Publié le 24 août 1988

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les archives et le projet d'une très grande bibliothèque, Paris, mercredi 24 août 1988.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur les archives et le projet d'une très grande bibliothèque, Paris, mercredi 24 août 1988.

24 août 1988 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Président, mesdames, messieurs,
- Faut-il le répéter, la France est très heureuse d'accueillir ce XIème congrès international des archives. Cela était prévu, mais maintenant le rendez-vous est tenu et je tiens à vous en dire ma joie.
- Voici trente-huit ans que se tenait à Paris votre première rencontre internationale. Votre grand nombre aujourd'hui, qui vient d'être précisé - plus de 2000 personnes, la participation de délégués de plus de cent pays, donc venus par définition de tous les continents - montre le chemin parcouru et les liens qui ont été tissés depuis l'origine.
- C'est la mémoire du monde que vous préservez et que vous mettez en valeur. Les archives de tous les pays, en gardant la trace des actes d'hier et leurs cheminements, éclairent mais aussi commandent le présent. Ceux qui exercent une responsabilité savent bien qu'on ne définit pas des orientations dans l'ignorance du passé. Les archives sont aussi à la disposition de tous les citoyens, chacun peut dans sa vie professionnelle ou personnelle y recourir.
- Cette mémoire disponible offre aux peuples du monde entier la possibilité de définir, de retrouver aussi leur identité, d'aborder leurs projets et d'assurer la défense de leurs droits en connaissance de cause : la connaissance de leur histoire, tout simplement.
- Depuis des millénaires, les hommes se sont préoccupés d'organiser cet outil de leur vie collective, de leur vie individuelle. Et ce sont les archives qui assurent cette mission.
- Et puisque nous sommes en France, à la veille du bicentenaire de notre grande Révolution, comment ne pas se souvenir que de ce moment date la création de nos propres archives nationales et départementales ? Les documents engrangés, à l'époque, permettront - permettent déjà aux Français - à l'occasion de cette célébration, de mieux connaître la vie, les aspirations et les actes de ceux dont nous sommes les héritiers.
- Je voudrais vous dire un mot, à ce point de mon exposé, des nouvelles technologies.
- Peut-être les périodes de grandes mutations - politiques, sociales, techniques - aiguisent-elles le souci de ne pas perdre le fil d'une histoire qui précisément s'accélère. L'époque moderne, en décuplant les moyens d'échange entre les hommes, pose aux archivistes bien de nouvelles questions. Aujourd'hui - le thème de votre congrès en témoigne - le formidable développement des nouvelles technologies nécessite de repenser la collecte, la conservation, la mise en valeur de ce qui sera le patrimoine de demain. La marée montante des écrits mais aussi la richesse des archives orales, le bouleversement et l'interdépendance des techniques de communication et d'information, la multiplication des supports que l'on dit éphémères parce qu'ils n'ont plus la pérennité du papier, tout cela oblige à redéfinir les perspectives et les moyens d'une mémoire organisée pour la postérité. J'ai trouvé excellent que vous ayiez décidé de consacrer vos travaux à l'étude de ces techniques.\
Vous me permettrez de faire un détour par l'action de mon pays, la France. Je ne la cite pas en exemple, mais simplement il est normal que vous sachiez - je suis sûr qu'on le fait ailleurs - notre propre contribution.
- Les archives - je viens de vous le dire -, celles de demain, ne seront plus ce qui reste quand le temps a passé, mais ce que les hommes auront prévu de mettre à la disposition de ceux qui les suivront, d'une génération à l'autre. Notre responsabilité en est accrue. Il faut penser à la mémoire de l'avenir dès le moment de l'action. Aussi se doter d'un service d'archives efficace entre dans les préoccupations d'un chef d'Etat, d'un gouvernement aussi bien que d'une entreprise ou de toute collectivité agissant dans la société.
- J'ai voulu en assumer l'exemple. Le service des archives de la Présidence de la République qui prépare les futurs enrichissement des archives nationales est maintenant, je crois pouvoir le dire, à la pointe du progrès pour ses équipements informatiques, aussi bien que pour ses méthodes de collecte et de traitement des documents. A l'évidence, l'effort accompli ne se limite pas à cela.
- En choisissant dès 1981 d'augmenter très sensiblement les crédits mis à la disposition des services d'archives, en appuyant sur de nouveaux équipements une politique de développement scientifique et culturel, j'ai voulu que les archives fussent traitées comme une dimension essentielle de la vie nationale et que la France se donnât de nouveaux moyens d'être attentive à sa mémoire.
