Publié le 13 mars 1990

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'importance de l'éducation nationale et sur le refus de l'intolérance et du racisme, Luzy le 13 mars 1990.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'importance de l'éducation nationale et sur le refus de l'intolérance et du racisme, Luzy le 13 mars 1990.

13 mars 1990 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- mesdames et messieurs,
- Ainsi s'achèvera à Luzy, le voyage qui toute la journée m'aura retenu dans la Nièvre. Voyage très intéressant et instructif, et pour cause : deux collèges et un centre culturel. Ce deuxième collège de la journée, je l'ai trouvé vaste, bien installé, j'imagine agréable pour les enfants, leur laissant la possibilité de bouger, de ne pas être entassés, et de respirer le bon air de ce sud Morvan. J'ajoute que j'ai été impressionné par la tenue des classes et par la qualité des maîtres, en même temps que Mme le Principal m'exposait l'ensemble des données qui expliquaient l'histoire d'une part, et les perspectives d'autre part, du collège de Luzy. Quand je disais instructif, c'est que, en vérité j'ai constaté sur le terrain, comme à Moulins Engilbert et à Luzy, qui sont des petits chefs-lieu de canton, que notre éducation nationale se forme à toutes les disciplines modernes, sans oublier sa fonction essentielle qui est de préserver les enseignements fondamentaux. Tout cela est réconfortant, justifie l'effort entrepris, effort considérable au cours de ces dernières années et particulièrement depuis deux ans, considérable pour doter la France de l'instrument dont elle a besoin, et les Français du moyen de s'instruire, d'être initiés aux sciences, aux lettres, aux techniques, aux arts, d'entrer dans le monde tel qu'il est, avec l'apprentissage des langues, et de ce point de vue, les exemples que vous m'avez fournis en ce 13 mars 1990 nous permettent de penser que nous sommes tous ensemble sur la bonne voie.\
Je tiens à vous remercier, monsieur le maire, comme je remercie les différentes personnes appartenant au ministère de l'éducation nationale qui m'ont à la fois montré, expliqué et conduit tout le long de leurs établissements. On voit bien d'ailleurs tout autour cette ville active que vous avez décrite, monsieur le maire, et qui correspond bien à ce que j'ai toujours connu. Située comme elle l'est, Luzy, au carrefour de plusieurs départements, dont le paysage nous était offert tout le long de la route qui n'a pas pu manquer d'être remarqué par les visiteurs extérieurs à ce département, tant il est beau, équilibré, harmonieux. Si proche des hauteurs du Morvan que je conseillerais aux mêmes visiteurs de reconnaître une autre fois. Car peu de routes de la Nièvre ou de la région sont aussi belles que celle qui va de Luzy à Château-Chinon, la route même que nous avons faite, en bon état jusqu'à Avrée - et je pense que d'ici peu les prochaines tranches seront accomplies -, tout cela peut nous laisser penser que nous n'avons pas tort quand nous pensons et surtout quand nous disons - parce que nous le disons, parce que nous le pensons - que la France se reconstruit, se rétablit et fait mieux que se préparer aux compétitions internationales dont l'exigence est terrible. Compétitions auxquelles on ne peut pas échapper : ce serait une attitude stupide que de s'enfermer derrière nos frontières, elles seraient vite enfoncées. Nous devons donc à la fois ouvrir toutes grandes les portes et les fenêtres sur l'Europe et sur le monde, et en même temps se ramasser sur soi-même dans une certaine forme d'entente nationale, ce qui ne signifie ni la confusion, ni l'oubli de la critique, ni l'affirmation des personnalités si différentes et des grandes thèmes politiques si nécessaires, et au total complémentaires, mais une entente nationale, l'effort d'harmonie que je m'efforce d'exprimer partout où je vais, ou de symboliser, bien que moi aussi j'aie mes préférences, mes goûts, mes choix et mes votes de citoyen. Encore faut-il que nous soyons quelques-uns et particulièrement, le Président de la République, en mesure de parler à tous les Français, sans être rejetés par aucun, a priori du moins, comme signifiant l'unité de la Nation.\
