Publié le 22 février 1994

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'histoire de la ville de Francfort et la naissance de la culture européenne, Francfort le 22 février 1994.

22 février 1994 - Seul le prononcé fait foi

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'histoire de la ville de Francfort et la naissance de la culture européenne, Francfort le 22 février 1994.

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Monsieur le Président de la République,
- Monsieur le Bourgmestre de Francfort,
- mesdames et messieurs,
- Ma présence s'explique ainsi : en 1986, en l'église Saint-Paul, tout près d'ici, la ville de Francfort m'a conféré une qualité dont je suis fier, celle de citoyen d'honneur. Au fond, je ne sais pas pourquoi. Peut-être les francfortoises et les francfortois, dont on vient de célébrer les mérites, de souligner parfois les travers, avaient-ils deviné en moi quelqu'un qui s'intéressait à cette ville et qui pourrait l'aimer.
- Tout ce que je viens d'entendre pourrait m'y conduire, si ce n'était fait depuis longtemps.
- Vous imaginez donc le plaisir de l'agrément que j'éprouve aujourd'hui à célébrer avec vous et au côté du Président von Weizsaecker le douze centième anniversaire de votre ville.
- Un autre citoyen d'honneur aurait dû se trouver parmi nous si le destin l'avait voulu, M. Hermann-Josef Abs £ mais les choses sont ainsi, la vie et la mort ont leurs exigences.
- Je viens célébrer avec vous aujourd'hui, non seulement le passé prestigieux d'une ville, mais aussi son présent, et pourquoi ne pas apercevoir avec vous, derrière ce présent, les lignes de son futur.
- A vrai dire ce n'est pas à moi de raconter Francfort. Cela a été excellemment fait tout à l'heure. Mon rôle est d'écouter, d'apprendre et mon devoir est de comprendre.
- J'ai aimé les beaux discours qui viennent d'être prononcés. Je ne chercherai pas à leur faire écho et je limiterai mon propos à l'aspect particulier que je représente parmi vous : la relation, celle de l'Histoire, celle de la culture, celle de la politique, celle de l'Europe, la relation entre votre pays, votre ville, et la France.
- Ma première visite à Francfort, ce fut aussi ma première visite en Allemagne. Cela s'est passée en 1946 ! J'étais bien venu un peu en Allemagne dans les années précédentes, mais on ne peut pas dire que c'était en visite. 1946 ! Les plus anciens d'entre vous ont encore la mémoire douloureuse de ce spectacle. Et j'ai été tellement frappé par cette destruction, cette forme aussi de barbarie, que je me suis dit qu'il me faudrait revenir, à travers le temps : "puisse Dieu me prêter vie, pour constater de quelle manière les femmes et les hommes de ce pays repartiront à la conquête du temps".
- J'y suis revenu plusieurs fois, notamment à cette date que nous avons déjà célébrée, en 1986. Je n'aurai pas l'occasion, aujourd'hui de voir grand chose sinon ce bel opéra, peut-être dans un moment l'Hôtel de Ville. Mais je sais, tout le monde sait que Francfort a dominé sa peine, qu'elle garde pour elle ses souvenirs les plus tragiques, qu'elle en tire les leçons qui lui conviennent, mais qu'aujourd'hui elle est redevenue une grande, puissante et belle cité, qu'elle a su relier les années d'autrefois à celles d'aujourd'hui. Et qu'elle représente aujourd'hui l'un des pôles de l'Europe à construire.
- Pour nous Français, quelle somme de culture ! Et c'est le seul objet de ma réflexion, du moins celle que je voudrais vous communiquer, car tant d'autres sujets ont été traités par vous, monsieur le maire, par vous madame, par vous monsieur le Président de la République, que cela suffit à la moisson personnelle que j'entends faire pour nourrir ma réflexion des jours prochains.
- Quelle somme de culture ! Quelle chance d'exister ! Quelle force sous-jacente ! Pour nous, Français, Francfort évoque des liens très anciens. Par delà les divisions et les affrontements, le passé de votre ville nous remet en mémoire ce grand moment de notre histoire que fut la renaissance carolingienne, "lieu de passage", répète-t-on, et c'en est un entre l'histoire de France et l'histoire allemande.\
Francfort est aussi et a toujours été un carrefour pour l'idée européenne.
