Publié le 8 septembre 1994

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la présence française à Berlin, le retrait des troupes alliées et la poursuite de la coopération franco-allemande, Berlin le 8 septembre 1994.

8 septembre 1994 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la présence française à Berlin, le retrait des troupes alliées et la poursuite de la coopération franco-allemande, Berlin le 8 septembre 1994.

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Monsieur le Président, monsieur le Chancelier, monsieur le Premier ministre, monsieur le secrétaire d'Etat, monsieur le maire,
- mesdames et messieurs, avec le départ de Berlin des troupes américaines britanniques et françaises, quelques jours après celui des troupes russes, vous venez de le dire et de le dire fort bien, pardonnez-moi de le répéter, mais j'engage mon pays. C'est une page dramatique de l'histoire contemporaine qui est tournée et c'est pour moi, et j'imagine pour vous tous ici présents, un moment d'intense émotion.
- Il est aisé de se souvenir qu'il y a cinq ans encore, pas même, le mur coupait en deux Berlin, l'Allemagne, l'Europe, deux façons d'imaginer la vie en société, la culture, l'avenir de l'homme, la vie quotidienne. Et puis ce furent des journées au cours desquelles le peuple allemand dans beaucoup de ses cités, je dirais Berlin, Leipzig et bien dans d'autres encore, bouscula l'état de choses établi et entreprit avec un courage et une détermination admirables sa marche vers l'unité. Partout en Europe, l'ordre ancien faisait place à une situation nouvelle fondée heureusement sur la démocratie, le respect des droits de l'Homme et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.\
Pour les forces françaises qui quittent aujourd'hui Berlin, avec, je dois le dire, la fierté du devoir accompli et le sentiment d'avoir exécuté leur mission avec succès. Car nous le savons bien : si ce que fut le bloc communiste s'est effondré, si partout ou presque partout dans ces pays de l'Europe centrale et orientale, des gouvernements démocratiquement élus sont désormais en place, nous le devons pour une large part, à la fermeté et à la solidarité dont les alliés occidentaux, près d'un demi-siècle durant, ont su faire preuve et d'abord ici dans cette ville.
- Bien entendu, cela n'a été possible qu'en raison de la relation tout à fait particulière et confiante qui s'est établie entre ces forces alliées et les élus, les dirigeants de cette ville. Il nous faut aussi leur rendre hommage. Hommage que je veux répandre en direction de tous, je parle des Français pour l'instant, je pourrais parler des autres de la même façon qui, généraux, officiers, sous-officiers, militaires du rang, tout au long de ces années, ont, comme vous l'avez si bien dit, monsieur le Chancelier, défendu la liberté et les valeurs démocratiques à Berlin. Ils ont reçu au cours des mois et des semaines passées, des témoignages de reconnaissance, d'estime et d'amitié de la part de la population berlinoise qu'à mon tour je veux remercier au-delà de cette salle lors de cérémonies dont il faut signaler la chaleur et la dignité. Je crois que tous les artisans de cet événement majeur doivent être une nouvelle fois aujourd'hui au premier rang de nos pensées.
- Ils quittent Berlin en amis, après tout cela pourrait paraître paradoxal, vous aviez raison de le dire, il s'agit d'un événement unique en son genre qui marque l'orée des temps nouveaux en Europe. Et ce n'est plus en tant que puissances occupantes que nous étions ici, américains, britanniques, français, mais en alliés, vous l'avez rappelé à l'instant, en "puissances protectrices". C'est une belle expression de la langue allemande. Les liens de confiance se sont noués. Nous avons appris à mieux nous connaître dans les épreuves affrontées côte à côte, je pense en particulier au blocus des années 1948-1949, mais d'autres épreuves ont suivi. Je me souviens, en 1990, avoir dit au Chancelier : "Maintenant, il va falloir songer à ce que toutes nos troupes quittent votre pays" et le Chancelier m'a répondu : "Pourquoi ?", "Je pense qu'il n'est pas sain que des forces militaires d'un pays soient stationnées dans un autre, cela peut entraîner des malentendus". Et j'ai reçu à la suite de cela, des protestations d'un certain nombre de villes allemandes qui me disaient : "Mais on s'entend très bien, pourquoi voulez-vous nous séparer ?". Il était sage de procéder comme on l'a fait, mais je me réjouis de la manière dont cela s'est accompli.
- Donc, nous quittons Berlin en amis, et nous y reviendrons sous une autre forme, sur la même base car les liens qui se sont tissés, de cette manière ont des racines désormais profondes. En France, les très nombreux cadres d'active et les jeunes qui sont venus d'année en année accomplir leur service militaire dans les régiments du 46ème Régiment d'Infanterie et du 11ème Chasseurs, ont pu mesurer l'engagement des Alliés au service de la liberté et pour la défense de la ville. Ils ont gardé le souvenir d'une expérience unique, concrétisée par le sentiment fort d'une histoire commune avec les Berlinois, avec l'ensemble des Allemands et avec nos amis alliés.\
Il était juste, je crois, au moment de fermer ensemble, solennellement, ce chapitre très fort de notre histoire, de tenter d'en garder la mémoire. Et je veux dire ma reconnaissance, tout particulièrement à vous, représentants des autorités allemandes, et à vous, monsieur le Chancelier, de l'initiative prise, il y a quelques jours ici à Berlin, d'un "musée des Alliés", qui unira nos pays dans le souvenir.
- Certes, le triomphe de la liberté ne va pas sans nouveaux dangers pour la paix. La société humaine n'est jamais paisible et celui qui croira qu'il a mis un point final aux difficultés inhérentes à la poursuite des affaires humaines se trompera gravement. S'il perdait un instant sa vigilance, il en subirait vite la conséquence. La preuve, ces multiples conflits, et pas seulement ceux de l'ancienne Yougoslavie qui, à l'heure actuelle, se déroulent sur le sol de l'Europe.
