Publié le 18 juin 2000

Allocution de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur l'appel de Londres du 18 juin 1940 du Général de Gaulle, la France libre, la Résistance, la France combattante et le musée du Général de Gaulle, Paris le 18 juin 2000.

18 juin 2000 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur l'appel de Londres du 18 juin 1940 du Général de Gaulle, la France libre, la Résistance, la France combattante et le musée du Général de Gaulle, Paris le 18 juin 2000.

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Monsieur le ministre,
Permettez-moi de vous dire le plaisir et surtout l'émotion que j'ai à célébrer avec vous, dans ces lieux, le soixantième anniversaire de l'appel lancé à Londres le 18 juin 1940 par le général de Gaulle.
La cérémonie d'aujourd'hui est à la fois une inauguration et un salut. Une inauguration d'abord, avec ce musée du Général de Gaulle, de la deuxième guerre mondiale, de la France libre et de la France combattante, que j'ai pris la décision de créer avec vous, il y a quatre ans, Monsieur le Chancelier de l'Ordre de la Libération. Mais aussi un hommage et un salut, puisque l'Association des Français libres, que vous présidez, a fixé cette date pour mettre un terme à son activité.
Vous avez placé ce départ sous le signe de l'humour et de l'élégance en annonçant que les Français libres ne voulaient pas donner d'eux une image dégradée par les outrages du temps. Je vous remercie d'avoir compris l'importance qu'il y avait à le placer aussi sous le signe du souvenir, en laissant un témoignage de votre engagement et de votre action. De nombreux Français vont ainsi pouvoir découvrir les enjeux militaires de cette période qui s'est ouverte en 1940, période pleine d'ombre et de lumière, à la fois proche et mal connue. L'appel du Général de Gaulle reste vivant. Le 18 juin a déjà pris toute sa place dans l'histoire de la France. Ce musée contribuera à sa mémoire.
Il perpétue d'abord le souvenir de la France libre et de son chef, le général de Gaulle. Le choix de ceux qui ont répondu à l'appel du 18 juin était simple : ils ont préféré le refus au renoncement. Le pari était risqué. Il fallait beaucoup de courage et d'obstination, beaucoup de clairvoyance aussi, pour comprendre que la percée de l'ennemi, la déroute, l'occupation du sol national ne signifiaient pas la défaite de la France. Des Français ont néanmoins fait ce pari, en acceptant l'abandon de leur famille, l'éloignement de leurs proches, le ralliement à un général qu'ils ne connaissaient pas et la condamnation par les autorités officielles. Il ne s'agissait pas seulement pour eux de poursuivre la lutte, mais d'abord de continuer la France, d'assurer sa survie, de défendre son honneur, de relever ses idéaux, de manifester en un mot qu'il n'y avait pas de France sans liberté.
Un parcours spécifique retrace au sein du musée les heures difficiles qu'a traversées la France libre pour s'affirmer, se réorganiser et se faire pleinement reconnaître par les gouvernements alliés. On imagine mal aujourd'hui le fantastique message d'espoir qu'a représenté, en juin 1942, deux ans à peine après l'effondrement de 1940, l'engagement de grandes unités françaises, opérant de façon autonome, dans le combat de Bir Hakeim. La résistance héroïque que les troupes du général Koenig ont opposée aux forces du maréchal Rommel a été, pour le monde entier, le signe de la renaissance française. Ce miracle est à porter au crédit des Français libres et de leur chef. Il est dû au souci constant qu'a eu le général de Gaulle de réunir les énergies françaises et de leur donner, dès le début de la guerre, un contenu politique, qui ne pouvait être que l'indépendance de la France et la libération du territoire. Il faut saluer les Français qui l'ont suivi et qui ont combattu sur des fronts éloignés, à tous les bons endroits, disait le général de Gaulle, c'est-à-dire aux plus méritoires, soucieux d'effacer l'échec de la campagne de France par un regain de courage et d'héroïsme. Que tous trouvent ici, dans ce musée, l'expression de la gratitude, du respect et de la reconnaissance de la France.
Evoquer la France libre, c'est aussi reconnaître l'exceptionnelle stature de son chef. L'année qui s'est écoulée a vu se multiplier les hommages au général de Gaulle, avec la sortie de nombreux ouvrages, le spectacle de Robert HOSSEIN, et l'entrée de son oeuvre dans la Pléiade grâce notamment au travail de M. CREMIEUX-BRILHAC. Comme si, au moment où ce siècle s'achève, les Français avaient le souci de rendre un nouvel hommage à l'homme qui a dominé si longtemps notre vie nationale.
Le Général de Gaulle n'a pas seulement représenté, à lui seul, notre pays à l'un des moments les plus difficiles de son histoire. Il a aussi incarné toutes ses aspirations £ il est l'homme de la plus large synthèse française. Homme de culture, attaché à nos traditions et à notre patrimoine. Mais aussi homme de vision, qui a scellé la réconciliation franco-allemande et assuré la stabilité de notre vie politique grâce aux institutions de la Vème République. Homme de progrès enfin, avec la création de la sécurité sociale, le vote des femmes, la participation, toutes ces réformes essentielles qui ont contribué à donner à notre pays le visage d'une grande démocratie moderne.