- Vous avez rappelé vous-même, tout à l'heure, que c'est ici, en 794, que Charlemagne a réuni en son Palais de Franconovurd un premier synode impérial. Quelle chance avait cet empereur que de pouvoir réunir des synodes et en somme de rassembler, dans ses seules mains les pouvoirs spirituels et les pouvoirs de l'empire ! Je dis "quelle chance pour lui" mais peut-être pas pour les autres.. Mieux vaut ne pas trop souvent répéter ce type d'expérience ou bien le synode décidera des destinées politiques et le pouvoir politique se mêlera de la conduite des affaires spirituelles.
- On dit que quelques années avant cette date de 794, Charlemagne, alors qu'il était poursuivi par les Saxons, avait trouvé, comme par miracle, ici, un gué lui permettant de franchir le fleuve et de se mettre en sûreté. Voilà la vocation du point de passage, voilà la tradition, voilà le destin de Francfort. Au moment du partage carolingien qui donne le royaume germanique à Louis l'Allemand, lequel fera de Francfort - faut-il le dire ici ? - la première capitale de la Germanie carolingienne, la rive droite du Rhin était dénommée "Franconie de l'Est" et il peut être distrayant de constater qu'un dictionnaire français du XIXème siècle, qu'on appelle "Le Bouillet", désignait encore, de nombreux siècles plus tard, la Franconie comme l'ancienne France. N'y voyez pas, mesdames et messieurs, la moindre revendication ! Ce qui est nôtre nous suffit et j'espère qu'il en va de même pour ceux qui m'écoutent puisque nous avons décidé ensemble de construire autre chose, l'unité franco-allemande. Mais enfin, dans ces mots, réside bien la parenté que M. von Weizsaecker a bien voulu relever en y ajoutant une petite touche personnelle qui me concernait de près. C'est vrai, François, la France, Francfort, la Franconie, je ne m'y retrouve plus ! J'étais voué à devenir européen par destination, comme on le dit dans les ouvrages de droit.
- Pour de nombreux Français, encore et toujours, Francfort est aussi synonyme de refuge et de tolérance. Vous avez eu raison, monsieur le maire, de le souligner et de rappeler qu'à la fin du XVIIIème siècle 100000 huguenots s'étaient installés en Allemagne centrale, principalement dans cette ville et dans ses environs, ce qui explique que certains villages de Hesse aient parlé français jusqu'à la fin du siècle dernier. Chez vous, en Allemagne, Francfort est un symbole d'unité et vous savez, je le sais maintenant mieux qu'en arrivant, qu'ici étaient élus les empereurs, les rois. J'ajouterai qu'en 1848, sous les plis du drapeau noir, rouge et or, votre parlement tint dans l'Eglise Saint-Paul ses assises, avec l'ambition de donner, dans l'esprit des mouvements révolutionnaires de 1848 qui traversèrent toute l'Europe, une constitution à l'Allemagne unifiée.
- Francfort est, en quelque sorte également, un des livres d'heures de notre histoire de l'Europe. Ville carrefour, son dynamisme est ancien puisque le roi de France François 1er évoquait, en 1519, je le cite, "cette ville de commerce, la plus célèbre non seulement d'Allemagne mais de presque toute la terre". Cet élan ancien, Francfort ne l'a jamais perdu. Combien de figures illustres se sont ici succédées ? La liste que vous avez citée est déjà longue, je n'y ajouterai rien. Mais comment ne pas penser à Nietzsche qui, dès 1885, écrivait à la "remarquable" - c'est son terme - Melle Rese von Shirnhofer, dans ses "Réflexions sur nos chers Européens" les mots suivants : "ce que je vois venir lentement et comme avec hésitation, c'est l'Europe unie". Comment également, en cet endroit, ne pas penser, comme vous l'avez fait, à Goethe, cet homme universel, inventant une nouvelle culture européenne ?\
