Publié le 25 janvier 2012

Déclaration de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, sur le respect des religions, à Paris le 25 janvier 2012.

Déclaration de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, sur le respect des religions, à Paris le 25 janvier 2012.

25 janvier 2012 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le ministre dÉtat,
Monsieur le Ministre,
Votre Éminence, Monsieur le Cardinal,
Excellences,
Monsieur le Grand Rabbin,
Monsieur le Président du Consistoire israélite de France,
Monsieur le Pasteur, Président de la Fédération protestante de France,
Monsieur le Président du Conseil français du Culte musulman,
Monsieur le Recteur de la Mosquée de Paris,
Monsieur le Président de lUnion bouddhiste de France,
Messieurs les Représentants, en France, des églises dOrient
Votre présence, aujourdhui, à lÉlysée est, pour nous tous, un véritable réconfort. Non pas simplement un réconfort personnel quil ne mappartiendrait pas de confier, ici, mais un réconfort pour le président de la République que je suis, et pour la République que jincarne.
Oui, il est réconfortant de voir réunis, sous un même toit et dans une même assemblée, les représentants de tous les cultes qui se pratiquent en France.
Oui, il est réconfortant dentrer dans cette salle et dentendre dialoguer des hommes qui ne pratiquent pas le même culte, qui ne puisent pas leur foi nécessairement aux mêmes sources, mais qui ont tous en commun de croire et de prier.
Le calme et la sérénité qui règnent dans cette assemblée montrent que la République a permis de construire les conditions dune coexistence pacifique, harmonieuse, amicale entre les religions sans être, pour autant, jamais intervenue dans le débat religieux lui-même.
Il est loin, en effet, le temps où rois et empereurs convoquaient conciles ou consistoires pour sommer les autorités religieuses de se mettre daccord sur des articles de foi qui enflammaient les esprits.
Non seulement la République se défend dintervenir dans le domaine religieux, mais la République sera toujours prête à défendre ceux qui seraient agressés ou menacés parce quils croient, parce quils prient ou parce quils témoignent publiquement de leur foi.
De même, la République sinterposerait immédiatement si des croyants venaient à saffronter.
Non seulement la République sinterposerait, mais elle serait implacable à lencontre de tous ceux qui tenteraient, ne serait-ce quune seule fois, de rallumer sur le territoire de la République le brasier de la haine religieuse.
Cette haine ravageuse fut à plusieurs reprises au bord demporter la France, que les choses soient claires, elle ne le fera plus.
Jai pu constater au mois doctobre dernier, en visitant le Musée du Désert, que je voulais visiter depuis fort longtemps Monsieur le Président, dans le Gard et qui est bouleversant dailleurs, ce musée montre ce que cette haine de la foi de lautre peut produire. Jai vu les marques que ces violences faites aux consciences laissent sur la mémoire collective dun peuple et jusque dans la physionomie dun paysage. En France, cette haine est morte et la République ne la laissera jamais renaître.
Je lai dit à maintes reprises: la liberté de conscience est peut-être le bien le plus précieux que garantissent nos lois républicaines.
Chaque agression contre un lieu de culte, chaque profanation dun cimetière, doivent être considérées comme une atteinte à la liberté de conscience car chaque agression, chaque profanation, chaque insulte ne sont rien dautre quune menace directe adressée à une communauté de croyants.
La République doit assurer à chaque citoyen le droit - cest un droit - de pratiquer le culte de son choix.
Chacun doit pouvoir pratiquer dans la dignité et cest la raison pour laquelle, avec Claude Guéant nous avons souhaité quil soit mis un terme aux prières de rue et que les musulmans puissent accomplir leur devoir religieux dans des conditions convenables. La prière noffense personne, la prière nagresse pas, la prière ninsulte pas mais cest offenser ceux qui prient que de les faire prier dehors, au beau milieu de la voie publique !
Chacun doit pouvoir pratiquer le culte de son choix.
À ce propos, je me félicite que les agressions contre les symboles religieux aient été quasiment contenus en 2011 même si je reste préoccupé par leur nombre et par ce quelles révèlent de bêtise, de haine de lautre et donc de dégoût de soi chez ceux qui commettent de tels actes.
Les cimetières chrétiens et les petites chapelles isolées de nos campagnes sont lobjet dagressions revendiquées par des «satanistes», limbécilité qui se cache derrière ce genre dinscriptions permet de penser que ces gens ne savent évidemment pas de quoi ils parlent. Monsieur le Cardinal, cher André Vingt-Trois, si vous men donniez lautorisation, je dirais même quils ne savent pas ce quils font. Ce qui est la caractéristique de limbécilité profonde.
