Publié le 23 janvier 1989

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à Antenne 2 le 23 janvier 1989, sur la nécessité du développement de la production audiovisuelle européenne.

Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à Antenne 2 le 23 janvier 1989, sur la nécessité du développement de la production audiovisuelle européenne.

23 janvier 1989 - Seul le prononcé fait foi

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QUESTION.- Monsieur le Président, au Sommet européen de Rhodes, vous avez proposé et défendu, et ça n'était pas la première fois, car à Hanovre déjà vous aviez commencé, donc vous avez proposé un grand projet pour demain, c'est le projet Eurêka de l'audiovisuel. Moi, je voudrais savoir ce qu'est ce projet Eurêka.
- LE PRESIDENT.- Au cours des Sommets européens qui ont lieu au moins deux fois par an et parfois trois fois, on parle de plus en plus de ce que sera l'Europe, l'Europe de la Communauté des douze, mais aussi plus largement l'Europe, dans quelques années.
- Alors on va discuter en 1989 essentiellement de l'Europe monétaire, de l'Europe de l'environnement, de l'Europe sociale et de l'Europe audiovisuelle. C'est donc bien la question que vous me posez, du moins sur ce dernier sujet.
- QUESTION.- Que sera-t-elle ?
- LE PRESIDENT.- Je peux dire qu'avec Jacques Delors, nous avons été les deux initiateurs, car il nous a semblé qu'il était vraiment très difficile de développer l'Europe sur beaucoup de secteurs en laissant de côté le problème culturel. Le problème culturel, il est par les temps qui courent, commandé par l'audiovisuel. Songez qu'il y a 320 millions d'habitants actuellement dans l'Europe des douze, vous avez certainement déjà eu l'occasion de le dire. Mais ces habitants parlent des langues très différentes, et ne se comprennent pas. Si l'on ne fait pas un effort par le canal de l'audiovisuel pour avoir une langue commune, et l'image est une langue commune, bien entendu il faut que cette image soit soutenue par un texte qui soit compris, mais cela...
- QUESTION.- Vous avez tout de suite dit : l'image est une langue.
- LE PRESIDENT.- Oui, c'est une langue. Cette image peut être commentée, mais il existe assez de techniques qui permettent un commentaire qui puisse être compris par des gens du Nord, du Sud, de l'Est ou de l'Ouest de l'Europe. Alors, l'Europe de l'audiovisuel commande une évolution culturelle commune qui permettra aux hommes et aux femmes de l'Europe de se sentir Européens, de se sentir plus proches les uns des autres, qu'ils ne le sont aujourd'hui des Américains ou des Japonais.
- QUESTION.- Monsieur le Président, nous avons un mur d'images auprès de nous, et cela explique bien, un peu ce que vous dites. Nous sommes dans votre studio de l'Elysée, avec 18 chaines de télévision. Là on s'aperçoit qu'il y a tous les pays de l'Europe et qu'il y aura une difficulté de choix un jour. Vous avez bien dit l'image est une langue, mais chacun devra garder son identité.
- LE PRESIDENT.- Vous avez actuellement six satellites de télécommunication qui sont dans l'espace. Vous avez en plus maintenant TDF1. Vous avez je crois la possibilité de diffuser par ces satellites, d'atteindre environ vingt chaines. L'année prochaine, il y en aura quarante. Le câble atteint déjà quelques 15 millions de foyers européens, cela va vite, c'est-à-dire que le moyen de communiquer, l'instrument, est maintenant à notre disposition.\
QUESTION.- A la vérité, monsieur le Président, vous voulez battre les Japonais, vous ne voudriez pas que l'on présente des programmes américains sur des récepteurs japonais.
- LE PRESIDENT.- Vous l'avez dit, très justement. Ce n'est pas que je veuille battre les Japonais, mais c'est tout de même fâcheux, lorsque l'on pense qu'en 1986, il fallait 125000 heures de télévision, de programmes de télévision, pour satisfaire les auditeurs, les télespectateurs, et que l'Europe, plutôt l'Europe non, c'est assez inexact, disons l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie et la France, à elles quatre qui sont quand même quatre grandes puissances ne fournissaient que 5000 heures. C'était donc des programmes américains, vous l'avez dit, sur une technique japonaise, vous l'avez dit aussi, et c'est un immense danger. Un immense danger au moment où l'on fabrique les structures de l'Europe, de la voir vidée de substance. Elle perd son âme en même temps