Entre nos deux pays le dialogue, nourri tout de même par des valeurs communes beaucoup plus qu'on ne le croit, est devenu presque naturel. Les échanges culturels ont fait des progrès considérables, surtout grâce à la jeunesse, ils sont encore insuffisants. Il nous faut dépasser les barrières linguistiques, surmonter les différences de mentalité et les modes de pensée. Et cependant l'Europe, grâce à nous, a su commencer à se donner les moyens de son ambition. Elle doit ou elle se doit à elle-même de se doter d'une culture vivante et ouverte qui constituera le meilleur rempart contre les reculs de l'Histoire. Au fond, l'un de ceux que nous avons cités a exprimé une pensée simple : "chacun ne comprend que ce qu'il entend". Eh bien ! il faut donner à l'apprentissage des langues la place qu'il mérite. Il est très important que les Français et les Allemands puissent avoir accès à la culture de leurs partenaires principaux et nous avons, pour cela, plusieurs outils : l'Office franco-allemand pour la jeunesse, Arte, la chaîne de télévision franco-allemande et, au-delà de tout cela, nous avons la construction politique, économique, monétaire, de défense, nous avons l'union franco-allemande.
- En célébrant le 1200ème anniversaire de Francfort, nous nous sommes arrêtés un moment sur notre passé : au moins nous pouvons y puiser l'énergie et l'inspiration qui permettront d'aller plus loin. On ne peut pas se contenter de célébrer les périodes glorieuses, il faut bâtir et façonner le temps qui vient.
- Alors, dans cette tâche, abordons de façon novatrice tous les problèmes qui se posent à nous. Il y faudra beaucoup de courage et de constance. L'Allemagne par sa situation géographique sera au centre des nouvelles liaisons que nous devrons mettre en place entre l'Est et l'Ouest du continent européen. On dit l'Ouest, on dit l'Est parce que ce sont des points cardinaux et parce que c'est notre habitude mais je rêve du moment où dépassant cette distinction, nous dirons tout simplement l'Europe. Sachons donc nous doter d'un vaste réseau de communications, de transports, de télécommunications pour que demain les régions de toute l'Europe et des villes, par exemple Francfort, Paris, Berlin, Varsovie, Moscou, la liste serait longue pour être complète, soient encore plus proches les unes des autres.\
Comment ne pas évoquer la perspective de l'Union économique et monétaire, alors que l'Institut monétaire européen vient d'installer à Francfort son siège ? Ce qui est en jeu pour nos deux pays et pour l'Union européenne, c'est la création en particulier (naturellement ce n'est qu'un souci parmi d'autres), d'une monnaie forte et stable. Là-dessus vous vous y entendez, et je ne parlerai pas comme Luther ! Mais enfin, le fait que notre monnaie devienne un jour celle du plus important ensemble économique mondial et peut-être la meilleure monnaie du monde n'est pas indifférent ! La France, pour sa part, entend jouer son rôle pleinement pour que la perspective de la monnaie unique, prévue par le Traité de Maastricht que j'ai signé, en engageant la France, après avoir obtenu le consentement populaire, soit concrétisée. En choisissant Francfort comme siège de la future Banque centrale européenne, en dépit des préventions de toute sorte, nous avons fait un choix porteur d'avenir. Symbole de la puissance monétaire allemande, pourquoi cette ville ne deviendrait-elle pas le symbole de la puissance monétaire européenne ? Et de ce fait, nous ne le cachons pas, l'Allemagne, à qui nous avons confié le siège de cette future banque, détient une responsabilité particulière pour le succès de cette entreprise.
- Un anniversaire comme celui que nous célébrons, s'il est propice à la mémoire, l'est aussi aux projets et aux ambitions, Francfort, vous l'avez dit, madame, capitale secrète de l'Allemagne, ne manque ni de projet ni d'ambition, si j'ai bien compris ce qui a été dit, et je m'en réjouis. Nous avons besoin de grandes métropoles, fortes de leur esprit de liberté, et même d'indépendance. En tant que cité originale et qui ne ressemble à aucune autre, je me réjouis de ce que Francfort soit redevenue ce centre de pensée et d'action vers lequel peut se tourner toute l'Europe et bien au-delà.
- Je fais des voeux pour vous, mesdames et messieurs, Francfortaises et Francfortais, et pour vos enfants, ceux qui n'auront pu, parce qu'ils sont trop jeunes, prendre part à cette assemblée. Elle est pour nous, pour moi en particulier, l'occasion de répéter cette forme de serment qui n'a jamais été prononcé au lendemain de la guerre dans le désastre, ni dans les années qui ont suivi ni dans la remontée de la gloire, de la vie, de l'espoir : oui, "vive Francfort ! Vive l'amitié franco-allemande ! Vive l'Europe, notre patrie ".\

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