Publié le 4 janvier 1989

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de la présentation des voeux au corps diplomatique, Paris mercredi 4 janvier 1989.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de la présentation des voeux au corps diplomatique, Paris mercredi 4 janvier 1989.

4 janvier 1989 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Nonce,
- Je veux d'abord vous remercier pour vos paroles d'amitié et pour les souhaits que vous venez d'exprimer à l'intention de mon pays et de moi-même. Je vous demande de bien vouloir transmettre à Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II les voeux que nous formons pour sa personne. Il a fait à notre pays, vous l'avez rappelé, l'honneur de lui rendre à nouveau visite, il y a quelques mois, et de lancer, de Strasbourg, un appel en faveur de la dignité humaine et de la justice. Nous avons été heureux de l'accueillir et d'écouter son message.
- Mesdames et messieurs, il est des habitudes qui, avec l'autorité que leur confère le temps et en raison du poids attaché à ce à quoi elles s'appliquent, acquièrent le beau nom de traditions. Aussi, monsieur le Nonce et vous tous, mesdames et messieurs, je tiens à vous dire que je suis heureux de fêter, une fois de plus, l'année nouvelle avec vous.\
Cette année-là qui commence aura une importance particulière, même si l'on a tendance à dire cela de chaque année. Pour mon pays d'abord puisque vous l'avez rappelé, monsieur le Nonce, nous nous apprêtons à célébrer cette année le bicentenaire de la Révolution française qui proclama les droits de l'homme et la souveraineté du peuple, et ce sont des thèmes qui ont fait le tour du monde. Tout pays ressent le besoin de retrouver ce dont il est issu, ce qui l'a modelé, façonné £ de ce point de vue, les anniversaires fournissent des occasions toutes prêtes. Et nous en usons, comme nous le faisons ce soir, et comme nous, Français, nous le ferons tout au long de l'année.
- Mais vous en conviendrez, il ne s'agit pas seulement de commémorer le passé. Il nous faut retrouver un peu, et si possible beaucoup, de l'élan, de la vigueur, de la générosité qui animaient ceux qui lancèrent à la planète toute entière ce message, message dont l'audace et la nécessité restent intacts.\
Mais c'est aussi une année importante pour l'Europe. Comment ne penserais-je en cet instant, et chacun me comprendra, à la Communauté que nous formons nous-mêmes à Douze, pour une construction originale, la Communauté de l'Europe des Douze. L'Europe est entrée dans nos moeurs, et le naturel, l'aisance avec lesquels tout le monde aujourd'hui se déclare européen - voyez les jeunes de nos pays - ne doivent pas estomper le fait qu'il s'agit d'une entreprise sans précédent, qui n'allait pas de soi, qui exige beaucoup de vigilance, d'imagination et de volonté. Je dis à mes amis européens de cette Europe-là, ne ratons pas le rendez-vous pris pour 1992. Et l'Espagne, qui a pour la première fois assumé la Présidence des Communautés pour les six mois qui viennent, et la France, qui lui succèdera, et les autres par la suite s'emploieront à ce qu'un élan décisif soit pris dans plusieurs domaines bien concrets, monétaire, fiscal, social, culturel, et je l'espère, j'y reviendrai dans un moment, protection de l'environnement.\
A l'aube de cette année, on se laisserait volontiers entraîner par la magie des commencements, leur séduction, si la gravité, l'amertume des expériences passées, ou des espoirs déçus ne nous rappelaient pas à l'ordre. Il semble cependant qu'on entende par le monde comme un bruissement d'espoir auquel il faut sans naïveté mais aussi sans découragement, prêter attention car la méfiance systématique n'est pas non plus bonne conseillère.
- C'est Hannah Arendt qui disait que les guerres et les révolutions avaient dessiné la physionomie du XXème siècle. Jusqu'à présent les faits ne l'ont pas démentie, nous arrivons au terme de ce siècle-là. Mais qui sait si l'effort de tous dont nous apercevons les premiers résultats ne fera pas du siècle prochain un siècle dont la physionomie aura été dessinée par les réconciliations de la paix ?