Ces profanations sont inacceptables.
Les cimetières juifs, les cimetières musulmans sont, eux, victimes dactes authentiquement racistes et authentiquement xénophobes. Chacune de ces profanations est indigne mais jai été tout particulièrement scandalisé quau cimetière de Carcassonne, on ose profaner les tombes de soldats musulmans morts pour la France, sur les champs de bataille de la Grande Guerre. On a osé inscrire des injures raciales et des slogans nazis sur la tombe de soldats qui ont donné leur vie pour notre pays ! Cest inacceptable. Ceux qui ont fait ça doivent être attrapés et châtiés.
Monsieur le Recteur de la Grande Mosquée de Paris, Monsieur le Président du Conseil français du Culte musulman, sachez-le bien, ceux qui ont insulté vos morts ont insulté larmée française, ils ont donc insulté la France, oui la France tout entière. Profaner la tombe dun spahi algérien ou dun tirailleur marocain tombé sur la Marne, en Artois ou à Verdun, cest exactement comme profaner la tombe du soldat inconnu. Cest une insulte au souvenir de cette immense armée des morts auquel nous devons la liberté dêtre français. Cette insulte ne restera pas sans réponse.
À Lille, cest une synagogue qui a été la cible à de multiples reprises de dégradations. Jai bien dit une synagogue, comme si ces lieux de cultes sacrés pour les juifs ne devaient pas lêtre pour nous tous. Ces lieux sont sacrés pour les juifs parce que cest là que se célèbre lAlliance à travers la lecture de la Torah, mais depuis la Nuit de Cristal ces lieux - je veux dire les synagogues - devraient être sacrés pour tous ceux qui ne peuvent pas voir une synagogue profanée sans frémir. Souvenons-nous que cette nuit-là, les flammes qui séchappaient des synagogues incendiées annonçaient celles plus terrifiantes encore de lHolocauste. Monsieur le Grand Rabbin, Monsieur le Président du Consistoire, chaque insulte badigeonnée sur lune de vos synagogues est pour chaque juif comme le retour des menaces du passé et pour chacun de nous, une insulte à la mémoire de la Shoah.
Cest insupportable, cest impardonnable.
Alors, je le sais, linsulte est parfois plus insidieuse et ne tombe pas sous le coup de la Loi. Il lui arrive, en effet, de prendre une forme plus mondaine, ce qui ne la rend pas pour autant plus subtile.
La liberté dexpression nexclut pas le respect de lautre, de son intimité, de sa conscience. Je dirais dailleurs à linverse que lirrespect ninduit pas forcément le talent.
Et que lon ne vienne pas invoquer Voltaire pour tout justifier. Voltaire navait pas simplement du talent, il avait du génie et en plus du courage, ce qui le place bien évidemment à des hauteurs hors datteintes pour chacun.
Lironie, même grinçante, nest pas linsulte, cest dailleurs ce qui la protège de la vulgarité et la tient éloignée de la haine. Sachons faire les différences.
Cette année, le Christianisme semble avoir été une cible. Je vous suis donc très reconnaissant, Monsieur le Cardinal, de la retenue avec laquelle vous avez réagi. En ouvrant, à deux battants, les portes de votre Cathédrale là où certains auraient tant aimé en découdre, vous avez démontré que les catholiques français ne vivaient pas dans un camp retranché et quà la provocation, ils savaient répondre par la communion.
Cette reconnaissance pour votre retenue et votre modération, permettez-moi, Éminence, de lélargir à tous ceux qui sont présents aujourdhui à vos côtés. Notre pays traverse de graves difficultés, il est confronté à une crise économique et à des difficultés sociales qui peuvent à tout moment alimenter les pires réflexes communautaires ou identitaires dont les religions que vous représentez se trouveraient immédiatement prises en otages. Nous lavons vu avec laffaire du voile intégral quand une infime minorité a tenté didentifier avec le message de lIslam une coutume récente, incompatible avec les valeurs de notre pays, avec la conception que nous nous faisons - et cest bien notre droit ! - de la dignité de la femme. Une coutume qui, de lavis de tous les théologiens, na rien dun dogme.
Ni la République, ni les musulmans de France ne sont tombés dans le piège grossier qui leur était tendu par une poignée dextrémistes, nous devons nous en féliciter.
Aussi, je veux dire combien japprécie la façon dont chacun de vous tient en respect la provocation sous quelque forme que ce soit et doù quelle vienne.
Je veux vous dire combien japprécie ce dialogue interreligieux que vous avez su construire et qui vous fait honneur.
