Publié le 28 septembre 1988

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'université de New York, sur l'histoire des relations culturelles entre la France et les Etats-Unis et les idéaux de la Révolution française, New York, mercredi 28 septembre 1988.

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'université de New York, sur l'histoire des relations culturelles entre la France et les Etats-Unis et les idéaux de la Révolution française, New York, mercredi 28 septembre 1988.

28 septembre 1988 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Président de l'université de New York,
- Mesdames et messieurs.
- Mes premiers mots seront naturellement pour vous dire le plaisir que j'ai à me retrouver aujourd'hui parmi vous dans cette superbe bibliothèque de l'université de New York, et pour vous remercier de l'honneur que vous me faites en me décernant le doctorat honoris causa. Cette récompense, cette distinction m'est d'autant plus chère qu'elle émane d'une des universités qui a le plus agi pour la civilisation et la culture françaises aux Etats-Unis d'Amérique et pour abolir dans une communauté de valeurs et d'idéaux partagés la distance que l'Atlantique met entre nos deux pays.
- Une fois de plus, votre université se trouve à l'avant-garde puisque vous organisez à l'occasion du bicentenaire de la Révolution de 1789 des manifestations parmi les plus denses et les plus complètes de tous les Etats-Unis. C'est dire la fierté qui est la mienne de participer à l'inauguration de ce cycle.
- Veuillez voir dans ma présence ici le témoignage de gratitude de mes compatriotes, témoignage qui s'adresse à vous même, monsieur le Président Brademas, à monsieur le Chancelier Oliva et à tous les membres du comité d'organisation pour le bicentenaire de l'université de New York.
- A vrai dire, vous aviez raison de le remarquer, cher Thomas Bishop, je respire dans cette maison un air familier. D'une part, vous l'avez dit, parce que c'est la troisième fois en quinze ans que je lui rends visite et que, à chaque reprise, j'ai pu apprécier la chaleur de l'accueil qui m'y est réservé. D'autre part, et surtout, parce que le département de français de votre université est en quelque sorte le salon - pour parler comme au dix-huitième siècle - où se croisent et s'entretiennent tout ce que la France compte d'intellectuels, de chercheurs, de créateurs prestigieux et tout ce que l'Amérique produit d'amoureux et de connaisseurs fervents de la culture française. Je me dois, à ce tire, de rendre un hommage particulier à celui que je viens de citer Thomas Bishop, l'homme de cette entreprise, directeur du Centre d'études de la civilisation et de la culture françaises, qui concilie si remarquablement les talents d'un savant émérite et d'un organisateur dynamique.
- La vitalité du département de français ne se traduit pas seulement par la place réservée à l'enseignement de la langue, mais également par l'imagination déployée pour rendre vivante et précise la connaissance de la culture française, et pour l'insérer dans une perspective historique.
- Je n'ignore pas qu'au-delà de ce département de français, c'est l'université dans son ensemble qui s'est mobilisée pour la mise en oeuvre de l'ambitieux programme de célébration de ce bicentenaire. Vous êtes en cela les fidèles héritiers d'une grande tradition. Depuis plus de deux siècles, les relations culturelles franco-américaines n'ont cessé de s'enrichir et de se féconder au rythme des allées et retours permanents entre les deux rives de l'Atlantique.\
A l'influence de Montesquieu et des philosophes sur l'évolution de la pensée politique américaine, à la contribution décisive de Beaumarchais, Rochambeau, La Fayette, de Grasse, à l'indépendance des Etats-Unis, fait écho moins de vingt ans plus tard l'apport de Thomas Jefferson et de Thomas Paine, à la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, qui elle-même ne précède que d'un mois la proclamation par le congrès américain de Bill of rights.
