Publié le 10 avril 1994

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les combats menés par la résistance sur le plateau des Glières, à Morette le 10 avril 1994.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les combats menés par la résistance sur le plateau des Glières, à Morette le 10 avril 1994.

10 avril 1994 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- Quelque centaines d'hommes à qui le destin assigne un rendez-vous inexorable, trop nombreux pour la guérilla, trop peu nombreux pour occuper et défendre un espace de 200 kilomètres carrés, qu'un sens élevé de leur devoir leur commandait de tenir jusqu'au bout : tout concourt, à la mi-janvier 1944, à nouer la tragédie des Glières.
- Tout concourt d'abord à faire affluer les hommes sur le plateau, puis à les y fixer : les exigences d'un ennemi qui sait qu'il ne peut plus l'emporter mais qui est prêt à tout pour retarder l'heure de la capitulation £ les agissements criminels de ses complices, contraints de se démasquer et de le servir au grand jour mais aussi la hâte des alliés, soudain décidés à armer les maquis, et qui pensent rattraper le temps perdu par une action massive de parachutages concentrée en ce lieu.
- Souvenez-vous. Pour faire durer une guerre qu'il sait perdue, le gouvernement allemand mobilise tous les hommes capables ou présumés capables de porter les armes, qu'il remplace aux champs, dans les usines, par des contingents de travailleurs étrangers. Trois cent mille travailleurs étaient demandés sans délai à la France : beaucoup de jeunes Français n'attendaient que ce signal pour rejoindre les maquis.
- L'ennemi le sait. Il a désormais besoin, pour parvenir à ses fins, du concours actif des autorités du moment £ il l'obtient. On entend Philippe Henriot défier les radios alliées sur les ondes de ce que l'on appelait "l'Etat français" et s'efforcer, jour après jour, de déconsidérer ceux d'entre nous qui se battent, ceux de la Résistance, ceux des maquis, ceux des Glières. On voit un Joseph Darnaud, officiellement chargé d'organiser le terrorisme d'état, dépêcher dans les Alpes ses GMR, ses miliciens et ses cours martiales : dès la fin janvier, le dispositif est en place en Haute-Savoie et dans les départements voisins.
- Au même moment, Winston Churchill prend la décision, aussitôt connue sur le plateau, d'armer les maquis français - à commencer par ceux de votre région, de votre département de la Haute-Savoie qui apparut alors comme le symbole de la Résistance française - pourtant si longtemps délaissés et appelés, du jour au lendemain, à tenir une place comparable à celle qu'ont conquise, au fil des années, les glorieux maquis de Grèce et de Yougoslavie. Dès la mi-février, des dizaines de tonnes d'armements et de munitions seront parachutées sur le vaste plateau des Glières, tenu par 460 hommes, tandis que les supplétifs et les miliciens de l'intendant des polices Lelong en achèvent l'encerclement.\
Telle est la situation que trouve Tom Morel lorsque Romans-Petit, appelé d'urgence par les maquis de l'Ain, lui donne le commandement du maquis des Glières. Il n'a pas le choix : sa haute conception de l'honneur lui interdit de renvoyer des hommes qui lui font une confiance absolue, comme elle l'oblige à prendre livraison d'un matériel écrasant, trop longtemps attendu, mais qui ne pouvait être abandonné sur le plateau.
- Il se bat et fait mieux que tenir en respect les forces ennemies auxquelles il inflige revers sur revers et qui ne tardent pas à se terrer dans leurs repaires, assiégeants devenus assiégés, animés par la haine et retenus par la peur. Le 9 mars, Tom Morel descend du plateau avec quelques hommes pour capturer les GMR d'Entremont et les échanger contre des prisonniers. Il a tôt fait d'en venir à bout £ mais vous savez tous comment, une fois l'action terminée, il est lâchement assassiné par un officier félon.
- Cette perte immense pourrait être irréparable. Elle l'aurait été si le lieutenant Morel n'avait été remplacé par un autre chef d'une trempe exceptionnelle, le capitaine Anjot qui prend son commandement le 17 mars et poursuit le combat dans des conditions devenues chaque jour plus dramatiques, sur un plateau survolé la nuit par les appareils de la RAF, qui larguent des containers remplis d'armes et de munitions (de quoi équiper 5000 hommes, a-t-on dit), et, de jour, par les avions de reconnaissance allemands.