qu'elle se fabrique un corps. Cela ne durera pas longtemps, il y a quelque chose qui explosera. Donc, j'insiste, les Européens, je l'ai dit à Hanovre la dernière fois, l'avant dernière fois, je l'ai répété à Rhodes, vous avez bien fait de le rappeler, je leur dis, n'oubliez pas l'audiovisuel. Pour cela, il faut bien entendu produire, il faut avoir une production proprement européenne, et quand je dis européenne, je ne veux pas dire simplement l'Europe des douze. Eurêka audiovisuel qui est la technologie appliquée à l'audiovisuel, réunit déjà onze pays. L'Eurêka technologique, c'est peut-être des mots un peu bizarres, c'est pour se faire comprendre, c'est l'ensemble des contrats, qui sont à l'heure actuelle passés entre les différents pays ou les différentes entreprises pour développer des techniques, des technologies. Il y a 18 pays qui travaillent ensemble dans tous les domaines : la biologie, la médecine, la mécanique, l'optique et il y en a 11 qui à l'heure actuelle, ont réussi à travailler pour mettre sur place une technologie dite haute définition, c'est à dire fournir la meilleure image et le meilleur son. J'ai d'ailleurs eu l'occasion de voir moi-même, de me faire présenter des images comparées entre les différentes techniques et, personnellement, ce n'est pas par chauvinisme, mais j'ai vraiment pensé que le modèle européen était nettement supérieur au modèle japonais et au modèle américain. Nous avons donc maintenant un bon instrument. Il reste à définir des structures, il reste une politique à bâtir, et surtout une politique de la production.\
QUESTION.- Alors, monsieur le Président, vous allez réussir la passe de trois, car dans un premier temps, c'était Hanovre, vous avez dit, dans un deuxième temps, c'était Rhodes et vous avez confirmé, dans un troisième temps vous voulez que les premières assises se passent en France ?
- LE PRESIDENT.- Oui, je le souhaite vivement. Nous en avons parlé avec Felipe Gonzalez qui est le Premier ministre espagnol à la fin du mois de décembre. C'est lui qui assure la présidence de l'Europe des douze depuis le 1er janvier. Je lui succéderai le 1er juillet et je voudrais que cette année soit vraiment assortie d'un certain nombre d'initiatives, dont les assises européennes de l'audiovisuel, qu'on puisse préciser notre pensée, donner l'élan. J'en ai parlé déjà à beaucoup de chefs d'Etat.
- QUESTION.- Ils sont d'accord ?
- LE PRESIDENT.- Aucun ne m'a dit non. J'ai eu peut-être quelques petites réticences italiennes parce que, on avait de ce côté-là déjà pris la langue avec le Japon. Mais ce sont des gens intelligents et qui sont franchement européens, donc on peut peut-être redresser cette situation. J'en ai parlé à M. Gorbatchev à Moscou qui m'a paru extrêmement intéressé. Lorsqu'il parle de maison commune, c'est-à-dire d'une Europe qui nous est commune, ce qui est vrai, nous sommes sur le même continent et quelles que soient les ruptures, les frontières ou les murs qui séparent une Europe de l'autre, résultat de la dernière guerre mondiale et de beaucoup d'autres choses, eh bien, il a paru tout de suite formidablement intéressé par cette perspective, car cela sauve aussi la culture russe, qui fait partie du trésor commun.
- QUESTION.- Monsieur le Président, vous pensez que les Russes entreront dans l'Europe parce que les choses changent dans ce pays...
- LE PRESIDENT.- Ils y sont déjà...
- QUESTION.- Oui mais enfin...
- LE PRESIDENT.- Par la force de la géographie et de l'histoire. Ce n'est pas moi qui vais insister, à l'heure qu'il est, sur l'ensemble des séparations. Mais selon une expression que j'ai trouvée sur les murs d'une petite église du Bourbonnais : "les murs de la séparation ne montent pas jusqu'au ciel". Il arrive un moment, si on sait s'élever et sans aller trop haut, ou l'on finit par se rencontrer. Peu à peu, j'ai le sentiment que les deux Europes commencent à se rencontrer et l'audiovisuel est de ce point de vue un excellent moyen, sans quoi certaines langues qui sont employées par quelques millions, dizaines de millions de personnes vont disparaître. Que va faire par exemple le gaélique langue des Irlandais dans l'univers des langues, si c'est japonais ou si c'est américain. Et le flamand, et les langues scandinaves, et les langues allemandes, et la langue française qui est tout de même, elle-même affrontée à des problèmes considérables.