Ce dialogue permanent entre vous sous la protection muette de la République, cest peut-être la plus belle expression de cette laïcité à laquelle nous sommes tous attachés.
Ce dialogue interreligieux porte un autre nom, au fond, tolérance.
À cet égard, permettez-moi de saluer linitiative du CRIF et de la Grande Mosquée de Paris qui a permis de réunir le 17 janvier dernier, dans la salle dapparat de la Grande Mosquée, une cinquantaine de représentants des communautés juive et musulmane pour préparer un programme de dialogue et déchanges à partir de «commissions thématiques».
Je veux aussi saluer le très beau projet conçu de travailler à la construction dun Mémorial au Cardinal Lustiger en Israël. Limage est forte, limage est belle.
Si, en cette nouvelle année jai un vu à formuler, cest que ce dialogue que vous nouez les uns avec les autres, vous ne le limitiez pas aux seuls échanges cuméniques mais que vous ne cessiez de lentretenir avec la société tout entière. Vous savez que cest un sujet qui me passionne depuis bien longtemps.
Cette richesse spirituelle qui vous anime, cette profondeur de pensée que vous incarnez, ces valeurs que vous portez ont vocation à sadresser à ceux qui ne franchissent jamais les portes de vos églises, de vos mosquées, de vos synagogues ou de vos temples.
Notre société est en proie à une crise qui nest pas simplement une crise économique, qui est une crise morale, qui est une crise du matérialisme.
Aucune société ne peut se contenter de vivre de consommation et de distraction sans courir le risque de la perte de sens.
Lannée qui sannonce sera une année dintense débat. Je ne peux que vous inviter, comme la fait récemment la Conférence des évêques de France, non pas à descendre dans larène politique mais à faire entendre votre voix dans le débat public.
Dites à la société ce que vous avez à lui dire, elle peut lentendre. Le titre de votre dernier ouvrage, Éminence, que jai lu, Quelle société voulons-nous ? ouvre dailleurs ce débat dune façon parfaitement à propos.
La France est comme chacun le sait, une République laïque et sociale, ce principe est dailleurs inscrit noir sur blanc dans le préambule de notre Constitution. Certains seraient bien inspirés de relire de temps en temps le texte de notre Loi fondamentale, revenir au texte, cela leur éviterait de se donner la peine de chercher à y faire inscrire ce quelle contient déjà ! Sauf à vouloir mettre un terme au statut particulier de lAlsace et de la Moselle hérité dune histoire par ailleurs bien douloureuse.
Pourquoi revenir sur un consensus politique vieux de près dun siècle ? Pourquoi prendre le risque de raviver une querelle religieuse qui a divisé les Français pendant des décennies jusquà menacer la République elle-même ? Notre pays a besoin, plus que jamais, dunité et de rassemblement.
Je refuse toute vision intégriste de la laïcité, dailleurs je refuse tous les intégristes, donc lintégrisme de la laïcité qui consisterait à exclure de la sphère publique toute référence culturelle ou intellectuelle à la religion.
Une société laïque, cest une société qui a décidé de séparer les églises de lÉtat pour que dun côté, lÉtat nait pas à rendre compte de ses choix aux églises et pour que de lautre les églises ne dépendent pas de lÉtat pour vivre et sorganiser. Voilà la laïcité, la République laïque.
Cela ne veut pas dire que les églises, dans la mesure où elles respectent la Loi, sont interdites de parole et cela ne veut pas dire que votre parole ne doit pas dépasser lenceinte de vos lieux de culte, singulière conception de la démocratie. Chacun aurait donc droit à la parole sauf vous.
Il va sans dire quaucun appel à la haine ou à lhumiliation ne relève du message religieux. Si certains le pensent, le croient ou le professent, ils doivent savoir quils trouveront face à eux lÉtat, la justice et la force protectrice de la loi.
Je ne laisserai personne instrumentaliser la religion pour saper les fondements de notre société et de notre contrat social et je sais que je vous trouverai toujours à mes côtés dans ce combat.
La transcendance que vous servez dans vos vies et dans vos sacerdoces na rien à voir avec la haine, na rien à voir avec le rejet de lautre, cest même tout le contraire.
Cest pour cette raison que jai la conviction que ce que vous avez à dire de la vie, de lamour, de largent, de la science, de la mort intéresse tous ceux qui, croyants ou non-croyants, cherchent à donner du sens à leur vie et à leur action.
Ainsi, comment imaginer quavec la profonde expérience des sentiments humains qui est la vôtre, ce que vous pensez de la famille ne puisse pas parler à la société toute entière.