La fonction de l'éducation nationale, à cet égard est éminente, car c'est quand même là, depuis le tout petit enfant jusqu'à l'adulte, c'est là que se forme l'intelligence, très souvent aussi la sensibilité, l'apprentissage des autres. C'est là que des enseignants dévoués initient ces jeunes à toutes les connaissances, les préparent, leur fournissent l'outil dont ils se serviront ensuite toute leur vie pour appréhender tout ce que celle-ci, la vie, apprend aux hommes. C'est donc un passage déterminant pour toute la suite. J'abordais tout à l'heure, plutôt je faisais allusion, lorsque je me trouvais à Cercy-la-Tour, à ce qui se passe dans une large partie de l'Europe, dans tous les pays de l'Est de l'Europe, où l'on voit comme cela un spectacle quotidien. Cet éveil à la démocratie, cet appel à la fois à la conscience individuelle qui s'affirme et aux consciences nationales désireuses d'échapper aux mots tout faits, aux idées imposées, aux dominations extérieures, l'appel vers la démocratie, vers la liberté, vers l'affirmation des valeurs sans lesquelles la vie serait manquée. Voilà bien l'usage que l'on peut faire de sa conscience et les peuples de l'Est nous offrent un magnifique exemple, échappant ainsi à tant de décennies où il était impossible d'être soi-même ou du moins de le dire, où il était très difficile de préserver le meilleur de ce que l'on était, voilà que comme si plus d'un demi siècle de l'histoire était passé pour rien.
- Ce réveil est là et vient des profondeurs. Et loin des prophéties toujours pessimistes que l'on diffusait à longueur de journée. Ce ne sont pas les dictatures, les régimes totalitaires, ce ne sont pas les régimes négateurs des forces de l'individu, des valeurs spirituelles, intellectuelles de l'esprit de critique, ou bien de tolérance, ce ne sont pas ces régimes-là qui l'emportent en dépit de leurs forces affichées, ce sont les démocraties avec leurs lenteurs et leurs défauts et leurs contradictions, parce qu'après tout au-delà de ces contradictions ce qui importe, c'est ce qui vient du fond de l'homme, son besoin essentiel, celui dont j'ai parlé : la liberté, l'aspiration à la justice, l'aspiration aussi au savoir par l'éducation et j'en reviens au point de départ de cette allocution.\
Tout s'apprend là, je sais bien que la famille aussi remplit un rôle essentiel, de plus en plus, l'école et la famille s'interpénètrent. J'ai rencontré aussi bien à Moulins Engilbert qu'à Luzy les parents d'élèves, les représentants d'associations en symbiose avec les enseignants. La famille et l'école ont la charge commune et conjuguée de développer de jeunes enfants qui seront rendus à la nation lorsque viendra l'âge d'homme ou de femme, lorsqu'il s'agira pour chacun de ces enfants si longtemps écoutés, observés, accompagnés, choyés, lorsqu'il faudra que ces enfants deviennent à leur tour responsables devant ces difficultés que rencontre toute vie.
- Alors, cet élément de formation, c'est là que tout se fait. Mais si on ne le fait pas, si l'Etat ne le faisait pas, et je prétends qu'il mène sa tâche avec une extrême conscience de son devoir, mais aussi les collectivités, les régions, les départements, les communes, si vous n'étiez pas tous là au-delà de vos différences politiques, intellectuelles et spirituelles, philosophiques, si vous n'étiez pas tous là, vous penchant en commun sur la vie de ces enfants, sur la formation de leur esprit : où en serait la France ? Mais c'est parce que vous êtes tous là et je l'observais dans vos attitudes et dans vos regards, et je vous connais presque tous c'est-à-dire que je sais vos différences. J'observais la même tendresse et la même attention, la même soif d'être utile et de reporter sur la génération qui vient les espérances qui furent les vôtres.