- QUESTION.- Et c'est une simple protection. Il n'est pas question d'affronter au moment de considérer que les Américains ou les Japonais sont des adversaires. Simplement c'est une bonne bataille qu'il faut livrer.
- LE PRESIDENT.- J'emploie ce mot parce qu'il y a compétitition, il y a concurrence, il y a rivalité. Il faut sauver notre identité.
- QUESTION.- Alors, vous avez dit qu'en 1989, l'Europe pourrait faire un programme, c'est-à-dire tous les pays de l'Europe pourraient s'entendre pour réaliser un programme commun.
- LE PRESIDENT.- Je crois que l'on peut très bien concevoir les moyens de mettre en oeuvre des productions communes, autour d'une définition, c'est-à-dire une image plus perfectionnée en Europe qu'ailleurs, et sur la base de projets que des assises européennes pourraient mettre en ordre. Voilà pourquoi je propose qu'en France, se tiennent au cours de cette année, les assises dont nous parlons.\
QUESTION.- Monsieur le Président, quelle est la meilleure télévision européenne, à votre avis ou peut-être la meilleure télévision du monde ?
- LE PRESIDENT.- Je ne suis pas capable de vous le dire, non. On peut très bien obéir à un petit sentiment.. Comment dirais-je.. J'ai pensé que la télévision française était la meilleure du monde.
- QUESTION.- Vous ne le pensez plus ?
- LE PRESIDENT.- Je ne peux pas dire cela, je risquerais d'être injuste. Je pense que nous avons besoin d'affermir la qualité de notre télévision. Je crois vraiment qu'un effort est à faire. On a connu non pas une crise, mais un tel bouleversement. L'approche commerciale de ces problèmes a tout d'un coup fait dériver le déroulement de notre progrès culturel, mais ce n'est pas irrémédiable et chacun le comprend bien et enfin, les Français quels qu'ils soient ont envie que leur culture et que leur pays soient considérés comme étant parmi les meilleurs. Nous avons les atouts pour, au sein de l'Europe d'abord, avoir de la France une belle image, une forte image pour imprimer notre culture dans le développement européen et nous avons le moyen, par l'Europe et avec l'Europe, de faire valoir en face des nouvelles grandes masses humaines qui se développent comme vous le savez aussi bien dans le sud-est asiatique que dans l'Amérique latine etc.. Nous avons le moyen de montrer que nous sommes capables d'être les meilleurs. En tout cas moi j'y crois.\
QUESTION.- Monsieur le Président, il vous arrive de regarder la télévision, malgré les nombreuses activités. Vous regardez de temps en temps, le bébête show ?
- LE PRESIDENT.- Oui...
- QUESTION.- Cela vous plait ?
- LE PRESIDENT.- C'est difficile de ne pas le regarder. Il est à une très bonne heure.
- QUESTION.- C'est sur une autre chaine, c'est sur TF1.. Nous sommes sur Antenne 2.
- LE PRESIDENT.- Oui, mais c'est extrêmement bien fait.
- QUESTION.- Vous êtes bien fait, bien fabriqué ?
- LE PRESIDENT.- Moi, j'ai déjà eu l'occasion de dire que vraiment je ne trouve pas, moi - mais je suis mauvais juge - que je ressemble à la grenouille. Mais la plupart de mes amis et y compris dans ma famille, on me dit que la grenouille lui ressemble. Alors, quelqu'un se trompe.
- QUESTION.- Mais en dehors de vous, quel est celui qui ressemble le plus au personnage ?
- LE PRESIDENT.- Je ne vais pas dire cela. J'ai déjà eu l'occasion de dire que je trouvais que les autres ressemblaient plutôt à leur caricature. Cela doit être vrai pour moi aussi. En tout cas, c'est fait avec esprit, une sorte de vieille gauloiserie après tout d'assez bon aloi £ c'est de la bonne technique, non, c'est une très bonne émission. Moi j'ai beaucoup de plaisir à la voir.
- QUESTION.- Monsieur le Président, je vous remercie en tout cas bonne chance au projet Eurêka. C'est la seule manière vraiment d'offrir la culture. C'est la seule manière aussi, demain, de faire participer plus de 300 millions de spectateurs, 300 millions de gens en tout cas à une grande idée, parce qu'on pourra également travailler sur plusieurs langues, en plusieurs langues, puisque ce procédé nous permet en effet de donner pour une même émission toutes les langues qu'il faut.
- LE PRESIDENT.- On ne fera pas d'Europe sans un langage commun. Et ce langage commun il passe en 1989, et pour les années suivantes, il passe par l'audiovisuel. Voilà pourquoi c'est devenu une priorité.
- QUESTION.- Monsieur le Président, je vous remercie.\

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