- Dans un certain nombre de pays les armes se sont tues. Des conflits appelés régionaux, mais qui n'en sont pas moins tragiques, sont en cours de règlement. Des soldats, envoyés sur des fronts étrangers, rentrent chez eux. Des élections se sont déroulées ou se déroulent dans des conditions que l'on n'aurait pas osé espérer, il y a simplement un an de cela. Des dialogues s'amorcent, là où il n'y avait que silence hostile ou stérile. Les droits de l'homme qui, en Europe, ne sont pas une idée neuve, sont cependant redécouverts et applaudis dans d'autres régions du monde. Je m'en réjouis, mesdames et messieurs, car les idées qui commencent à l'emporter sur la force et sur l'arrogance, ces idées sont celles que mon pays a toujours soutenues, dont il répète inlassablement qu'elles doivent inspirer les règles de la vie internationale : souveraineté de l'Etat, non-ingérence, droit à l'autodétermination, respect des droits de la personne.\
De même, des progrès sont accomplis, et d'autres attendus, pour le désarmement. J'ai eu l'occasion l'an dernier de m'exprimer à ce sujet, de dire à quel point mes voeux se portaient vers la réussite des efforts entrepris par MM. Reagan et Gorbatchev, c'est une bonne chose pour le monde que d'avoir commencé de désarmer là où il n'y avait, jusqu'alors que surarmement, course sans fin dont l'issue ne pouvait être que tragique. Ce n'est plus le moment d'étudier les problèmes du désarmement catégorie par catégorie, j'attirerai cependant votre attention sur le fait que dans quelques jours s'ouvrira à Paris la conférence qui rassemblera les Etats parties du protocole de Genève de 1925 sur l'interdiction des armes chimiques, et naturellement tous les autres Etats que les signataires intéressés à cette affaire. Cette conférence a pour objet de proclamer à nouveau solennellement que les Etats refusent l'usage de l'arme chimique, qu'ils jugent impératif qu'elle soit éliminée.
- De même, ce mois-ci verra le début des négociations sur la stabilité conventionnelle entre les trente-cinq participants à la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe. C'est le point central aujourd'hui. L'équilibre général des forces nucléaires est établi. En revanche, sur le sol de l'Europe, le déséquilibre est patent et il recèle de par lui-même des risques immenses. Certes, j'attends des plus grandes puissances, qui se le sont d'ailleurs promis, qu'elles progressent dans la réduction de leurs armements nucléaires stratégiques, mais je le répète, c'est le débat sur les armes classiques ou conventionnelles qui désormais doit prendre le pas.\
Bon, qu'il reste beaucoup à faire, chacun s'en doute. Je ne vais d'ailleurs pas reprendre la liste trop longue des conflits qui ont déchiré la surface de la terre, certes j'aurais une sorte de tendance personnelle à m'attarder sur le sort du Liban déchiré et dont nous restons solidaires. Je pense à une terre liée à la France, je pense au Cambodge, je pense que nous pouvons, en tous cas nous devons faciliter les contacts établis pour qu'ils aboutissent enfin £ je pourrais dire à quel point je me soucie de voir se perpétuer les règles qui veulent que l'apartheid continue d'être pratiquée en Afrique australe, sans parler de l'immense problème des réfugiés que la guerre en refluant laisse sur des terres étrangères qui ne leur appartiennent pas, auxquels ils n'appartiennent pas davantage. Que d'endroits de la planète où des millions de personnes attendent, soumises à la bonne ou à la mauvaise volonté des gouvernements, sans moyen de pression, sans force autre que celle de survivre au jour le jour £ nous ne devons pas dans l'euphorie des signatures de traités oublier ces vies mises entre parenthèses.
