Publié le 1 juin 1990

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la protection de la forêt et le reboisement entrepris par les enfants des écoles et l'ONF, Cabrières d'Avignon, le 1er juin 1990.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la protection de la forêt et le reboisement entrepris par les enfants des écoles et l'ONF, Cabrières d'Avignon, le 1er juin 1990.

1 juin 1990 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Président du Conseil général,
- mesdames,
- messieurs,
- D'abord je dois vous remercier de votre accueil. Merci à celles et à ceux qui prennent part à l'organisation de cette lutte pour la préservation de la forêt et donc de la nature, pour le soin mis par les enseignants et le travail aussi sans doute qu'ils ont fourni £ la disponibilité, je crois pouvoir dire l'enthousiasme, des enfants, des écoliers mobilisés d'un village à l'autre. J'ai pu voir de quelle façon les classes qui m'ont présenté leurs travaux y ont mis du coeur et de l'intelligence. Alors, vous qui êtes là devant moi, je vous remercie. J'ai d'ailleurs pu voir en passant là, sur le terrain brûlé, avec les pancartes, les travaux de reboisement déjà accomplis par vous. A peine les derniers arbres, les dernières herbes brûlés sont-ils couchés que déjà on voit reverdir des plantes et il n'y a que quelques mois de cela, c'est bien. J'ai senti que cela va au-delà de cette situation dramatique qui a été évitée de justesse, grâce au concours de tous ceux qui en ont la charge et particulièrement des pompiers que j'ai tenu à saluer il y a peu de temps - quelques jours seulement - à l'Elysée, lorsqu'ils sont venus me faire une visite. Je crois que cela va plus loin dans votre esprit. Vous avez senti comme une sorte d'obligation morale et de vocation. L'un d'entre vous m'a récité - ils étaient trois d'ailleurs - un acrostiche, un poème : "hymne à la forêt". Je crois bien avoir compris que vous l'aimez votre forêt. Il s'agissait d'une petite forêt près de Cavaillon. Mais c'est la même chose, je pense, du côté de Guillestre, puis c'est la même chose à Cabrières et ailleurs. Vous représentez là - en particulier dans ce département, mais aussi dans toute la région - une cohorte d'avant-garde. C'est vous qui montrez l'exemple. J'aimerais bien voir cet exemple se répercuter dans l'ensemble des départements de France. C'est bien de nous proposer un modèle. Ce que vous avez fait à votre âge, vous allez continuer de le faire, je suis sûr, quand vous serez adulte. Vous serez les protecteurs de la forêt.
- J'ai voulu m'associer dans ces monts de Vaucluse à la campagne lancée par les ministres qui sont là présents, - ministre d'Etat ministre de l'éducation nationale, ministre de l'intérieur, ministre de l'agriculture et de la forêt - afin de parvenir à protéger d'une façon cohérente et logique cet élément essentiel que j'aime aussi comme vous et qu'on appelle la forêt.\
Quand j'ai la possibilité de rentrer chez moi, je suis au milieu d'une immense forêt, je n'ai que des arbres autour de moi. J'ai représenté comme maire, conseiller général, député, une immense forêt, celle du Morvan. Je suis donc un compagnon des arbres et je m'étonne toujours que l'homme fasse si peu attention à ces compagnons apparemment indifférents et qui ne le sont pas, les arbres de toutes les essences, de toutes les espèces. Ces forêts qui sont l'oeuvre des hommes. Vous savez - vous qui avez déjà de l'expérience - qu'une forêt qui serait sauvage, qui ne serait pas traitée, exploitée, mise en forme, protégée, c'est une forêt qui dépérirait. Seules sont belles, grandes et fortes les forêts que l'homme a mises en place. Car la forêt française, même la forêt méditerranéenne, ce n'est pas une forêt que l'on appellera naturelle. Ce milieu a été influencé, entretenu par l'homme depuis des siècles. Les ordonnances des Rois de France, en particulier celles du temps de Louis XIV avec Colbert, en 1669, ont défini des conditions strictes d'usage et de protection. Quand vous voudrez bien consacrer du temps à l'étude de ces textes vous verrez combien ils sont intéressants. Moi-même, je me suis occupé de planter des chênes et je sais qu'il faut avoir un peu de patience, car le chêne qu'on plante déjà grand comme cela, il sera adulte à 95 ans. On ne le verra donc que grandissant dans son enfance et qui le verra grandir véritablement ? Même pas mes enfants, tout juste mes petits-enfants. Ce qui veut dire que la forêt c'est une affaire de continuité d'une génération à l'autre. Souvent cette continuité ne peut être assurée que par des organismes publics qui eux ont la pérennité tandis que l'on n'est jamais assuré dans une famille de pouvoir comme cela, à travers un siècle, deux siècles, persévérer dans l'entreprise. On se disperse. D'où le rôle indispensable de tous les organismes qui concourent au plan municipal, départemental ou national à la sauvegarde, à la protection, au développement de la forêt. Dès qu'un arbre dit noble disparaît, aussitôt c'est un arbre moins noble qui apparaît, qui prend sa place. Les arbres que l'on appelle de lumière, qui laissent le soleil traverser les ombrages pour fructifier le sol, si on ne s'occupe pas d'eux, il y aura - je ne veux pas donner la liste des arbres de moins grande et de moins bonne qualité - mais enfin quand le chêne, quand le hêtre, quand le cèdre, auront cédé la place, on retrouvera encore de beaux arbres avec les charmes, avec les bouleaux, avec les formes de pin de toutes sortes.