- Eh bien, il nous appartient de faire face à ces nouvelles menaces. Cela suppose que nous sachions maintenir notre solidarité, remarquablement construite sur une histoire souvent antagoniste, nos intérêts ne sont pas les mêmes, mais chacun de nos intérêts nationaux est d'une nature inférieure à la nature de nos intérêts communs lorsqu'il s'agit de bâtir l'histoire de notre continent.
- Nos objectifs demeurent convergents : maintenir vivantes les institutions qui ont fait leurs preuves, et d'abord, bien sûr, l'Alliance atlantique, dans laquelle nous sommes tous, en même temps que se développent les idées nouvelles qui correspondent à l'évolution des temps, le développement de l'Union européenne occidentale et d'une défense européenne commune qui sont complémentaires de l'Alliance. Et il nous faut savoir prendre des initiatives qui répondront aux situations nouvelles. Poursuivre l'approfondissement de la construction européenne. C'est là que se trouve le pôle de rayonnement et de stabilité de l'Europe toute entière pour ceux qui en sont, et pour ceux qui n'en sont pas. L'Union européenne a joué un rôle déterminant dans les bouleversements de l'Est, elle reste une priorité car nous ne sommes pas au quart du chemin, il faut préparer l'entrée dans cette union des jeunes démocraties, particulièrement celles de l'Est qui font partie de notre famille européenne au même titre que nous, simplement les circonstances, la triste aventure qu'ils ont vécue pendant si longtemps, 70 ans ou un demi-siècle, ont fait que les conditions économiques et politiques ne sont pas toujours remplies, et bien remplissons-les, travaillons aussi, n'y mettons pas l'accélération qui ne serait pas tenir compte de la réalité des choses mais créons dès maintenant l'ensemble des institutions et des moyens qui permettront à chaque Européen de désirer se retrouver dans la construction commune.\
Le pacte de stabilité proposé par la France, et que l'Union européenne a fait sien, vise à prévenir des conflits nés de problèmes de frontière ou de minorités. C'est une tâche immense. Les célébrations d'aujourd'hui nous permettent d'y ajouter l'espoir. Dans cette ville, foyer intellectuel et artistique depuis si longtemps £ on dit toujours Frédéric Le Grand, et c'est juste, et il a marqué la suite des temps de sorte que cette tradition berlinoise est inscrite dans l'esprit de ses habitants et n'a pas dépendu d'un événement historique donné. Pour ceux qui s'intéressent, c'est mon cas, à l'histoire de Berlin, on retrouve très loin dans le temps cette disposition, en dépit des épreuves subies et des retours en arrière, des échecs dramatiques, on retrouve toujours cette disposition d'esprit à être ouverte sur le genre humain et à refuser les injures faites à la liberté.\
Aujourd'hui comme celles des autres alliés, les forces françaises quittent Berlin, mais la France continuera d'être présente en Allemagne de plusieurs façons. Je n'y insisterai pas. Nous avons créé ensemble, d'abord Français et Allemands, mais maintenant nous sommes plus nombreux, le Corps européen. Mais il y a tant de moyens, tant de canaux par lesquels deux peuples qui s'estiment et qui ont appris à se respecter, peuvent entreprendre ensemble un chemin.
- Les Français n'ont attendu ni la guerre froide, ni sa fin pour contribuer de façon, que je crois importante, à la vie économique et sociale de cette région : Berlin, le Brandebourg, je dois dire que nous avons l'intention de continuer dans le cadre normal des institutions qui régissent chacun de nos pays. Notre engagement en faveur du redressement économique dans les nouveaux Länders, témoigne, s'il en était besoin, de notre solidarité face à cette tâche historique qu'est la réunification allemande. Vous savez, quand on racontera beaucoup plus tard l'histoire de notre siècle qui, comme tous les siècles a pris l'habitude de commencer avec un an de retard. Regardez 1715 et la mort du Roi Louis XIV en France £ 1610 et la fin de l'époque de la Renaissance, toujours en France £ 1815 et la chute de l'Empire de Napoléon Bonaparte £ 1914, la première guerre fratricide et désastreuse connue par notre continent au cours de ce siècle, eh bien, nous sommes encore dedans en 1994. Et si le siècle suivant prend le même retard, cela veut dire qu'il nous reste pas mal de travail à faire, enfin, à nous ou à nos successeurs.
- Aujourd'hui notre engagement en faveur de cette tâche, l'engagement des entreprises françaises aux côtés des pouvoirs publics, aux côtés du très ancien collège prestigieux, je crois, le Collège français, des écoles françaises qui ont accueilli aujourd'hui même leurs élèves pour la rentrée, voilà des conséquences à tirer, des leçons à prendre, des engagements à tenir. Bientôt, notre ambassade sera réinstallée à Berlin, le moment venu, sur le site historique de la Pariser Platz, là où elle s'était établie pendant plus d'un demi-siècle. Il est certain que les désastres survenus dans cette ville doivent nous engager à persévérer. Il ne s'agit pas de faire uniquement de la reconstitution historique qui est souvent bien nécessaire. Il faut aussi innover, il faut s'adapter aux lois de l'architecture, de l'imagination et de la création que dessinera le siècle prochain. Le maintien d'une forte tradition dans les endroits où elle s'est faite, je considère que c'est un devoir.
- Nous prenons aujourd'hui congé d'une époque, durant laquelle Berlin a symbolisé les divisions de l'Europe.
- Eh bien, désormais, nous nous trouvons dans une ville qui devient le symbole de la liberté retrouvée, de l'Europe réunifiée qui se construit, et qui est au fond Berlin la porteuse d'espoir pour tous les peuples épris de paix.\

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