Publié le 23 février 2008

Déclaration de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, en hommage aux résistants et à la réconciliation franco-allemande, au Mont Valérien le 23 février 2008.

Déclaration de M. Nicolas Sarkozy, Président de la République, en hommage aux résistants et à la réconciliation franco-allemande, au Mont Valérien le 23 février 2008.

23 février 2008 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Ministre-Président,
Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Membres de familles de fusillés,
L'occasion qui nous rassemble aujourd'hui dans la clairière des fusillés du Mont Valérien est exceptionnelle.
C'est à vous, Monsieur le Ministre-Président, ainsi qu'aux amis français et allemands de l'abbé Franz Stock, que revient l'initiative de célébrer le 60ème anniversaire de sa mort, le 24 février 1948. Avant de vous incliner sur sa tombe demain à Chartres, vous avez souhaité visiter le Mont Valérien où cet aumônier militaire allemand accompagna au poteau d'exécution la plupart des condamnés à mort qui y furent fusillés.
Monsieur le Ministre-Président, vous êtes la première personnalité politique allemande à venir en ces lieux depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Au nom de tous les Français, au nom des familles de tous ceux qui ont payé de leur vie le combat pour notre liberté, au nom de ceux qui font vivre la mémoire du Mont Valérien, je vous remercie de faire ce geste. Il comptera dans les relations franco-allemandes.
Il n'est guère besoin de revenir sur le récit que nous ont fait, voici un instant, ce jeune Français et ce jeune Allemand. Chacun d'entre nous sait et imagine les exécutions qui, pendant quatre ans, eurent lieu dans cette clairière, matin après matin, jour après jour. Pour la première fois dans ce lieu en tant que président de la République, mon hommage fervent s'adresse d'abord, bien sûr, aux fusillés.
Entre janvier 41 et août 44, ils furent plus de 1.000 à tomber ici sous les balles de l'ennemi. Le 23 février 1942, il y a tout juste 66 ans, ils étaient sept, sept membres du réseau du Musée de l'Homme, un réseau de résistance fondé dès l'été 1940.
Le plus souvent ces fusillés étaient des hommes, mais il y eut aussi des femmes. Beaucoup de résistants, mais parfois aussi des otages, et toujours en tout cas des héros. Français, mais aussi étrangers, et parfois même allemands. Catholiques, juifs, communistes... Toujours patriotes, démocrates. Esprits libres et forts, prêts à payer de leur vie la défense de l'honneur et de la liberté. Le plus vieux avait 97 ans, le plus jeune tout juste 17. Quelles que soient leur nationalité et leurs convictions, ils furent pourchassés, torturés, déportés ou fusillés, pour que leurs enfants, dont certains se trouvent parmi nous en ce lieu, et pour que nous-mêmes aujourd'hui, puissions vivre libres et maîtres de nos destins. Au-delà de leur nationalité, tous se dressaient contre la barbarie et l'inhumain. Ne les oublions pas.
Honoré d'Estienne d'Orves fut parmi les premiers à rejoindre à Londres le général de Gaulle. Il fut parmi les premiers à créer en France un réseau clandestin de résistance. Il fut parmi les premiers à tomber dans cette clairière. D'Estienne d'Orves était un homme droit, un homme juste. Il croyait dans la France éternelle. Pendant les sept mois de sa détention, qui fut si rude, il ne pensa qu'à aider les autres. Une femme emprisonnée à ses côtés a témoigné après la guerre : "Il était si éloigné de la laideur qu'elle ne l'atteignait pas, qu'il n'y croyait pas, ou qu'il lui trouvait toujours une explication qui la transformait".
A l'heure de mourir, cette figure lumineuse pensa au pardon et à la paix, pensa à la France et à l'Allemagne. C'est en vers, que sa fille Monique, à peine âgée de 13 ans, voulut rendre hommage à son père :
"d'Estienne d'Orves,
C'est le nom d'un Français, d'un chrétien, d'un martyr,
Comme il a su bien vivre, il a su bien mourir".
Epstein et d'Orves n'avaient pas grand-chose en commun, à l'exception de l'essentiel : l'amour de la liberté jusqu'au sacrifice de sa vie.