- La liste de ces conflits je pourrais la pousuivre, vous dire quelle préoccupation est la mienne, comme elle est la vôtre, d'un règlement favorable aux intérêts mutuels des parties en cause dans le Proche-Orient, que soit reconnu davantage encore dans les faits les droits d'israël, que soit reconnu dans les faits le droit des Palestiniens à disposer d'une patrie et d'y édifier les structures de leur choix. Tout cela est très difficile sans confiance, chacun redoutant pour sa génération et celles qui suivront, chacun désireux de préserver son indépendance et sa sécurité. Il en va de même partout où des hommes s'affrontent et si je cite les cas que l'Histoire nous propose, il n'en reste pas moins que partout où ces conflits s'amorçent ou bien se sont apaisés, les termes des arrangements éventuels se posent de la même façon.\
Si, comme je l'ai dit tout à l'heure, des changements sont à l'oeuvre dans le monde, dont je souhaite qu'ils ne soient pas simplement le fruit d'une conjoncture heureuse, mais les signes annonciateurs d'un ordre plus juste, plus vrai, je crois qu'une des raisons en est que les Etats se mettent enfin à l'écoute des peuples qui disent, vous l'avez exprimé à l'instant, monsieur le Nonce, à votre façon : assez de vains et de cruels combats, luttons enfin contre nos véritables ennemis communs que sont la misère, l'ignorance, les maladies, les catastrophes naturelles ! Ce combat ne peut se mener qu'à l'échelle planétaire, il doit engager toutes les nations du monde. Le combat pour le développement, pas à l'avantage seulement des peuples ou des pays pauvres mais aussi à l'avantage des pays plus riches, qui doivent savoir que si le mouvement n'est pas universel, chacun en souffrira, chacun sera entraîné dans le cycle de la crise et des conflits.
- Comment n'aurai-je pas été heureux de constater que cet élan auquel j'en appelle a inspiré les pays souvent lointains, notamment au Bangladesh, au Sud-Soudan, en Colombie, pour apporter aide et concours de la même façon que nous avons pu voir le mouvement de solidarité qui s'est dessiné au moment du tremblement de terre d'Arménie. Oui, je forme des voeux, comme M. le Nonce l'a lui-même fait, pour que la solidarité ne s'exerce pas seulement dans des circonstances exceptionnelles mais pour qu'elle s'inscrive dans l'action quotidienne des Etats car, il faut sans cesse s'en convaincre, notre destinée est désormais commune.
- Comment s'y prendre pour construire un environnement économique qui mette fin aux obstacles que rencontrent les pays dits du sud, disons les pays pauvres ou les pays qui ne sont pas pauvres mais qui sont écrasés par la charge qu'ils ne peuvent assumer de leur endettement ? C'est une réponse internationale, d'abord celle des pays plus riches qui doit être apportée. Les grandes orientations sont connues, nous avons besoin d'un système monétaire plus stable, de relations commerciales plus harmonieuses, d'un renforcement plus important des flux financiers, publics, privés, bilatéraux et multilatéraux, nous avons besoin aussi d'aborder cette période avec courage, avec détermination, avec un sens de l'intérêt général. Cessons de nous replier sur nous-mêmes. La France s'y efforce. En particulier, vous connaissez les propositions qu'en son nom j'ai exprimées pour tenter de réduire l'endettement, quand il ne s'agit pas simplement de le faire cesser à l'égard des pays les plus pauvres. Propositions, engagements, exprimés récemment encore à Toronto ou à New York. Je forme d'autres voeux pour que ces propositions avancent à Paris-même, où se retrouveront les sept plus grands pays industriels au mois de juillet. Il faut que la pression des peuples soit exprimée par les gouvernements. S'ils manquent à ce devoir, ils en porteront les conséquences.\
Je voudrais d'ailleurs attirer votre attention sur deux points avant de terminer.