- Puis quand ils auront disparu, finalement on trouvera la garrigue et le feu de nouveau, avec des forêts qui ne pourront pas être exploitées. Si elles ne sont pas exploitées, si elles ne présentent aucune chance de profit, quand ce ne serait que le profit du repos et de l'environnement, personne ne s'en occupera plus et le feu pourra, lui, régler leur sort.\
Pour la forêt, je ne vais pas entonner un hymne après tant d'autres à la forêt provençale. Tenez, prenez celle du Mont Ventoux, ce n'est pas loin d'ici £ c'est vrai qu'elle a été célébrée déjà depuis Pétrarque, votre ami Pétrarque, notre ami commun. Et puis, c'était l'ami d'un autre de nos amis communs chez lequel vous m'avez conduit il y a si peu de temps, avant sa mort, René Char, monsieur le Président, car je connaissais votre amitié pour lui, vous avez bien voulu me la faire partager £ et puis beaucoup plus antérieurement Mistral, puis combien d'autres. Alors cette forêt elle a changé depuis lors mais elle n'est maintenue que par l'intervention d'une société organisée par l'intervention de l'homme.
- Les arbres que je viens de voir là, ceux qui ont été sauvés, ce sont des cèdres de l'Atlas. Au début il y en a eu quelques-uns de planté il y a un siècle. Mais c'est surtout au lendemain de la Libération, j'ai su que la population d'ici avait organisé, les jeunes surtout, une sorte de fête, fête de la forêt et qu'à cette occasion ils ont planté des cèdres. Eh bien, il faut que vous fassiez la même chose. J'ai remarqué qu'il y en a plusieurs qui étaient morts, désséchés à cause non pas du feu mais de la sécheresse, de la sécheresse qui aujourd'hui sévit sur nos régions, il faut les remplacer et vous allez voir dans quelques temps cela pousse plus vite que les chênes, vous aurez le temps de voir une très belle forêt autour de Cabrières qui en plus sera protectrice à l'égard du village.
- Je ne veux pas développer les arguments, simplement j'ai pu constater l'effort des écoles ou des collèges du département. Ce n'est pas commode car le terrain est difficile, il y a un soleil qui tape dur. Ce n'est pas si facile que cela, il faut le vouloir, il faut aimer, d'ailleurs on ne réussit bien que là où l'on aime et là où l'on travaille retenez cette remarque, elle vaut pour beaucoup de choses. Je sais qu'avec vos familles, avec les enseignants, vos maîtres, vous avez entrepris ce travail et je vous en remercie.\
L'incendie de 1989, c'était le 9 août m'a-t-on dit, a quand même détruit 450 hectares ici à Cabrières, je crois qu'il venait des environs de la Fontaine de Vaucluse, admirable endroit. Va-t-on laisser la forêt saccagée par la folie des hommes ? Vous avez eu raison de dénoncer cette barbarie, cela ne mérite pas d'autre mot, la barbarie des choses, la barbarie des hommes, tout serait bien car les hommes sont finalement à l'origine de tout. Vous avez lié dans votre exposé, à mon avis très utilement, le tragique événement de Carpentras dont la signification symbolique est écrasante et montre à quel point nous avons besoin de lutter pour sauvegarder les vraies valeurs de civilisation qui sont d'abord celles de la solidarité et le refus de tout racisme, de toute exclusion. Tout cela exige un effort, une mobilisation. Savez-vous que sur la superficie réduite que nous venons de visiter il a quand même fallu mobiliser près de 500 pompiers et forestiers, 120 camions et 11 avions. Je ne dirai pas simplement pour la commune de Cabrières, mais enfin il s'agit d'une superficie importante £ lorsque l'on mesure le désastre 450 hectares par rapport à l'immensité de la forêt française, voyez la tâche qui reste devant nous.\
