sur les diplômes, celui que vous détenez est le plus considéré de tous. Un tel résultat à une double signification.
- D'abord, il prouve que le titre de meilleur ouvrier de France est désormais bien connu des Français : c'était moins le cas il y a encore 10 ans, il y a peut-être même 3 ans et cette notoriété est due aux efforts menés en_commun avec la société des meilleurs ouvriers de France.
- Ensuite, ce classement prouve une nouvelle fois le bon sens profond des Français car il y a d'un côté le brio de l'intelligence, de l'érudition, de toutes ces qualités qui permettent à un jeune homme ou à une jeune fille de passer brillamment un oral ou un écrit une fois dans sa vie, dans un de ces moments à la fois de grâce et de risque dont je sais, pour les avoir personnellement vécus, qu'ils durent quelques heures et qu'ils ne se survivent pas le lendemain. De l'autre côté, l'oeuvre d'une vie, mûrie depuis l'enfance, depuis l'apprentissage, depuis le compagnonnage, pensée avec sa volonté, son intelligence et ses doigts, forgée dans la matière et formée par l'esprit.
- Et j'ai noté que les travaux qui ont été demandés dans le concours que nous inaugurons, sont des épreuves qui font à la fois appel à l'intelligence conceptuelle, il y a toujours une adaptation à faire ou un choix, en même temps qu'à l'habileté manuelle et professionnelle.
- Or, les Français ont, sans hésiter, bien choisi dans ce sondage, car la vie apprend à nous tous que l'intelligence ne vaut que lorsqu'elle est trempée, comme l'acier, dans le moule du caractère et de la volonté et que lorqu'elle est enrichie par le savoir faire et l'expérience.\
Et je voudrai vous dire, en conclusion, ce que j'ai parfois pensé en mon for intérieur. Un jour viendra où je quitterai la direction des affaires de la France. Ce jour là je n'ai pas l'ambition d'entrer dans l'Histoire avec un grand "H", ou dans le Larousse, avec un grand "L". Il y a longtemps que j'ai écrit un article intitulé "Adieu, postérité ", sachant que nous vivons désormais dans un monde sans mémoire où, comme sur la surface de l'eau, l'image chasse et chassera indéfiniment l'image.
- Mais ce jour-là je souhaite alors que les Françaises et les Français puissent dire de moi, tout simplement "Il a été un des meilleurs ouvriers de France".
- Car, et c'est cela que je suis venu à nouveau vous dire cette année, il n'est pas de plus beau travail que celui que, chacun à sa place, vous et moi, nous faisons pour la France.\

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