- Alors vous comprendrez bien que répéter comme je le fais, comme le font les membres du gouvernement, et surtout le ministre d'Etat chargé de l'éducation nationale et le Premier ministre, que l'éducation nationale, c'est notre priorité. Chacun l'a déjà compris, c'est presque une évidence, mais évidence négligée en certaines circonstances, que nous avons rétablie à son rang, qui reste le premier. L'apprentissage de la démocratie, l'apprentissage de la liberté, l'apprentissage de l'esprit critique et de l'esprit d'observation, l'apprentissage du savoir, ce sont les éléments de base, à partir desquels on peut procéder à toute construction.\
Et parmi ces apprentissages, je voudrais bien qu'on se pénètre de la nécessité de répandre plus que ce n'est le cas aujourd'hui cette notion indispensable pour vivre en société dans le respect de soi que l'on appelle la tolérance. On apprend tous les jours et ces derniers jours ont été de ce point de vue remplis de tragédies qui font mal au coeur, qui bouleversent la conscience. On peut donc tuer simplement parce que l'on refuse l'étranger, et quand il n'est pas étranger, celui qui vient d'une origine différente, dont la couleur est différente, simplement parce que du tréfond des âges, exploitées comme on le sait bien pour des seules passions politiques, réapparaissent ces fureurs inconscientes sans doute, mais qui sont la marque des systèmes de pensée destructeurs, la marque des sociétés proches de périr pour avoir abandonné le meilleur d'elles-même, la force de leur tradition, la raison, même la raison d'être de leur civilisation, de notre civilisation. Vraiment quand j'ai vu ce qui s'était passé à Saint Florentin, à Roanne, à la Ciotat, que sais-je encore, on égrenerait comme cela de semaine en semaine, les crimes de la stupidité, de la brutalité, de l'intolérance tout simplement. Le refus de l'amour, le refus de la vie en commun.
- Rien n'est facile, on le sait bien, dans les familles les plus unies, c'est toujours difficile, entre parents, enfants, frères et soeurs, d'une génération à l'autre. Les relations de voisinage ne sont pas toujours très aisées. Et pourtant, on sait bien, quand on a eu le temps de réfléchir, ou quand on subit des épreuves, quand on traverse des grands creux de la vie, on sait bien que c'est dans sa famille, que c'est dans son voisinage, parmi les gens que l'on connaît, on sait bien que c'est grâce à eux et avec eux que la vie retrouvera sa couleur, sa saveur, que l'on retrouvera son propre paysage, intérieur et extérieur. Mais c'est vrai aussi de ceux qui viennent chez nous, et qui partagent notre vie, qui partagent notre travail. Cela ne doit pas nous conduire à faire n'importe quoi, cela doit nous conduire à faire que nos lois soient justes et utiles, qu'elles correspondent aux besoins de la nation. Cela est une juste notion qui est dans l'esprit de ceux qui nous gouvernent. Mais ce qui n'est jamais acceptable, c'est le crime, le crime qui commence par le refus de l'autre, et qui porte la haine, instinctive, qui nie ce que nous sommes depuis mille ans, qui nie ce qu'est la France, à chaque étape de son histoire, peut-être ce qui fait le meilleur d'elle-même.\
Alors, j'en reviens à nos petites écoles et à nos collèges de province. Ce serait vrai de nos grandes villes et de notre capitale, mais là, vous avez pu voir à travers le chemin de la Nièvre, ces hommes et ces femmes, les enseignants, dont je rappelais à quel point ils étaient attentifs, de quelle façon ils aiment leur métier, de quelle façon ils aiment les enfants qui leur sont confiés.
