Publié le 21 mars 1994

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'ouverture de la séance solennelle de la 91ème conférence interparlementaire à l'unesco, sur le rôle de l'ONU dans la prévention des conflits, Paris, le 21 mars 1994.

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'ouverture de la séance solennelle de la 91ème conférence interparlementaire à l'unesco, sur le rôle de l'ONU dans la prévention des conflits, Paris, le 21 mars 1994.

21 mars 1994 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Président,
- monsieur le directeur général,
- monsieur le secrétaire général,
- mesdames et messieurs,
- Recevoir à Paris la plus ancienne institution politique internationale existante, dont j'ai été membre moi-même jusqu'en 1981, et où se trouvent représentées 125 démocraties du monde entier, vous accueillir à l'occasion de la réunion de votre 91ème conférence qui se tient pour la cinquième fois en France, c'est pour mon pays un honneur et une grande joie.
- Je vous remercie, monsieur le président, de vos paroles d'accueil. Vous êtes, nous sommes, tous, marqués par le service de la démocratie. Je pense que chacun d'entre nous a essayé de la servir de son mieux au parlement, dans les diverses assemblées parlementaires où il a été appelé à siéger. Tel a été mon cas pendant trente-cinq ans, et je ne saurais l'oublier surtout quand réunis à Paris, vous m'invitez - parce que c'est la France et parce que je suis Président de la République française -, à me joindre à vous à l'ouverture de vos travaux.
- De grands principes inspirent votre action et je veux vous rendre hommage. Vous êtes nombreux, pas encore assez ! Les démocraties sont puissantes, mais elles ne le sont pas assez pour empêcher les manquements au droit. Donc il convient de construire, de parfaire et de protéger l'état de droit £ et ce qui va de pair, assurer la défense partout et en tous lieux des parlements. C'est vrai dans de nombreux pays qui ne relèvent pas de votre organisation parce qu'ils ne sont pas démocratiques, mais c'est vrai aussi d'un certain nombre de pays dits démocratiques qui n'ont pas toujours ce principe à l'esprit lorsqu'il s'agit de l'appliquer. Défense des droits des parlementaires, ce qui est la première façon de veiller sur ceux de leurs mandants, c'est-à-dire du peuple - c'est ce que vous faites à travers votre "Comité des droits de l'Homme des parlementaires" - £ défense des droits de l'Homme en général £ lutte tenace pour l'égalité des femmes et des hommes. Et il reste beaucoup à faire dans l'accès aux fonctions parlementaires et à leur exercice.
- L'ordre du jour de vos travaux indique que vous allez vous intéresser successivement à plusieurs sujets très importants : la prévention des conflits, l'environnement et la gestion des déchets, la situation politique économique et sociale dans le monde. Je ne veux pas empiéter sur vos débats et j'avais un peu cédé à l'envie déjà de précéder vos propres réflexions pour vous dire ce que j'en pensais, ce qui n'était pas une très bonne méthode £ j'y ai donc renoncé et j'attendrai de connaître les résultats de vos travaux pour m'en informer et y réfléchir.
- Mais j'insisterai sur ce dernier point - la situation sociale dans le monde -, car elle est sérieuse dans le sens où elle connaît aujourd'hui une extrême gravité. Elle est au coeur de la préoccupation de la plupart des responsables. Très récemment, une autre instance internationale, celle dite des sept pays les plus avancés sur le plan industriel, s'est réunie en séminaire sur la question de l'emploi. C'était la semaine dernière à Détroit.\
J'ai - et je ne suis pas le seul en France - beaucoup oeuvré pour que les grands pays en question se saisissent des problèmes concrets de leurs concitoyens. Cela a été rendu possible grâce à l'évolution de quelques grands pays qui ne prônent plus comme remède universel au chômage, la diminution des salaires ou la remise en cause de la protection sociale, ce qui reste cependant une tentation permanente pour beaucoup.
- Venant après les réflexions du Livre Blanc européen, les analyses commencent ainsi à converger sur la nécessité de créer de bons, de vrais emplois tout en continuant d'essayer d'améliorer le niveau de vie. Bien sûr, pour y parvenir, une croissance forte reste indispensable. Mais en explorant, dans le même temps, les voies nouvelles fondées sur la recherche et le développement de la technologie, l'éducation, la formation tout au long de la vie, une organisation du travail se dessine.
- Dans nos économies désormais mondialisées, il n'y aura de progrès durables que lorsque seront incluses dans les accords internationaux des clauses sociales contre le travail des enfants ou le travail forcé, et favorables à toute forme de démocratie sociale. J'ai le sentiment que ces idées gagnent du terrain et que vous allez y contribuer. Vos travaux vont porter aussi sur l'environnement et même très concrètement sur les déchets. Quoi de plus normal ? Cela peut paraître une question bien singulière ou bien particulière et pourtant, vous savez à quel point, surtout dans le monde industriel, ce problème saisit à la gorge de vastes secteurs de nos populations.
