Publié le 10 janvier 1990

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'Institut du monde arabe et sur l'importance des relations entre la culture européenne et la culture arabe, Paris le 10 janvier 1990.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur l'Institut du monde arabe et sur l'importance des relations entre la culture européenne et la culture arabe, Paris le 10 janvier 1990.

10 janvier 1990 - Seul le prononcé fait foi

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Messieurs les Présidents,
- mesdames et messieurs,
- Il est difficile de rester insensible aux paroles de bienvenue qui m'ont été adressées mais je veux vous exprimer aussi le plaisir que j'éprouve à me trouver aujourd'hui parmi vous en ces lieux, répondant ainsi à l'invitation de M. Edgard Pisani. Je veux insister sur l'intérêt que je prends à m'informer de vos travaux et de vos projets.
- Pour dire, monsieur le Président de l'Institut du monde arabe et vous, monsieur le Président du Comité culturel consultatif, l'importance du dialogue entre nos peuples, nos cultures, nos civilisations, vous avez eu les mots justes que dicte notre commun engagement.
- A l'engagement des hommes, l'Institut du monde arabe, fruit d'une volonté collective, apporte le renfort d'un lieu permanent de rencontres, de recherches, d'échanges, d'un lieu ouvert à tous.
- J'ai écouté avec un vif intérêt ce qui vient d'être évoqué des grandes lignes et des nouveaux développements de votre action. Et la première session de ce comité culturel consultatif montre à quelle vaste réflexion artistes et intellectuels de quelque origine que ce soit, arabes ou européens, sont ici conviés.
- De la tour des livres aux arts les plus variés, du musée aux technologies les plus modernes, de l'enseignement de la langue à la confrontation des idées, tout ici concourt au même objet : susciter la curiosité et donner les moyens de mieux connaître les trésors du passé et les richesses actuelles du monde arabe.
- Les reculs de la connaissance correspondent toujours aux débâcles de l'action. On fait ici le seul pari qui vaille £ celui de la découverte, de la coopération. On cherche à comprendre, à apprendre, à mieux pénétrer, à mieux diffuser.
- On peut, pour cela, puiser aux sources d'une histoire depuis longtemps mêlée. La guerre fut jadis une façon d'établir une sorte d'interpénétration entre nos peuples. Mais la circulation des biens, des hommes, des idées emprunta heureusement d'autres voies et c'est ainsi qu'au fil des siècles cheminèrent entre nous bien des influences dont nos cultures respectives, sans jamais s'y dissoudre, ont fait leur profit.
- On vient d'évoquer avec juste raison quelques-uns des grands savants qui surent se faire passeurs entre nos cultures. Il est bon de rappeler ce que l'Europe et la civilisation occidentale doivent aux philosophes, aux mathématiciens, aux médecins arabes, aux découvertes dont ils furent les inventeurs et qui firent date, jusqu'à l'accès à la part grecque de notre mémoire philosophique, par les vôtres ainsi sauvée de l'oubli.
- Il y a longtemps que nous nous fréquentons, de part et d'autre de la mer d'Ulysse et de Sindbad.
- De tous temps, chez nous, quelques-uns se sont passionnés pour votre civilisation, à vous amis arabes. Et je lisais récemment que sous François Ier, au XVème siècle donc, le Collège de France abritait une chaire d'arabe. On a depuis fait plus, peut-être mieux. Il faut toujours faire plus et mieux car malgré la multiplication des relations entre nos peuples, bien des barrières de l'ignorance et du préjugé restent à abattre. On s'y emploie ici avec talent, avec persévérance et je suis venu vous dire tout le prix que j'y attache.\
Sous la conduite compétente de Mme le Conservateur du musée, j'ai pu visiter il y a un moment la magnifique exposition que l'Institut du monde arabe, avec l'aide du musée du Caire, accueille sur l'Egypte. Cette exposition témoigne, à travers des objets de grande beauté, d'un art quatre fois millénaire. Je sais le succès que cette exposition rencontre auprès du public, je le constate pour m'en réjouir.
- Je sais le soin avec lequel l'Institut s'attache à multiplier les occasions, pour le public français et européen, d'entrer en contact avec les formes diverses, anciennes et actuelles, de l'art de vos pays. Je crois aux vertus de cette approche sensible qui montre les hommes tels qu'ils sont : héritiers d'une longue histoire, égaux en création, source inépuisable d'inspiration les uns pour les autres.
- Mais je sais aussi que de l'administration des oeuvres à la reconnaissance des hommes, le chemin parfois s'égare et c'est là votre mission : tenir solidement le fil pour qu'on vienne bien là où se joue l'essentiel.
- Le monde est riche de la diversité de ses cultures. L'uniformité, aspiration de certaines consciences qu'il ne faut pas confondre avec l'unité nécessaire, serait peut-être mortelle. Il faut nous connaître, nous accepter dans les différences qui nous font ce que nous sommes dans le respect des lois qui ici et là prévalent. Aller à la rencontre de l'autre, tel est l'enjeu. Et pour citer quelqu'un qui vient de chez vous, ne pas craindre avec Assia Djebbar de poser la question : "Sait-on après tout avec clarté ce qui en l'autre est notre image ? Quel écho frappé puis revenu a créé entre nous le désert ?"
- Mais à simplement constater, fût-ce avec admiration ou avec chaleur, l'écart qui d'un peuple à l'autre fait la spécificité d'une histoire, l'identité d'une nation, l'originalité d'une culture, on n'aurait fait que la moitié du parcours.