- L'ennemi, cependant, se prépare activement à relayer ses complices défaillants. A peine le Capitaine Anjot a-t-il pris son commandement que la 157ème division alpine de la Wehrmacht se met en mouvement. Le 24 mars, elle commence l'attaque du plateau, à vingt contre un, appuyée par son artillerie et par les avions d'attaque au sol de la Luftwaffe £ le 26, elle donne l'assaut, après une résistance qui dure jusqu'à la nuit tombée. Le Capitaine Anjot ordonne la dispersion. Le lendemain, 27 mars, il tombe dans une embuscade en tentant de regagner Annecy.
- C'est l'heure des exécutions et des massacres. Les Allemands, en se retirant, abandonnent le soin de la curée à leurs associés de la GMR et de la Milice. Cent quarante hommes auront laissé leur vie dans les combats des Glières et la répression qui les a suivis £ cent soixante dix autres seront déportés dans des camps de concentration : ainsi s'achève la tragédie, dans le sang et dans l'horreur.\
Et, je pense, en cet instant, à celles et ceux d'entre vous qui ont été les compagnes et les compagnons, qui ont vécu cette souffrance, qui portent aujourd'hui l'honneur, qui témoignent pour l'histoire et qui sont encore les symboles vivants d'une grande action qui a marqué l'Histoire de France.
- J'ai dit "ce fut une tragédie", mais ce ne fut pas, ce ne fut jamais une défaite. Les combats de février-mars 1944 n'étaient pas des combats désespérés : ils ont changé la face des choses et permis à la Résistance de franchir une étape nécessaire dans la lutte contre l'occupant. Ce ne sont plus des clandestins isolés, pourchassés, souvent inconnus de leurs chefs, qui se cherchent dans l'ombre et qu'il est impossible de réunir pour une action massive et coordonnée £ ce seront désormais des rassemblements d'hommes en armes, capables de fixer les grandes unités de l'ennemi et d'apporter aux alliés, quelques semaines plus tard, un appui qui sera décisif. C'est ici, c'est aux Glières, que sont apparues les premières lueurs du jour, et nul, même parmi les propagandistes les plus acharnés de l'ennemi et de ses complices, nul ne s'y est trompé.
- Les 460 hommes des Glières et leurs deux chefs légendaires ont montré la voie qu'il fallait suivre £ ils ont aussi montré qu'il était possible de la suivre par l'exemple qu'ils ont donné de leur solidarité et de leur détermination.
- L'exemple de la solidarité. On l'a souvent dit : rien n'était plus disparate que le maquis des Glières, où les réfractaires retrouvent des détachements de l'Armée secrète, qui comptent encore parmi vous quelques survivants, que je salue, que j'ai l'honneur de connaître moi-même à l'époque, les sections de Francs tireurs et Partisans et les soixante vétérans espagnols de la section de l'Ebre. Aucun groupe ne fut plus uni, en dépit des différences. L'amalgame s'est fait immédiatement entre ces hommes, qu'animait la même volonté de combattre pour la liberté. Symbole de la France et, pourrais-je dire, de l'Europe résistantes, mais aussi gage des succès du lendemain.
- Et la détermination des quelque dizaines d'hommes, 160-170, qui sont parvenus à forcer l'encerclement du plateau, ont aussitôt repris la lutte, rejoints par des centaines, puis des milliers de combattants £ beaucoup d'entre eux enfin se sont à nouveau retrouvés aux Glières lorsque les maquis en reprirent possession à la veille du débarquement allié. C'est ainsi que la Haute Savoie s'est libérée elle-même, c'est ainsi que les hommes des Glières sont entrés de plain-pied dans l'Histoire et dans la légende.\
Pensons en cet instant, mesdames et messieurs, à ces hommes qui, là-haut, il y a cinquante ans, ont fait savoir au monde que la libération de la France était commencée. Pensons à ceux qui ont laissé leur vie dans un combat par trop inégal, à ceux qui sont tombés sous les coups de gens, de leurs compatriotes, sans courage et sans honneur.
- Réjouissons-nous enfin d'avoir encore aujourd'hui, je viens de vous le dire, certains des survivants, vraiment, je les salue et la France doit les saluer.
- Je m'exprime en qualité de Président de la République, au nom de la Nation reconnaissante, je pourrais citer des noms, ils sont dans votre esprit, ils sont encore entourés de votre gratitude. Je pourrais dire aussi tant d'autres choses devant ces tombes, dans cette vallée, devant ces hauts paysages significatifs, d'âmes qui comprennent ce qu'est l'idéal et ce que peut et ce que doit signifier la mort consentie au service de la Patrie.
- Et c'est pourquoi lorsque l'on a bien voulu m'inviter à prendre part à cette cérémonie, c'est de grand coeur et avec un grand respect que je suis venu me joindre à vous. Merci à ceux qui sont tombés, merci à tous les combattants partout en France, il y en eut, mais le plateau des Glières et ceux qui y sont morts ont pris la valeur qu'aujourd'hui je célèbre en votre compagnie.\

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