Publié le 15 octobre 1991

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les missions de l'UNESCO, Paris le 15 octobre 1991.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les missions de l'UNESCO, Paris le 15 octobre 1991.

15 octobre 1991 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le président,
- Monsieur le directeur général,
- Mesdames et messieurs,
- En cet instant se retrace dans ma mémoire l'histoire de l'UNESCO depuis qu'après la première guerre mondiale naquit la commission de coopération intellectuelle internationale qui ne prit une forme institutionnelle qu'en 1945. 1945 : songeons à ce qu'était le monde à cette époque. La guerre la plus meurtrière de l'histoire venait de s'achever. C'était le temps alors de toutes les ambitions. Les bases d'une organisation des Nations unies ont été jetées, et l'on songe aujourd'hui, on n'y pensait sans doute pas naguère, à l'interrogation de Paul Valéry à l'intention de Salvador de Madariaga : que serait une Société des Nations sans une société des esprits ?
- En effet quelle espérance, mesdames et messieurs : un lieu où prendraient formes l'idée d'un droit à la culture ainsi que des projets internationaux d'échanges et de coopération entre les grandes civilisations ! Eh bien, ce lieu, il est ici, et vous vous rassemblez pour justifier l'ambitieuse entreprise.
- Certes, au dialogue ouvert entre femmes et hommes de bonne volonté s'est trop souvent substituée depuis lors ce qu'on appelle la langue de bois de ceux qui parlent sur ordre ou au nom d'un ordre. Eh bien malgré tout, quarante-six ans après, même si des crises douloureuses éclatent encore à travers le monde, les hommes et les Etats réapprennent à se parler. En deux ans, les murs se sont effondrés, des prisons ouvertes, des esprits libérés, tandis que resurgissent en même temps des nationalismes anciens souvent oubliés, des antagonismes nouveaux, des fanatismes enfouis, des racismes qu'on avait cru disparus.\
Face à ces contradictions, seule la réconciliation des hommes par le respect de l'autre et le partage de la pensée sauront nous préserver du pire. Je pense qu'après tout cette réponse s'appelle la démocratie.
- Démocratie qui suppose le refus de l'irrationnel et la reconnaissance des identités. Refus de l'irrationnel, celui-ci nous interdit d'abdiquer devant les fanatismes de toutes sortes que l'on retrouve sous toutes les latitudes, dans toutes les civilisations. La reconnaissance des identités exige que soit respecté l'équilibre toujours difficile et cependant nécessaire entre les groupes humains, les ethnies qui constituent les peuples, les peuples qui font les nations, les nations qui font la société internationale.
- Or, une seconde chance nous est offerte. Nous vivons maintenant comme une autre après-guerre : celle qui nous a fait sortir du monde coupé en deux et des blocs militaires. Léon Blum l'avait affirmé en 1946, je le cite £ "on attend de l'UNESCO deux résultats qui ne sont nullement incompatibles, bien au contraire : d'une part des initiatives précises, méthodiques, progressives dans un certain nombre de domaines techniques essentiels et d'autre part, une action d'ensemble sur la condition spirituelle des peuples et des individus".\
Au-delà des programmes sur lesquels vous travaillez, votre véritable objectif n'est-il pas de renouer avec la société des esprits que j'évoquais pour commencer ? Il serait impensable que l'UNESCO ne puisse constituer ce forum qu'elle a pour mission d'être, pour traiter l'ensemble des grands problèmes de civilisation du monde contemporain. Il serait impensable que l'UNESCO ne soit pas pleinement ce pourquoi elle a été faite et c'est pourquoi vraiment, j'appelle en tant que pays hôte de l'UNESCO l'ensemble des Etats à venir rejoindre aujourd'hui cette forte puissance mondiale de la pensée et de la création que vous entendez aujourd'hui représenter.
- Le temps de la responsabilité intellectuelle et culturelle des Etats et des peuples est revenu. Réapprenons à penser, à travailler ensemble. Non plus seulement, en de simples colloques aussi intéressants et fructueux qu'ils soient mais en constituant une enceinte responsable capable de proposer des lignes de conduite et de prendre des engagements au nom des Etats qui s'y retrouvent. Pourquoi ne pas aborder directement et par vous-mêmes les problèmes fondamentaux, ceux de cette fin de siècle : l'environnement, le devenir de la ville, le sort des minorités, l'apprentissage de la démocratie et bien entendu la définition d'une nouvelle coopération culturelle Nord-Sud, généreuse, efficace, en un mot : exigeante. Car le vent de la liberté n'a pas seulement soufflé sur l'Est. Au Sud aussi, de plus en plus nombreuses sont les voix qui s'élèvent pour réclamer davantage de dialogue, de responsabilité, davantage de droits.