- Vous avez, monsieur le Président du Comité culturel consultatif, donné la parole à Ibn'Arabi, l'andalou. Je le citerai à mon tour car, à plusieurs siècles de distance, il avait bien dit cela : "je suis proche dans l'éloignement, éloigné dans la proximité. Je suis le proche-éloigné sans distance".
- Alors, puisons ici, dans vos activités, dans vos travaux, de quoi accomplir le parcours qui, de la connaissance de l'autre, conduit à assumer l'écoute, l'échange et fonde dans le respect mutuel la chance de nouvelles solidarités.
- Je pourrais m'exprimer avec plus de pompe en disant - et cela serait vrai - qu'il en va de l'avenir du monde, en tout cas d'une large partie du monde. Mais il en va aussi de la vie quotidienne des Français de toutes origines et puisque je parle ici à Paris, de la possibilité pour mon pays comme pour les autres de refuser l'exclusion de quiconque vit sur son sol dans le respect de ses lois.\
Permettez-moi aussi de trouver tout à fait significatif qu'au cours du même mois de décembre 89, l'Europe ait célébré ses retrouvailles avec l'autre partie d'elle-même dont une histoire récente l'avait tenue séparée et, dans le même temps, renoué plus solidement les fils du dialogue et de la coopération avec le monde arabe, puisque c'est le 22 décembre dernier à Paris que j'ai réuni la première conférence euro-arabe prévue par les accords de 1975.
- Entre les Douze d'Europe et les vingt-deux arabes - et si vivaces que puissent être nos relations bilatérales - les choses s'étaient un peu enlisées à travers le temps. Il fallait réagir. Or, de tous les Etats conviés, nul ne manqua à l'appel, preuve s'il en était besoin d'un commun désir d'avancer. On a peut-être pour cela bousculé les procédures traditionnelles mais je crois que chacun a pu constater à quel point cela nous avait été communément utile.\
L'originalité, la force, l'utilité de l'Institut du monde arabe tiennent justement à cela qu'il doit sa naissance à l'accord des Etats, sans qui il n'eût pu prendre forme, et s'attache avec succès à défricher, bien au-delà des rapports d'Etat à Etat, le champ infiniment varié de la rencontre avec les cultures arabes.
- Une culture, nous le savons, ce sont des oeuvres, de pierre ou de papier, des images et des sons, des rêves et des savoir-faire, des talents et des goûts... Une culture, au bout du compte, c'est ce qu'en a dit Jacques Berque (que je suis très heureux de retrouver ici après l'avoir bien souvent rencontré et avoir reconnu en lui l'une de mes sources de connaissances les mieux assurées du monde arabe aujourd'hui si bien représenté), une culture - je le cite : "ce n'est rien d'autre que la démarche d'une société en tant que celle-ci se cherche un sens, une expression". Alors, ajoute-t-il : "la vie de l'univers devient présente à elle-même, mettant en jeu la volonté qui construit, la raison qui critique, l'effort qui retrouve ses bases". Aussi, continue-t-il, va "la quête qu'opèrent sur elles-mêmes et sur l'univers toutes les sociétés du monde, une quête tendue vers des langages à la fois spécifiques et mondiaux".
- Sans aller jusqu'à une connaissance aussi approfondie que la sienne, tout de même assez difficile à atteindre, mais avec simplement la volonté d'y tendre, on trouve ici, dans cet institut qu'Edgard Pisani préside et auquel vous collaborez tous, mesdames et messieurs, et avec vous tous les Etats qui en sont responsables, des moyens de connaissance et un outil qui a peu d'équivalent dans le monde, quelque chose aussi qu'il nous faut, nous Français, de plus en plus intégrer à la vie de notre capitale comme à notre vie nationale.
- Tant de distances abolies sur notre petite planète nous ont faits, pour le meilleur et pour le pire, dépendants les uns des autres. C'est bien la condition nécessaire, presque obligatoire quoi que parfois mal comprise, d'une solidarité qu'exigent à la fois notre intérêt et le goût de notre connaissance mutuelle.
- Certes, nous savons bien que les vieux démons relèvent souvent la tête et nous contraignent à la vigilance. Les conformismes de la pensée, la cruautés de la peur, voilà des ennemis dont il ne faut pas oublier qu'ils sont près de nous.
- Le refus du mépris, la dignité de l'homme, requièrent l'effort d'une traversée des différences, d'une traversée des apparences.
- Parce qu'elle atteint à l'essentiel des sensibilités et des questions que l'on se pose, sur soi et sur autrui, parce qu'elle se joue plus aisément des barrières que trop souvent les hommes érigent entre eux, la culture est le bon combat par excellence. Non qu'il disqualifie les autres, ceux de l'économie, ceux de la politique, mais il est ce qui rend au fond tout possible, ce qui peut durablement garantir les acquis, ce qui assure la permanence de la mémoire et de l'histoire. C'est, entre nous, le meilleur ciment. Je suis fier pour la France qu'on s'y emploie un peu partout sur notre sol. Je suis fier pour l'Europe que tant de talents se mêlent aux vôtres. J'ai confiance dans ce rendez-vous annuel que votre comité, où tant de disciplines diverses sont présentes, a décidé de se donner.
- Nous sommes les artisans d'un temps nouveau. Chacun, certes, le croit à toute époque mais quand on se rappelle l'histoire de ces cinq derniers siècles, on s'aperçoit à quel point sont aujourd'hui pleines de vie, de sève et d'espoir des entreprises comme celle-ci.
- Alors continuons, réussissons. Ce sera votre oeuvre, monsieur le Président. Nous ne demandons qu'à y contribuer, le cas échéant à vous y aider.\

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