- Je pense d'abord au terrorisme. Nous ne devons pas et nous ne pouvons pas relâcher notre action contre le terrorisme. Il n'y a pas de compromis possible avec le terrorisme je l'ai cent fois répété, mais je le redis ce soir volontairement. Ce qui est survenu à l'avion qui s'est écrasé en Ecosse apporte une tragique illustration à nos inquiétudes. C'est vrai que le terrorisme ne doit pas rester impuni, en tous cas il doit être autant que possible recherché à la source. Je ne suis pas favorable moi non plus aux représailles collectives qui atteignent des innocents mais il faut que les coupables sachent qu'ils ne seront pas impunis. A ce titre, je vous informe qu'exercant depuis le début de cette année la responsabilité principale de la conférence des sept grands pays industrialisés, j'ai saisi mes partenaires pour que dans un plus bref délai, très bref délai, il y ait concertation. Une déclaration visant le terrorisme aérien est depuis le Sommet de Bonn en 1978 un sujet de concertation entre les pays dont j'ai parlé. Une déclaration dans le même sens a été adoptée au Sommet de Venise en 1987 et je viens en tant que responsable du prochain Sommet saisir mes partenaires en vue d'organiser une concertation appropriée entre les experts compétents et de renforcer les mesures de protection et de lutte.
- Sans doute, est-il de nombreuses situations où l'injustice prévaut, poussant à l'exaspération et à la violence des peuples qui ont le droit, comme les autres, d'obtenir la reconnaissance de leur souveraineté ou du moins je l'ai dit pour commencer, le droit de se déterminer eux-mêmes. Ne pas le reconnaître c'est déjà une violence, c'est l'engrenage qui commence et cependant rien n'excuse rien et les nations civilisées doivent mettre un terme par leur résolution à ces massacres d'innocents qui n'apporteront jamais aucune réponse ni aux problèmes internationaux, ni aux conflits individuels.\
Et je veux attirer aussi votre attention sur les problèmes de l'environnement. Nous aurons l'occasion d'en reparler et la France de préciser encore ses positions. J'ai cru devoir en saisir les Français le soir du 31 décembre pour apporter à la Nation française et aux citoyens de mon pays mes voeux de nouvel an. L'environnement c'est notre affaire à tous. Désormais les forêts qui disparaissent, l'air qui se pollue, qui s'épuise, l'eau corrompue, c'est une incapacité nouvelle de produire, c'est un risque de plus de voir la santé des hommes, l'équilibre de leurs organismes s'affaiblir au point d'avoir à supporter les épidémies et les maladies, une sorte de désespoir d'exister. Que l'on en prenne conscience. Je pourrais citer des exemples, je ne le ferai pas, qui peuvent conduire chacun d'entre nous à désespérer des chances de l'humanité, tant est présente d'une part la sottise qui gouverne trop souvent les affaires du monde mais aussi le profit immédiat, générateur de catastrophes en chaîne. Quel profit et pour quel intérêt je vous le demande sinon l'appétit aussitôt satisfait d'intérêts qui doivent être brisés sans quoi l'humanité tout entière en portera la conséquence.\
Eh bien, monsieur le Nonce, mesdames et messieurs, je veux vous dire à quel point j'ai conscience de l'importance du travail et de la responsabilité qui sont vôtres dans les fonctions que vous exercez et qui exigent naturellement discrétion, durée et persévérance. Je dois dire qu'à Paris nous sommes favorisés, nous comptons vraiment un très grand nombre d'ambassadeurs dont nous n'avons qu'à nous louer dans leurs capacités à entretenir des liens confiants avec leur pays, entre leur pays et le nôtre. Je vous demande, mesdames et messieurs, de porter un témoignage, la compréhension et la conciliation entre les hommes sont possibles £ après tout, c'est aussi de votre métier, de votre beau métier, que de les promouvoir puisque c'est vous qui avez charge d'entretenir les dialogues. Mesdames et messieurs, l'hospitalité est un devoir, c'est aussi une chance pour ceux qui, individus ou peuples, la pratiquent, voilà pourquoi j'ai beaucoup de plaisir à vous recevoir dans ce Palais de l'Elysée, à vous exprimer de nouveau mes voeux pour vous, celles et ceux que vous aimez, pour votre peuple et pour les responsables qui vous ont choisis, auxquels j'adresse par votre intermédiaire mes souhaits pour eux et pour la paix du monde.\

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