Voilà mesdames et messieurs, chers enfants, ce que je tenais à vous dire pour vous marquer la signification de cette visite. Il faut que vous ayez des conceptions très claires, comment bâtir les maisons, comment obtenir la garantie des habitants de cette maison, des propriétaires ou des locataires qu'ils feront ce qu'il faut pour débroussailler tout autour. J'ai pu voir ici une maison qui n'a pu être sauvée que parce que ceux qui sont là ont eu la sagesse et l'intelligence de débroussailler, cela s'est arrêté juste à leur porte, le feu. Il faut faire cela partout. Le ministre de l'agriculture et de la forêt dispose d'un certain nombre de principes qu'il s'agit de mettre à exécution partout. Le feu gagne du terrain selon les régions, c'est-à-dire selon la nature du terrain £ quand le terrain est commode pour se défendre cela marche mieux, mais d'une façon générale cela dépend de l'organisation et je dois adresser l'expression de ma gratitude au Conseil général du Vaucluse qui a pris l'affaire en main, qui a développé les initiatives et qui a montré l'exemple à l'ensemble des départements français. Cela montre que les élus locaux, quand ils le veulent, remplissent un rôle indispensable. Voilà, c'est une action civique, vous aviez raison de le dire, c'est une action de sauvegarde de la France, c'est une action de salut de la nature. Commençons par cela. Débroussaillons, entretenons la forêt, surveillons-la, replantons, disposons des moyens d'arrêter le feu lorsqu'il se produit, parons aux inconvénients majeurs de la sécheresse, problème qui nous est posé depuis quelques années et qui le sera particulièrement cet été. Il faut donc prendre les devants mais je sais qu'il existe ici une entente inter-départementale qui regroupe tous les départements méditerranéens tandis que votre région a su prévoir dans l'organisation des différentes adductions d'eau, des distributions d'eau. Votre région est moins menacée que d'autres, moins prévoyantes, si la sécheresse devait continuer.\
L'Office National des Forêts, - je tiens à dire à ses agents qui sont ici aussi mes remerciements - j'ai pu les voir cette semaine même d'ailleurs à l'ouvrage mais c'était dans un autre département et je sais de quelle façon ils savent travailler et leur travail est souvent très difficile dans les forêts peu ou mal exploitées. Il faut qu'ils réparent les dommages de l'oubli ou de l'incurie. Ils le font : les communes, j'en ai parlé, la sécurité civile, les sapeurs pompiers, l'armée. A cette liste que tout le monde connaît, maintenant je dois ajouter les enfants des écoles, vous comme les autres. Comme vous commencez tôt, je suppose que cela va éclairer toute votre existence. Ce n'est pas impossible, pendant très longtemps, 20 ans, et dans plus longtemps encore, 40 et alors là 60 ans, vous serez des agents actifs, vous veillerez partout à répandre cette notion indispensable pour la réussite d'un pays qu'il faut protéger la nature, votre nature, la nôtre.
- L'Etat de son côté a accru sa participation en matériel, en hommes, il y a davantage d'avions, d'hélicoptères, bombardiers d'eau, il y a encore plus de patrouilles de surveillance, d'unités de forestiers et de sapeurs. Mais quels que soient les effectifs et les efforts, si nous ne remplissons pas la tâche de prévention, si on n'intervient pas avant le feu sur le terrain, si on ne mobilise pas les esprits, - et c'est ce que vous faites, vous mobilisez l'attention -, on n'aboutira à rien.
- Voilà, mesdames et messieurs, une leçon qui vaut pour tout, pour la marche de la République, pour la sauvegarde de ses valeurs, pour la réussite de la France dans le monde, pour votre avenir à vous, à chaque étape de votre vie. Il faut d'abord tenter de prévenir, de prévoir, il faut organiser le temps, essayer de le maîtriser et si le malheur arrive quand même, alors il faut lutter, il faut guérir. J'ai vu tout à l'heure les représentants du SAMU qui se trouvaient présents. Toute la chaîne de solidarité doit être mise en place. Vous l'avez fait.\

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