- Le ressort de cette relation privilégiée, vous le connaissez comme moi, c'est un même amour de la liberté, une même exigence de fraternité, la certitude inaliénable que les hommes sont égaux devant la loi. C'est en fin de compte l'essence même de l'enseignement que nous tirons aujourd'hui, chacun avec son génie propre, des événements fondateurs d'il y a deux siècles.
- Dans un essai célèbre votre compatriote, l'historien et philosophes Hannah Arrendt, a cherché à opposer deux grands modèles révolutionnaires : les révolutions de la liberté sur l'exemple américain, les révolutions de l'égalité dans la lignée française, les premières animées par la quête du bonheur, les secondes destinées à sombrer dans la violence. Je crois, pour ma part, que rien ne définit mieux la démocratie moderne que nous pratiquons, que la synthèse toujours à réinventer entre liberté et égalité. Et si la République française y adjoint plus tard la fraternité qui demeure dans ce monde déchiré par d'inacceptables fractures entre nations riches et nations pauvres, entre nantis et exclus, c'est parce que cela demeure aussi une valeur d'actualité pour vous.
- Je concède volontiers aux historiens et à leurs passionnantes controverses qu'on ne brise généralement pas un ordre ancien sans soubressauts, sans convulsions et parfois sans excès. Mais la responsabilité particulière de l'homme aujourd'hui, du dirigeant politique en particulier, c'est de retenir dans les événements qui ont bouleversé le monde ce qui fonde notre système politique actuel et notre vie publique. Rares sont dans nos pays ceux qui osent contester que "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits", que la souveraineté réside dans la Nation, que l'Etat doit être régi par le droit, pas plus que ne sont remis en cause la séparation des pouvoirs, le suffrage universel, l'enseignement public, l'abolition de l'esclavage, tout ce qui fonde en somme la République et la démocratie, j'aimerais ajouter la civilisation. Mais il reste tant de choses à faire, il reste à agir chaque jour. Et c'est notre travail à nous tous, sans relâche, pour que ces principes passent vraiment dans les faits et ne restent pas à l'état du discours ou des exhortations, pour que cessent un jour l'oppression, l'humiliation, la ségrégation, le mépris des droits de l'homme où que l'on se trouve dans le monde. Et, croyez-moi, cela ne peut se faire sans admettre une sorte de rupture avec ce que l'ordre établi peut représenter de plus médiocre dans le respect de fausses traditions. C'est en cela que les commémorations sont utiles puisqu'elles nous invitent à une réflexion aussi lucide que possible sur ce que nous sommes devenus au regard des espérances et des idéaux d'autrefois.
- Sachons, mesdames et messieurs, en tirer la meilleure part, y puiser l'encouragement nécessaire à croire dans nos valeurs, à les adapter à l'évolution du monde, à les étendre à tous les champs nouveaux de l'économie, de la science, de l'écologie dont les développements fulgurants risquent d'échapper à la maîtrise de l'homme.\
Le message de 1789, de nos révolutions, n'est pas affadi et réserve encore bien des surprises à ceux qui se donneront la peine de l'étudier et surtout à ceux qui se donneront la peine de le mettre en oeuvre chaque fois qu'ils auront à affronter des modes de pensée qu'il convient - aujourd'hui comme hier - de rejeter. Eh bien ! vous êtes de ceux-là, mesdames et messieurs, représentants de cette université ou des différents ordres culturels. Vous êtes de ceux-là, monsieur le Président, qui m'accueilliez il y a un instant, avec tant de délicatesse, vous êtes de ceux-là vous qui avez choisi cette voie. Vous contribuerez, si vous le voulez bien, avec beaucoup d'autres, hors de cette salle, à ce que les idéaux de la Révolution française soient mieux compris et vous avez, de ce point de vue, une longue tâche à accomplir y compris, croyez-moi, en France même. J'espère que ces droits seront toujours mieux respectés dans le monde. De ce choix et de votre présence, je vous remercie. Que puis-je souhaiter d'autre que ceci, sinon que vos travaux rencontrent le succès et l'audience qu'ils méritent.\

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