Publié le 17 avril 1989

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la recherche médicale en matière de génétique et de cancer ainsi que les problèmes d'éthique, Paris le 17 avril 1989.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la recherche médicale en matière de génétique et de cancer ainsi que les problèmes d'éthique, Paris le 17 avril 1989.

17 avril 1989 - Seul le prononcé fait foi

Télécharger Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la recherche médicale en matière de génétique et de cancer ainsi que les problèmes d'éthique, Paris le 17 avril 1989. - PDF 342 Ko
Messieurs les professeurs,
- mesdames, messieurs,
- Inutile de vous dire le plaisir que j'éprouve à inaugurer cet Institut de génétique moléculaire constitué, comme vous le savez, du Centre d'Etude du Polymorphisme humain du Professeur Jean Dausset et du Centre de Recherches sur les mécanismes moléculaires du cancer du Professeur Michel Boiron.
- Je serai parmi vous pour un temps trop bref. Ce que j'ai vu ne peut suffire, j'en verrais beaucoup plus, cela ne suffirait pas encore non plus. Mais enfin j'ai pu voir certaines de vos installations, et apprécier le haut niveau des travaux qui honorent la recherche médicale de notre pays et aussi de ceux qui ont pris part dans le cadre de l'Eureka européen, qui nous permet d'associer tant de hautes technologies à travers l'Europe. J'avais vraiment choisi, vous avez eu raison de le rappeler, la recherche comme un exemple de l'excellence que la France est capable d'atteindre. Choisir cette priorité avec l'éducation en général, et particulièrement ce domaine apparemment restreint et cependant immense, c'est parier sur la vie, sur la puissance de l'intelligence et de l'imagination, sur la compétence scientifique à partir desquelles une civilisation peut de nouveau se fonder.\
Cher monsieur le Professeur Jean Dausset, vous savez combien j'apprécie votre travail et votre personne. Chacun ici se rappelle la découverte des groupes tissulaires et de leurs compatibilités qui vous ont valu le prix Nobel de médecine en 1980.
- Avec vos collaborateurs et singulièrement le Professeur Daniel Cohen vous avez créé en avril 1984 ce Centre de Polymorphisme humain qui s'est fixé comme objectif d'étudier le génome de l'homme, c'est-à-dire son appareil génétique et vous m'avez appris, au cours de conversations sinon anciennes, mais enfin qui remontent à quelques années, que ce génome est constitué de deux filaments d'acide nucléique, d'ADN qui sont lovés dans chacune de nos cellules et j'écoutais vos explications avec émerveillement sans pouvoir contrôler, mais en faisant confiance. J'avais raison, je viens de les voir. Ces deux filaments contiennent toute l'information génétique qui assure la transmission et l'évolution de la vie. Chacun d'entre eux renferme plus de trois milliards d'éléments chimiques dont la cartographie précise est l'enjeu de vos recherches et de vos travaux.
- Cette carte, plus compliquée que les bonnes vieilles cartes d'état major, permettra de localiser les gènes responsables des maladies que l'on espère ainsi guérir et vous y travaillez, m'avez vous dit, avec plus de soixante équipes de chercheurs réparties dans le monde. Je suis d'ailleurs heureux de saluer celles de ces équipes ici présentes et je suis très honoré d'avoir pu les saluer.
- En tout cas c'est un projet superbe, ambitieux, qui suscite et l'espoir, assurément, et l'inquiétude : est-il un espoir sans inquiétude ? Tout dépend de la maîtrise de l'homme, est-elle ou sera-t-elle assurée ? C'est bien la question.\
La recherche des secrets de la vie a quelque chose d'angoissant quand on pense que ces secrets pourraient être utilisés au détriment de l'homme. C'est arrivé. Comment ne pas évoquer en particulier le risque de manipulations génétiques dont le but secret ou avoué serait de modifier l'espèce humaine ? Que de romans de science-fiction, qui ont passionné notre adolescence, nous disions fiction et nous avons pu pour notre malheur en éprouver certaines applications dans la réalité de notre vie.
- Ce risque, peut-être lointain pour ce qui nous concerne, je rappelais à l'instant ce que nous avions connu, après tout, les atrocités commises au XXème siècle au nom d'une prétendue amélioration de l'espère humaine démontre bien que ce risque est toujours là, et vous y êtes, M. Dausset, particulièrement attentif. Si je me souviens bien des conversations que nous avons eues lors de la réunion à Paris des prix Nobel où vous aviez dans la commission, à laquelle j'assistais, pris la parole pour convaincre vos collègues - tous n'en étaient pas convaincus - qu'il convenait de prendre d'infinies précautions, non point pour empêcher la recherche d'aboutir, mais pour la contenir dans des rives précises.
- Au demeurant, vous présidez le Mouvement universel de la responsabilité scientifique et à ce titre vous proposez d'ajouter dans la Déclaration universelle des droits de l'Homme, un article stipulant - je vous cite - que "les acquis de la science ne doivent servir qu'à maintenir la dignité, l'intégrité et la survie de l'espèce humaine". Bref un problème de plus, un problème d'éthique, qui consiste à savoir comment allier imagination, audace, science et sagesse. Si cela peut être maîtrisé et je le crois, alors, c'est l'espoir qui prévaudra et nous pourrons préparer, vous aurez préparé pour les générations futures, une civilisation dont les assises seront infiniment plus solides que les nôtres.