- Je me réjouis de ces revendications £ elles portent en elles les germes du renouveau. Mais il faut le répéter partout, le répéter sans cesse, comme je m'efforce de le faire moi-même : la liberté est indissociable du développement. On ne bâtit pas la démocratie, le progrès, sur la misère et l'injustice. Or le poids de la dette, l'effondrement des matières premières, la dégradation de l'environnement s'aggravent chaque jour et aggravent en même temps une situation déjà insupportable. Dans tous ces domaines, vous connaissez l'action de la France et c'est vrai qu'au cours de ces dernières années, la plupart des initiatives ont été prises par notre pays, ont été partagées par lui, afin d'alléger tous ces poids sous lesquels ploient l'énergie, le courage et la vie des hommes sur la terre.\
Mais vous avez une ambition particulière, l'approfondissement du savoir, l'essor des connaissances, le développement de l'éducation qui sont à la source même, précisément, de tout développement, en même temps que de la démocratie, puisqu'il s'agit de la prise en main de leur destin par les citoyens. Le droit à l'éducation reconnu par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme demeure encore lettre morte pour une part importante de l'humanité. Près d'un milliard d'adultes, dont les deux tiers sont des femmes, demeurent analphabètes £ plus de 100 millions d'enfants, dont une majorité de filles, n'ont pas accès à l'enseignement primaire £ de 10 à 20 % de la population ne maîtrise pas les mécanismes élémentaires de la lecture et de l'écriture, même dans les Etats industrialisés. Et cette situation s'est alourdie au cours des dix dernières années. Comme l'a rappelé la conférence mondiale sur l'éducation pour tous, tenue en Thaïlande l'année dernière, c'est, au sein du système des Nations unies, à l'UNESCO, qu'incombe très particulièrement la responsabilité de l'éducation. Et c'est donc à votre organisation qu'il appartient au premier chef d'apporter la réponse. Vous le ferez d'autant mieux, mesdames et messieurs, que vous vous concerterez avec les différentes institutions internationales qui interviennent dans ce domaine, les organisations non gouvernementales ainsi que les grandes fondations ou institutions d'aide bilatérale.\
Encore faut-il que l'UNESCO, elle-même, s'en donne les moyens, ou qu'elle les ait. Qu'elle soit par son expérience, par sa qualification, par sa ténacité, ce pôle d'excellence dont l'autorité s'impose et s'imposera pour susciter autour d'elle l'engagement de la communauté internationale tout entière. C'est ce que je voulais exprimer il y a un moment en faisant appel à celles et ceux qui ne sont pas encore, qui ne sont plus parmi vous et qui devraient, tous ensemble, s'engager dans l'ambitieuse réussite qu'exige le sort de l'humanité. Les événements de ces dernières années sont là pour le démontrer : les hommes de science et de culture précèdent souvent les autres et en particulier les responsables politiques, ou du moins les inspirent pour leur indiquer le chemin.
- Enfin, la France salue les efforts entrepris par vos responsables, par votre directeur général, monsieur Frederico Mayor. Elle nourrit pour vous et pour votre organisation les plus grandes ambitions, et se déclare prête, elle, la France, à contribuer de son mieux aux grands débats qui vous attendent.
- Je n'ai que peu parlé de vos programmes. Cependant comment ne pas citer, en ce moment et ici, la restauration en cours des sites d'Angkor au moment où renaît, après tant d'épreuves, la nation cambodgienne dont la pleine autorité internationale sera reconnue, à Paris, la semaine prochaine ?
- Mesdames et messieurs, vous êtes l'Universel. Je le répète, votre vocation c'est l'universalité, dans l'espace, dans le temps et dans le savoir. Plus que jamais, l'humanité se cherche des points de repère. Vous êtes là pour les lui fournir.
- Je suis convaincu que cette 26ème Conférence générale de l'UNESCO vous permettra d'avancer, de façon décisive, dans cette voie. C'est pourquoi, au nom de la France, heureuse de vous accueillir à Paris, je vous exprime mes voeux de bienvenue en même temps que mes voeux de plein succès pour vos travaux.\

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