Il y aurait une étrange schizophrénie pour la France à sauvegarder avec autant de passion son patrimoine religieux et à considérer, dans le même temps, que les religions nont plus rien à lui dire, plus rien à lui apporter, plus rien à lui transmettre.
Nous avons fait un effort considérable pour sauver un patrimoine religieux qui est le patrimoine de tous les Français. Ainsi plus de quarante-quatre cathédrales, qui sont la propriété de lÉtat, ont pu bénéficier de travaux de restauration quelles attendaient depuis trop longtemps et ce malgré la crise.
Alors certes, le poids de lHistoire donne un avantage à lÉglise catholique et plus généralement aux anciennes religions concordataires. Mais je tiens à signaler quà Mayotte, la Mosquée de Chingouni, qui date du milieu du XIXème siècle, a elle aussi bénéficié de mesures de protection et que le ministère de la Culture a autorisé, à Paris, des travaux à la Grande Mosquée qui permettent dadapter ce monument classé à la pratique quotidienne du culte.
Quant au passionnant chantier de fouille dEnnezat, dans le Puy de Dôme, il est en train de mettre au jour la plus grande nécropole médiévale juive dEurope occidentale, prouvant ainsi une nouvelle fois, lancienneté des racines juives de la France que javais tenu à saluer lan passé au dîner du CRIF.
Personne, à ma connaissance ne conteste que les grandes religions aient participé à la construction de nos identités culturelles, quelles soient individuelles ou collectives, alors pourquoi se priveraient-elles dalimenter aujourdhui les grands débats qui animent nos sociétés ?
Aucune religion nimposera jamais en France ses dogmes et ses préceptes à ceux qui souhaitent sen extraire. Mais rien ne peut interdire à lidée de transcendance de sinviter dans notre société.
Cette concorde et cette harmonie, qui président en France aux relations entre les différents courants religieux qui irriguent le corps social, sont une formidable garantie de paix.
Cette garantie est malheureusement loin dêtre assurée partout dans le monde.
Je ne terminerai pas là, je sais que lélan de liberté qui souffle sur les pays arabes emportant les uns après les autres, des régimes qui nétaient pas à lécoute de leurs peuples, inquiètent tous ceux qui sont attachés au pluralisme, à la diversité culturelle et religieuse et tout simplement à la liberté.
Il y a aujourdhui parmi nous des représentants des communautés chrétiennes dOrient. Je sais leur préoccupation, je connais leur angoisse pour leurs frères vivant en Irak, en Égypte et bien sûr en Syrie.
Lannée dernière javais, ici même dit lindignation de la France devant les attentats meurtriers dAlexandrie et de Bagdad qui avaient pris pour cibles des églises et des fidèles en prière à des dates bien choisies dans le calendrier liturgique chrétien pour leur haute valeur symbolique.
Derrière ces victimes, ce sont des fidèles cest une religion, le christianisme, qui ont été visés £ cest un principe, celui du respect des minorités, quon veut abattre.
Depuis de nombreuses années certains groupes extrémistes cherchent à effacer du Proche et du Moyen-Orient une présence chrétienne pourtant aussi ancienne que le christianisme lui-même.
On nefface pas lHistoire avec le sang des innocents.
Les chrétiens font partie de lHistoire de lOrient, il ne peut être question de les arracher à cette terre.
Au-delà, cest encore au Nigeria que nous avons eu récemment à déplorer des actes de violence inacceptable.
La vigilance du ministre dÉtat Alain Juppé est constante et cette vigilance de notre diplomatie ne se limitera pas au nécessaire respect des droits des minorités religieuses. Car ces droits sont partie intégrante dun système démocratique : les «printemps arabes» tiendront leurs promesses si les minorités - toutes les libertés, toutes les minorités - sont respectées. La victoire de la liberté sur les régimes autocratiques en place auparavant sera gâchée si le groupe le plus nombreux tente décraser les autres sur les plans politique, idéologique et religieux.
Ces pays ont besoin de toutes leurs forces pour faire face aux immenses défis qui les attendent. Et ce ne serait pas en sépuisant dans des combats intérieurs quils pourraient les relever.
Aussi, en ce début dannée cest plein despérance pour vous et les fidèles auxquels vous consacrez vos vies que je veux vous adresser mes vux les plus sincères et les plus chaleureux.
Un de mes prédécesseurs, François Mitterrand déclara dans ses derniers vux aux Français et alors que lhomme, François Mitterrand, touchait au terme de sa vie, il déclara «je crois aux forces de lEsprit».
Pour ma part, jai la profonde conviction que cette force que vous mettez dans vos vies au service de lEsprit, la France en a besoin.
Je vous remercie.

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