Au-delà de la France libre et de son chef, c'est l'ensemble des forces de la Résistance que ce musée nous invite à mieux connaître. Dans un de ses derniers entretiens avec André Malraux, le général de Gaulle répétait qu'à ses yeux, il n'y avait pas de différence entre ceux de Bir Hakeim et ceux de la Résistance : selon ses propres termes, tous avaient d'abord été des témoins, c'est-à-dire trop souvent des martyrs et toujours des exemples. Entre les Français de l'ombre et les Français de Londres, il y a eu, peu à peu, l'affirmation d'un seul et même combat. Et dès le mois de mars 1942, grâce à Jean Moulin, tous les mouvements de résistance réalisaient leur unité autour du général de Gaulle, annonçant déjà la formation de la France combattante.
Les hommes et les femmes qui ont agi dans la clandestinité, s'exposant à une mort certaine en cas d'arrestation, ont mené le plus difficile et le plus noble des combats. Ces noyaux isolés, décimés par l'occupant, ont conduit jusqu'au bout leur mission de renseignement, de sabotage ou de diversion. C'est de leur action que sont sortis, à partir du début de 1944, les Francs tireurs partisans, les maquisards et les Forces françaises de l'intérieur. Ce n'est pas seulement leur héroïsme qui nous touche aujourd'hui, mais aussi la fraternité laïque qui s'est instaurée entre eux. Celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas ont en effet tous deux cru à la République. Il faut rendre hommage à ces Français de toute appartenance et de toute confession, et je pense à des hommes comme le Colonel Rol-Tanguy, d'Estienne d'Orves, Brossolette et tant d'autres figures héroïques. Mais il faut également saluer les combattants de la main-d'oeuvre immigrée, la M.O.I., comme on disait alors, ces fusillés de l'Affiche rouge qu'il serait injuste d'oublier parce qu'à prononcer, leurs noms sont difficiles.
Les salles qui sont inaugurées aujourd'hui réservent une place émouvante à la presse clandestine française, à la Résistance et à sa participation à la libération du territoire. Elles illustrent aussi le combat que les armées françaises ont mené en Afrique, en Italie et sur le sol national, emmenées par les maréchaux De Lattre, Juin et Leclerc.
Le musée s'ouvre aussi aux pays alliés, dont les soldats sont morts pour la défense des valeurs de la démocratie et la liberté du territoire français : les Etats-Unis qui, pour la seconde fois au cours de ce siècle, sont venus au secours de l'ancien monde £ la Grande-Bretagne, refuge des Français libres et seul pays à affronter les forces de l'axe de 1940 à 1941 £ le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et la Russie qui, sur un autre front, a payé à cette guerre un effroyable tribut humain. J'adresse un salut particulier aux représentants de toutes ces nations ainsi qu'à ceux des pays amis qui ont bien voulu se joindre à nous. La France a contracté envers ses alliés une dette qu'elle n'oublie pas.
Pour évoquer ces combattants venus du monde entier, le musée a mené une politique d'acquisitions ou d'emprunts à l'étranger. Ces objets ont toute leur place dans ce musée jusqu'ici réservé au souvenir de nos gloires nationales : en les découvrant, les Français s'inclineront avec émotion devant la bravoure de leurs alliés et le sacrifice des soldats tombés sur leur sol.
Monument élevé au souvenir des combattants de la Seconde guerre mondiale, ce musée est un instrument pédagogique, racontant et expliquant la guerre, toute la guerre, à l'ensemble des Français, et bien sûr, en particulier à ceux des plus jeunes générations.
Grâce au remarquable travail accompli par le cabinet LEONARD et WEISSMANN et par M. Arnaud SOMPAIRAC, cette orientation pédagogique n'est jamais pesante. Elle est la meilleure façon d'être fidèle aux combattants de la France libre et de la Résistance. C'est en prenant toute la mesure du conflit qui a déchiré le monde et du désastre militaire qu'a subi la France, que l'on perçoit le mieux l'héroïsme de ceux qui ont répondu à l'appel du Général de Gaulle. L'exactitude historique les grandit. Elle nous donne la mesure de leur solitude et de leur courage.
Je tiens à saluer tous ceux qui se sont associés à la conduite de ce projet, et d'abord vous, cher Georges CAITUCOLI, qui avez su le mener à bien. Vous avez été parmi les premiers à comprendre l'urgence de préserver le souvenir de cette époque, à mesure que ses témoins directs s'éloignaient. Et lorsqu'en janvier 1996, je vous ai confié la tâche de créer ce musée, de réaliser les aménagements nécessaires et de réunir les collections, vous vous êtes aussitôt mis à l'ouvrage et vous vous êtes acquitté de cette mission avec un sens du devoir qui fait honneur à l'ancien chef de stick des parachutistes français libres du Special Air Service, le prestigieux SAS.