- Les citoyens d'aujourd'hui, vos électeurs, nos électeurs, considèrent - et comme ils ont raison ! - que doit être garanti et organisé un nouveau droit, celui de jouir d'une nature préservée, malgré la pollution engendrée par nos modes de vie. La Conférence de Rio a bien retenu, il y a deux ans, la notion de "vigilance écologique" £ en France, le gouvernement suit tous les six mois la manière dont sont appliqués ces principes dans notre pays. J'espère qu'il en va de même chez beaucoup d'entre vous.\
Enfin, vous avez prévu de travailler sur la prévention des conflits. Les deux parlementaires, l'un britannique, l'autre français, qui sont à l'origine de votre organisation, n'avaient-ils pas il y a plus d'un siècle émis ce souhait : "vivre en paix dans le respect de l'identité des peuples et de leur autonomie" ? Cela donne à réfléchir £ tant d'exemples tragiques viennent à l'esprit de cette absence de respect pour l'identité de chaque peuple.
- Dans le monde de l'après-guerre froide, bien des conflits restent possibles : pour tous ceux qui refusent la fatalité du passé, des nationalismes exacerbés ou de la simple force, prévenir ces conflits est un impératif. Vous pouvez y oeuvrer dans chacun de vos pays £ l'Organisation des Nations unies en est le cadre par excellence. Ne cédons pas à cet égard à une mode facile qui voudrait qu'après avoir méprisé cette organisation, on en ait naïvement attendu des miracles pour s'en déclarer aujourd'hui déçu. Chacun devrait savoir que toute organisation humaine, et particulièrement internationale, exige d'immenses efforts, une immense patience, une grande ténacité £ rien ne se fait tout seul, à tout moment la paix est menacée. Ici ou là, elle cède aux passions antagonistes, et comme au sein des Nations unies qui rassemble tous les peuples, ou à peu près, il reste encore à régler entre participants bien des litiges sanglants.
- On voit combien il est difficile de donner à cette institution tout le sens dont étaient porteurs, et restent porteurs, ses principes.
- Mais tout cela montre que les sociétés et les institutions qui ont été créées, avec leur caractère mondial, ont besoin de vous £ et j'espère que vos travaux vont vous permettre d'avancer.
- Cette organisation est irremplaçable, et la consolidation de la paix et la sécurité collective sont plus désirables que jamais. 184 Etats membres - et quelle histoire derrière eux, quelles sommes de déchirements, de passions, quelles ambitions contraires - et pourtant il le faut. Le Conseil de sécurité, les organisations régionales... à chaque degré il faut agir, et je suis heureux que cette assemblée réunie à Paris puisse y contribuer grâce à la somme d'expériences que vous représentez, sans oublier bien entendu votre volonté de servir la paix.\
Certains exemples montrent déjà que des progrès sont faits. Vous me permettrez d'avoir une sorte de privilège pour ce qui est construit ici même ou à côté, je veux dire l'Union européenne, qui peut aujourd'hui rassembler sur des problèmes difficiles qui opposent ses membres, quelques grands pays d'Europe, quelque 340 à 350 millions d'Européens et chacun peut imaginer le processus qui eût été possible par l'absence d'une organisation de cette sorte en face du développement puis de l'effondrement de la société soviétique, de l'éparpillement, des divisions de la puissance des forces centrifuges qui tendent à ce que chacun - et c'est normal et on peut le comprendre, encore y a-t-il des limites - tend à affirmer ce qu'il est, au détriment des autres !
- Pour conclure, permettez-moi, mesdames et messieurs, de vous adresser au nom de la France et en mon nom personnel, mes voeux de réussite et ceux que je forme pour que, partout, les gouvernants qui sont issus d'élections libres et régulières puissent remplir leurs fonctions, assumer leurs devoirs, selon les principes qui sont nôtres.
- Et qui mieux que vous connaît le prix de ce principe, monsieur le Président, mesdames et messieurs. Je suis sûr que votre regard s'est porté sur ces quelques grandes actions £ vous les ferez avancer , - sans vouloir à l'avance réduire votre mérite aussi peu que que ce soit -. C'est l'histoire de l'humanité : de grandes chutes, des révolutions £ et tout le reste du temps, une évolution si lente, si lente, qu'on doit se réjouir d'avancer au pas qui est le nôtre, à la condition bien entendu de toujours refuser de s'arrêter au bord de la route.
- Monsieur le président, mesdames et messieurs, je vous remercie.\

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