- Grâce à ces recherches en tout cas, certains enfants qui naissent avec un gêne défectueux et qui sont condamnés à une vie de souffrances physiques et morales, peuvent espérer surmonter les injustices de la nature, en particulier les enfants atteints de myopathie. Qui d'entre nous ne connaît pas des cas de ce genre ? Je cite ce cas parce qu'il est répandu, nombreux sont les Français qui en réponse apportent leurs dons à la recherche de cette maladie. Et rendre effectif le droit de l'homme à la vie, à sa propre vie, est peut-être la tâche la plus urgente, celle à laquelle mesdames et messieurs, vous consacrez vos efforts. J'ai eu l'occasion de dire l'an dernier, sans vouloir faire de peine aux astronomes, que mener à bien cette recherche coûterait moins cher que le voyage sur la Lune.\
J'ai bien sûr visité avec intérêt la Banque de données que vous constituez ici en immortalisant des cellules provenant d'un millier de donneurs volontaires. J'ai constaté et je suis prêt à admirer, les progrès technologiques considérables que vous entreprenez pour créer un ensemble d'automates qui accélérera la vitesse de vos analyses. J'ai pu constater également que ce progrès était aussi le fruit de la collaboration dans le cadre du programme Eureka, pour lequel je plaide avec ferveur, particulièrement en la circonstance, entre votre centre et deux sociétés industrielles, la société française Bertin et la société britannique Amersham. J'ai vu l'un de ces automates, celui qui accélère par un facteur supérieur à dix la vitesse d'analyse du génome. Cette avancée technologique profitera aussi aux recherches sur le génome des plantes, entreprises en collaboration avec l'Institut national de la recherche agronomique ici représentée, et grâce à ces recherches, on peut, m'a-t-on dit, espérer obtenir des espèces végétales bénéfiques à l'homme et à son environnement, grande question.
- Voilà pourquoi ces recherches sont marquées par la générosité, l'humanisme dans le vrai sens du terme. On en abuse trop souvent de ces mots. Aussi bien que votre ouverture vers la communauté internationale et vers les autres combien d'autres disciplines scientifiques et technologiques.\
Cette générosité, cette ouverture scientifique et éthique nous les retrouvons aussi vivaces, présentes chez ce que nous présente M. le Professeur Michel Boiron et le centre de recherche sur les mécanismes moléculaires du cancer.
- Vous avez acquis M. le Professeur, je crois, au contact aussi de votre maître le Professeur Jean Bernard ce même état d'esprit qui caractérise l'élite de la médecine française. Vos propres recherches portent sur les rapports entre la génétique et le cancer, maladie qui constitue une énigme majeure pour les médecins d'aujourd'hui. Les cancérologues les plus sérieux remarquent que les toxiques extérieurs cancérigènes altèrent toujours le génome humain. C'est donc à nouveau dans ce génome que réside peut-être la clef qui permettra de découvrir ou de trouver les moyens d'une guérison définitive du cancer. Vos travaux qui associent étroitement la recherche fondamendale et l'activité clinique portent sur l'étude des leucémies et d'autres maladies cancéreuses du sang que sont les lymphomes. Et votre travail consiste comme celui du groupe du Professeur Dausset à rechercher ce que vous appelez la signature génétique des anomalies, dans les noyaux des cellules qui sont responsables de ces maladies. On est tout étonné lorsqu'on est ignorant de pouvoir observer de son propre regard ces cellules, ce qui se passe à l'intérieur ou du moins les éléments constitutifs de ces cellules et l'on voit à quel point, en l'espace de peu d'années, on a su se rendre maître par la capacité de voir et de découvrir une matière qui aurait semblé mystérieuse il n'y a pas si longtemps.
- Vos deux groupes, messieurs les Professeurs, lient dont l'approche médicale et la recherche fondamentale. Ces groupes illustrent bien la qualité de la recherche française, j'y reviens, raison de plus pour la soutenir comme il convient de le faire. M. le ministre de la recherche qui se trouve devant moi, sait bien qu'à tout moment nous sommes rapidement d'accord pour accomplir l'effort nécessaire quand le besoin est évident. Et quand je dis, quand le besoin est évident, c'est bien le moins, quand il ne l'est pas, c'est le secret de la recherche, c'est l'inconnu de la recherche. Il faut aussi que l'audace prévale sur un certain nombre de notions très respectables. Il faut bien équilibrer un budget, mais il faut aussi bâtir l'homme de demain, la société de demain, sauver, préserver, évoluer avec le temps en respectant chaque personne.\
Ce qui se passe ici, comme dans la plupart des laboratoires et des hôpitaux français démontre pourquoi la France peut être fière de sa recherche, de ses chercheurs. Vous avez bénéficié sans doute de l'aide des ministères, des organismes de recherche, de l'assistance publique, mais aussi de la contribution de nombreux citoyens qui apportent leurs dons à la Ligue nationale française contre le cancer à l'Association des amis de l'institut d'hématologie, et bien d'autres que je ne citerai pas, on me le pardonnera.
- A travers vous, MM. les Professeurs, je tiens à féliciter tous vos collaborateurs, médecins, chercheurs, ingénieurs, techniciens, tous vos collaborateurs, celles et ceux que j'ai pu rencontrer, mais aussi celles et ceux que je ne verrai pas, et qui contribuent à la bonne marche de cet institut, de cette nouvelle maison. Le rôle qu'ils remplissent pour notre pays, et pour la science en général est un rôle qui ne sera jamais assez célébré. Et je tiens comme l'une des marques majeures du temps où j'ai la responsabilité première du pays à ce que partout cela soit dit et que bien entendu les actes accompagnent les paroles.
- Pour chacun de vous, du laborantin au professeur, que cette inauguration soit une véritable fête, qu'elle soit le témoignage de la considération et de l'affection que vous portent non seulement le chef de l'Etat, le gouvernement, mais aussi la nation. Ce n'est que par le concours actif de tous que la recherche se développera et réussira dans notre pays, ce qui revient à dire que notre pays réussira. Merci.\

Voir tous les articles et dossiers