Mes remerciements vont aussi aux membres du conseil scientifique, qui ont veillé à nous donner de la Seconde guerre mondiale et des combats de la France libre une image à la fois exacte et facilement accessible : les généraux DEVAUX, BACH, DELMAS et COUSINE £ Mme LEVISSE-TOUZE, M. BOELL, M. BEDARIDA, qui a mis au service de ce projet sa connaissance exceptionnelle du monde contemporain, MM. BROCHE et de la GORCE, M. CREMIEUX-BRILHAC, témoin érudit et scrupuleux du gaullisme, et M. PARKER, qui a bien voulu nous prêter l'indispensable concours d'un regard britannique sur cette période. Ils ont réalisé un magnifique travail de synthèse, qui remet pleinement les combats de la France libre dans la perspective mondiale qui était la leur.
Je remercie également tous ceux qui, aux côtés du ministère de la Défense, ont contribué au financement de ce musée ou qui, par leurs dons, ont enrichi ses collections. Il faudrait mentionner ici la Fondation Charles de Gaulle, la Fondation de la France libre, l'Union des Résistants et Déportés Juifs de France, mais aussi toutes les institutions étrangères qui en Amérique, en Russie, en Grande-Bretagne, en Belgique et au Canada nous ont fait un signe d'amitié et de fraternité, ainsi que toutes les associations de résistants et d'anciens combattants dont les noms racontent à eux seuls l'histoire de la libération de notre territoire et à qui j'adresse au nom de la France un message de respect et de gratitude.
Je salue enfin tous ceux qui ont contribué à la réalisation de ce musée et qui ont su en faire un espace de connaissance et de découverte à la fois riche et attractif.
Avec plus de trente films, une vingtaine de cartes fixes et animées, des maquettes très soignées, des armements lourds et légers empruntés à l'équipement de tous les belligérants, des pièces historiques, comme ce canon de Bir Hakeim magnifiquement restauré, une très grande quantité de photographies et de documents écrits et une riche collection d'objets personnels, ce musée donne de la guerre et de l'épopée de la France libre une image complète. Il réussit ce pari toujours difficile de croiser trajets individuels et destin collectif . Il montre le conflit mondial dans toute son étendue, avec la violence des combats, la démesure des armements, l'intensité inouïe de l'effort de guerre, la souffrance des populations civiles et le courage de toutes celles et de tous ceux qui ont participé à cette lutte.
Ces 2 000 m² d'exposition viennent combler un vide au sein de notre musée des armées. Sans doute est-ce dû à la richesse de notre passé militaire, aux nombreux siècles de lutte qu'il a fallu pour façonner la France, mais chacun s'entendait à reconnaître que la période contemporaine n'était pas suffisamment représentée aux Invalides. Le musée qui s'ouvre aujourd'hui, au coeur de l'aile qui portera désormais le nom du général de Gaulle, complétera les salles déjà consacrées à la Première guerre mondiale. Il s'inscrit dans une réorganisation générale du musée de l'Armée autour de trois ensembles : l'un présentant les collections de l'âge classique, l'autre consacré à l'épopée napoléonienne et le dernier centré sur les deux conflits qui ont si douloureusement marqué le monde, et dont la compréhension est pourtant essentielle à l'intelligence de notre époque.
Il est important que les Français gardent la mémoire des années sombres qu'a dû traverser notre pays, qu'ils connaissent pleinement ce passé, et portent sur lui un regard lucide et dépassionné, sans complaisance, mais avec aussi toute la fierté légitime qu'il peut leur inspirer. L'ouverture de ce musée aidera les jeunes générations à percevoir les forces qui se sont affrontées au cours de ces années, la logique qui a conduit à la guerre, le désarroi de la très grande majorité de la population face à la défaite, l'héroïsme de ceux qui ont décidé de poursuivre le combat et qui, pour reprendre l'expression du général de Gaulle, ont patiemment reconstruit la France, homme après homme et morceau après morceau.
Il était de mon devoir de Président de la République et chef des armées, de faire en sorte que cette période trouve toute sa place ici, aux Invalides, dans la continuité de notre passé politique et militaire, cette trame à laquelle le général de Gaulle était si attaché, tant il était conscient que la France est une dans son destin comme dans son histoire.
Mieux connaître et mieux comprendre ces années d'épreuve est un exercice de mémoire et de vérité indispensable : on mesure ainsi le prix de la liberté dont nous disposons, sa fragilité aussi, et la nécessité de refuser, sans concession, tout ce qui viendrait remettre en cause les valeurs de paix, de justice et d'égalité qui fondent notre société.
Monsieur le ministre,
Mesdames et messieurs les ambassadeurs,
Mesdames et messieurs,
Au-delà de la connaissance précise qu'il apporte de la Seconde guerre mondiale et de la France combattante, ce musée fait retentir dans toute sa plénitude l'appel du 18 juin. Soixante ans après, nous restons fidèles à cet appel, c'est-à-dire au souci d'affirmer l'autonomie de notre destin dans le monde.
Le message du 18 juin est avant tout un appel à la responsabilité. Quelle que soit la complexité des enjeux contemporains, il dépend de chaque individu, de chaque peuple, de chaque pays de continuer à faire vivre ses valeurs. C'est la leçon de courage et de détermination que les Français Libres et les combattants de la Seconde guerre mondiale nous ont léguée, qu'ils en soient remerciés.

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