Publié le 23 avril 1994

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée au quotidien "Le Progrès" le 23 avril 1994, à l'occasion de l'inauguration du musée mémorial d'Izieu, sur la tragédie des enfants juifs victimes de la déportation et de l'extermination.

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée au quotidien "Le Progrès" le 23 avril 1994, à l'occasion de l'inauguration du musée mémorial d'Izieu, sur la tragédie des enfants juifs victimes de la déportation et de l'extermination.

23 avril 1994 - Seul le prononcé fait foi

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QUESTION.- Quarante-quatre enfants juifs raflés le 6 avril 1944 à Izieu, déportés, puis exterminés : quels mots trouver pour qualifier cette tragédie ?
-LE PRESIDENT.- Le martyre des enfants est indicible.
- Il appelle d'abord le recueillement, c'est-à-dire l'attention de l'esprit et du coeur face à ce qui les dépasse. C'est dans le silence, et pour certains dans la prière, que la conscience peut rejoindre la tragédie. Vous me demandez de la qualifier. Elle est, à proprement parler, inqualifiable. Il n'en est pas de pire. Il n'y a pas pire barbarie que le meurtre délibéré de l'enfance.
- QUESTION.- En 1993, vous instituez la Journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l'autorité de Vichy, et la Maison d'Izieu est un des trois sites officiels choisis. Quelle signification donnez-vous à cette Journée nationale, et quel sens particulier attribuez-vous au choix de la Maison d'Izieu ?
- LE PRESIDENT.- J'ai voulu que cette journée nationale fût celle de la mémoire. Parce que la mémoire est la première justice rendue aux victimes et que la laisser s'effacer serait continuer le crime. Un demi-siècle s'est écoulé depuis les drames que nous commémorons le 24 avril. 40 millions de Français n'étaient pas nés alors. Si nous n'y prenons garde, le temps fera son oeuvre d'oubli avant d'avoir fait oeuvre d'Histoire. Sans compter ceux qui sont à l'oeuvre pour travestir les faits, absoudre les assassins, déshonorer les victimes. Contre les falsificateurs, il faut rappeler sans relâche où est la vérité. Si j'ai choisi de venir dans la Maison d'Izieu, c'est qu'elle est un symbole. Parce qu'il s'agissait d'enfants, sa tragédie est le symbole même du crime contre l'humanité, le symbole même de tous les juifs de France exterminés sous le régime de Vichy.
- QUESTION.- Vous avez patronné la souscription nationale pour le rachat de la Maison d'Izieu, puis vous avez déclaré veiller "personnellement" à la réalisation du Musée-Mémorial. On a le sentiment qu'au-delà de votre fonction, la tragédie des enfants d'Izieu vous concerne d'une manière très personnelle £ quelles en sont les raisons ?
- LE PRESIDENT.- Elle ne me concerne pas d'une manière plus personnelle que les autres tragédies. Il n'y a pas de hiérarchie dans l'Holocauste. Mais c'étaient des enfants. Hélas, il y en eut beaucoup d'autres - lors de la rafle du "Vel d'Hiv" - notamment. A Izieu, devant les photographies des visages, des lettres écrites, tous ces témoignages d'une vie quotidienne d'espérance, l'émotion est inexprimable. Mais ce sont les circonstances qui m'ont attaché plus directement à ce lieu. A l'origine, il y a Sabine Zlatin, fondatrice de la colonie, et l'association réunie autour d'elle. Grâce à la volonté de ses membres, à leur ténacité, le projet de rachat puis d'aménagement de la maison a pu voir le jour. Ils ont sollicité mon concours. J'ai aussitôt décidé que la transformation de la maison en lieu de mémoire et d'éducation serait inscrite parmi les "Grands Travaux" du septennat. Cela a permis de mobiliser plus aisément et plus vite les moyens nécessaires.\
QUESTION.- A partir de la tragédie d'Izieu, quels enseignements tirer, quel message adresser aux jeunes générations ?
- LE PRESIDENT.- Au cours de la cérémonie d'inauguration, je dirai aux jeunes qu'il n'y a pas d'avenir sans la lumière du passé, qu'il n'y a pas de progrès si l'action qui le conduit ne puise pas aux enseignements de l'Histoire. Le monde qu'ils affrontent ne connaît pas la paix : haines ethniques, violations du droit des minorités, exclusions. Le combat républicain pour la liberté, l'égalité, la fraternité n'est jamais achevé. Il est le leur, comme il fut celui de leurs aînés. Pour forger leur volonté, pour exercer pleinement leurs droits et leurs devoirs de citoyens, ils doivent d'abord savoir et comprendre ce qui s'est passé à Izieu et ailleurs. Sinon, les démons du racisme pourraient triompher à nouveau.
- QUESTION.- A l'occasion du procès de Paul Touvier, des avocats vous ont vivement reproché de prôner "La réconciliation nationale" par rapport au passé français. Pour eux, cette notion pourrait risquer de conduire à un oubli pur et simple des pages les plus sombres de la dernière guerre, en particulier un oubli de ce qu'a été l'antisémitisme, dont furent victimes les enfants d'Izieu. Que répondez-vous à cette critique ?
- LE PRESIDENT.- Ces critiques s'appuient sur le passage d'une interview que j'ai donnée à M. Wieviorkaz il y a trois ans. On l'utilise aujourd'hui pour un amalgame peu honnête. J'ai voulu que la Maison d'Izieu soit préservée pour perpétuer et honorer le souvenir des enfants martyrs. J'ai voulu que l'action de Mme Zlatin soit soutenue par les pouvoirs publics. Elle le mérite grandement. La répression des crimes contre l'humanité posait des problèmes qui la rendaient aléatoire £ j'ai personnellement veillé à ce que ces problèmes soient réglés une bonne fois pour toutes par le Code Pénal de 1992. Nous sommes les premiers et les seuls au monde à l'avoir fait £ nous sommes allés bien au-delà des exigences actuelles du droit international. Alors que me veut-on ? La mémoire doit rester fidèle et j'ai tout fait pour la servir. Serait-il honteux de servir aussi l'unité nationale ? A chacun son devoir.\

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