- Et puis, ces gros villages, ou ces chefs lieux de canton, où toute une population s'assemble pour célébrer son école, son collège, ses enfants, et dans ses enfants, parmi ses enfants, qui sont-ils, d'où viennent-ils ? Ils sont Morvandiaux, ils sont Nivernais, et puis on s'aperçoit qu'ils sont aussi de Saône-et-Loire, pour peu qu'ils ne viennent pas d'un peu plus loin, et puis il y a des enfants qui, pour la plupart, sont, comme on dira, de nos pays, et puis il y a ceux qui n'en sont pas. Est-ce que vous avez observé entre les enfants une différence ? Les enfants, eux, ne sont-ils pas instinctivement d'accord pour abolir les différences imaginaires ou pour respecter les différences véritables ? Alors, je vous en prie, commençons là, sur le terrain, apprenons à faire de notre patrie, celle qui continuera d'être représentée à travers le monde comme la patrie des Droits de l'Homme où l'on enseignera les droits du citoyen, où tout commencera par des mots comme "dignité - respect - amour - amitié - tolérance - sens de l'union et sens de la patrie". Et il existe une patrie humaine qui dépasse les frontières d'un peuple ou d'une nation. Je vous rappelle là des évidences, mais quelquefois il faut le faire lorsqu'on voit comme cela s'enflammer par trainées des colères injustifiées, brutes, et moi, personnellement, j'estime que mon rôle est toujours d'en appeler à d'autres modes de vie entre nous. C'est de faire appel à ce que vous êtes dans votre vérité, vous tous et vous toutes qui m'écoutez cet après-midi, dans votre vérité de chaque jour. Vous savez bien qu'il suffit de se pencher sur un enfant qu'on aime pour vouloir lui ouvrir toutes les portes du monde et l'on souffrirait que quelqu'un, quelque part, pût lui fermer la moindre porte. Quel est l'enfant qui ne porte pas en lui-même l'universel, et ne rêvons-nous pas pour eux d'universel, tout en restant fondamentalement attachés aux réalités de la patrie dont nous sommes et que nous servons ? Enfin, il y a de quoi réfléchir, mais je veux porter condamnation contre des actes intolérables, et vous inviter à dépasser ces incompréhensions et à vous rassembler sur le meilleur terrain dans les compétitions politiques, syndicales : la moindre association suppose entre ceux qui la composent des rivalités, parfois des disputes, et une fois que c'est fait, si une équipe de football veut gagner... il ne faut pas qu'elle se perde dans les querelles entre les différents joueurs, les onze, ou bien les quinze du rugby. Tout jeu d'équipe suppose une certaine cohérence, et pourquoi pas, une bonne camaraderie, c'est ce qui au plan du sport s'appelle l'amitié à laquelle j'en appelle pour la nation, pour les Français.\
Monsieur le maire, je sais le bon travail que vous faites avec mesdames et messieurs les conseillers, ici, à Luzy. En effet, je me suis éloigné de la Nièvre au moment où vous receviez toute la confiance de vos concitoyens, je retrouve parmi les vôtres et parmi ceux qui sont là, bien des visages connus depuis alors plusieurs décennies. C'est une très belle occasion pour moi que vous m'avez offerte de retrouver votre Luzy dans de telles circonstances. Beaucoup de représentants du Conseil général de la Nièvre sont parmi nous, et d'abord le Président, les parlementaires de la Nièvre, le conseiller général de Luzy, le maire, au total, ils sont de la Nièvre, ils sont les représentants du peuple nivernais £ allons plus loin, que chaque représentant du peuple français se sente engagé dans la voie que je m'efforce de tracer, et croyez-moi, nous n'aurons pas de peine à imposer une image de la France qui sera, de nouveau, deux cents ans après, comme le reflet du rêve qu'ont les hommes lorsqu'ils pensent à la société future. C'est un grand rôle que je nous accorde. Pourquoi pas ? Pourquoi n'aurions-nous pas cette ambition conforme à la grande leçon de ceux qui firent la Révolution française, et d'abord, ceux qui la conçurent, qui accomplirent ses premiers actes.
- Voilà, nous allons nous séparer. Merci en tout cas our cette belle journée, vous n'êtes pas tout à fait responsables du temps, mais enfin, à l'heure des compliments, on pourrait vous en faire aussi. Vraiment Luzy et le Morvan, c'était beau en ce 13 mars, et je vous dis, merci, mesdames et messieurs, merci à Luzy, merci à la Nièvre, et tous ensemble nous dirons à la République et à la France.\

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