Epstein était juif, polonais, communiste. Il fut l'un des chefs militaires de la Résistance les plus efficaces et les plus talentueux. Il voulait l'unité de la Résistance intérieure par-delà les clivages partisans. Son courage sous la torture n'eut d'égal que la sobriété de ce message, quelques semaines avant sa mort : "J'ai passé de mauvais moments, j'en passerai encore d'autres (...) Je m'attends au pire mais saurai mourir le front haut".
Lorsqu'en ces lieux, la froide mécanique des exécutions se mettait en marche, lorsqu'il semblait ne plus rester de place pour la moindre manifestation d'espoir ou d'humanité, brûlait toutefois une petite flamme de réconfort et d'espérance. C'était celle qu'entretenait l'abbé Stock.
Toutes les familles dont l'un des membres a été aux mains de la Gestapo, ont témoigné que Franz Stock assista aussi bien ceux qui croyaient au ciel que ceux qui n'y croyaient pas. C'est à lui que Gabriel Péri confia son alliance. C'est à lui que d'Estienne d'Orves remit cette photo des siens qui l'avait tant aidé en prison. C'est par lui qu'Edmond Michelet eut des nouvelles de sa femme. C'est de lui que Joseph Epstein reçut une Bible pour y écrire ses derniers mots et reconnaître son fils.
Bien sûr, Stock était un Allemand aux côtés d'autres Allemands. Il aidait les condamnés à mourir, il n'empêchait pas leur mort. Mais dans cette clairière où se perpétrèrent tant de cruautés, la présence apaisante de Stock, le regard fraternel et profondément humain qu'il posait sur chaque condamné, les liens d'amitié et de confiance qu'il noua avec beaucoup d'entre eux, étaient l'image d'une réconciliation avant la réconciliation.
Jeunes lycéens français et jeunes lycéens allemands, entendez-vous le message qu'ici, dans cette clairière, Honoré d'Estienne d'Orves, Joseph Epstein, Gabriel Péri, Missak Manouchian et tous les autres, vous adressent ?
L'histoire n'est pas une marche forcée contre laquelle nous ne pourrions rien. Le destin d'un pays repose sur l'audace de son peuple, sur le courage et la clairvoyance des hommes et des femmes qui l'habitent, sur les choix qu'ils font ou qu'ils ne font pas.
C'est parce que de Gaulle est parti pour Londres, et parce que des hommes comme Schumann, Cassin, Messmer et d'Estienne d'Orves l'ont rapidement rejoint, qu'à la sortie de la guerre la France était dans le camp des vainqueurs.
C'est parce que Jean Moulin, Germaine Tillon, Henri Rol-Tanguy, Marx Dormoy, et tant d'autres, mirent l'amour de leur pays et la dignité humaine au-dessus de leur propre vie, que la France n'a pas perdu son honneur.
C'est parce qu'Eisenhower et Montgomery osèrent le débarquement que nos pays furent enfin libérés et les démocraties victorieuses.
C'est parce que Stock était dans cette clairière, qu'à l'heure terrible de la mort, de nombreux fusillés eurent un peu de réconfort et d'humanité. Et c'est parce qu'il y eut des personnalités comme Hans et Sophie Scholl, Claus von Stauffenberg, Otto Kühne, que nous ferons toujours la différence entre les Allemands et les nazis.
C'est parce que Monnet et Schumann ont cru dans la CECA que nous avons aujourd'hui l'Europe. C'est parce que Willy Brandt s'est agenouillé au ghetto de Varsovie que l'Allemagne a recouvré son honneur. C'est parce que de Gaulle et Adenauer ont choisi de mettre fin au cycle interminable de la vengeance et du ressentiment, que nous vivons aujourd'hui dans la paix et l'unité.
Rien n'arrive aux hommes et aux nations par hasard. Ce qui fait le destin d'une nation, c'est la grandeur d'âme de son peuple. Une nation est grande quand elle a de grands desseins. Elle est grande quand elle refuse la fatalité. Elle est grande quand elle n'a pas peur. Elle est grande quand elle ose. Elle est grande quand elle est visionnaire. Elle est grande quand elle a un idéal et qu'elle le met en oeuvre. Elle est grande quand des hommes et des femmes d'exception, animés de convictions fortes, se lèvent pour lui montrer la voie.
Toute nation a son avenir entre ses mains : c'est la grande leçon de la Résistance, de la réconciliation franco-allemande, de la construction européenne. Nous en souvenir est un devoir. Nous le devons aux fusillés du Mont Valérien comme à ceux qui, après la guerre, oeuvrèrent tant pour que cette barbarie et cette tourmente prennent fin à jamais.

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