- Le premier problème était de préserver les archives qui naissent tous les jours des activités mêmes de notre temps. Le centre des archives contemporaines à Fontainebleau, pas loin de Paris, a vu doubler sa capacité en 1984 et nous l'avons pourvu des laboratoires nécessaires au traitement de ces nouvelles archives auxquelles vous consacrez en ce moment vos travaux. J'ai voulu en même temps doter les archives d'outre-mer d'un centre où seraient regroupées les ressources documentaires relatives aux nombreux pays qui ont partagé notre histoire. Avec une riche bibliothèque disposant de tous les fonds d'archives des administrations centrales et locales, le centre d'Aix-en-Provence est en train de devenir un haut lieu de la recherche sur les pays en développement.\
Mais d'autres archives sont en péril : celles des entreprises touchées par les bouleversements de la société industrielle. Leur patrimoine historique est pourtant essentiel pour la compréhension des deux siècles que nous venons de vivre. Aussi devons-nous aider à la préservation des archives issues des organismes économiques, sociaux, grâce auxquels s'organisent les relations humaines au sein du monde du travail. Des chambres de commerce et d'industrie, des chambres de métiers aux syndicats patronaux et aux syndicats ouvriers, en passant par les associations qui expriment les aspirations du monde du travail, il y a là des milliers de fonds d'archives qui seront absolument indispensables à l'intelligence de notre monde.
- Voilà pourquoi nous avons voulu, voici quatre ans, créer dans une ville du nord de la France, à Roubaix, un centre des archives du monde du travail dont le chantier vient de s'ouvrir. Je crois que nous donnerons à notre civilisation du XXème siècle le droit à sa propre mémoire qui ne sera pas simplement celle des administrations de l'Etat, des collectivités territoriales ou des collections particulières.
- Certes, la mémoire des administrations et collectivités territoriales n'a pas été oubliée. Nous avons doublé les crédits, l'Etat secondera les efforts d'équipement. Il y a une dynamique des responsabilités locales qu'il faut encourager, de nouveaux bâtiments pour la conservation et la mise en valeur des archives.
- J'imagine que dans beaucoup d'autres pays du monde, un effort de ce type est aujourd'hui consenti. Et je sais bien que nous avons à prendre des exemples et à nous inspirer, ici même, des réussites qui dans vos pays ont été considérées déjà comme d'une qualité rare. Mais enfin nous-mêmes, pays de vieille histoire, avec des bâtiments ouverts sur le monde extérieur, avec des salles d'exposition, des locaux adaptés à l'activité des services éducatifs, nous nous efforçons de disposer du réseau nécessaire. Après tout, notre tâche, à vous comme à moi, est bien de veiller à conduire l'intelligence des plus jeunes, vers l'exercice du sens critique, du sens civique commandé par la réflexion sur le passé.
- Il faut aussi que les chercheurs qui fréquentent les archives trouvent les équipements nécessaires à leurs travaux alors que les problématiques scientifiques ne cessent de se diversifier. C'est pourquoi, en plein Paris, s'élève aujourd'hui un centre d'accueil et de recherche des archives nationales, en un lieu prestigieux que connaissent les historiens du monde entier et où sont mis à leur disposition les moyens matériels qui répondent à leurs ambitions intellectuelles. Cet édifice moderne où les technologies nouvelles sont au service du public est dès maintenant ouvert aux savants des pays très nombreux, plus de quatre-vingt l'ont déjà fait, dont les ressortissants viennent chaque année par milliers consulter des archives où se reflètent notre passé et peut-être une partie du leur.\
Les enjeux de votre réflexion sont des enjeux de civilisation. Les moyens modernes doivent démultiplier l'accès des chercheurs et des citoyens à leur patrimoine. A cet égard, j'ai récemment proposé que soit bientôt lancée la construction en France d'une très grande bibliothèque. Cette très grande bibliothèque, d'un type nouveau enfin adapté à nos connaissances d'aujourd'hui n'est pas le seul effort accompli actuellement sur la surface du globe. J'ai observé avec joie qu'un certain nombre de pays avait déjà pris les devants. Mais il faut que la France soit dotée de cette bibliothèque, couvrant tous les champs de la connaissance, à la disposition de tous, utilisant toutes les techniques de transmission de données, de conservation, de diffusion du savoir, de consultation à distance. Il s'agira là d'un effort qui prolongera celui qui a permis de moderniser et d'équiper ces dernières années les archives de la France.
- Il faut inventer, au service d'un large public, une nouvelle complémentarité entre les supports écrits traditionnels et les techniques qui sont en voie de développement permanent sur lesquelles vous vous interrogez. Je vous parle de ce grand projet car il porte au même titre que les réalisations que j'ai citées, une ambition qui n'est pas seulement la mienne, loin d'être étrangère à vos travaux : faire sans tarder l'effort de réflexion et d'équipement pour que vive et s'enrichisse le patrimoine dont nous sommes les dépositaires. S'emparer de ces outils techniques pour en faire des instruments de sauvegarde et de connaissance du passé qu'après tout nous fabriquons jour après jour.
- Je ne pense pas qu'il soit possible de conduire un Etat, d'assumer la principale charge d'une nation, d'assurer la destinée d'un peuple sans penser que par des bibliothèques, par des archives de toute sorte, par ce lien établi entre toutes les phases d'une histoire, nous nous serons rendus - je l'espère - dignes d'assurer notre propre passage à la responsabilité des affaires publiques. Je crois que la culture est une réponse et peut-être la principale aux questions que se posent les hommes trop souvent livrés à l'angoisse et que vous, mesdames et messieurs, vous y prenez une large part dans votre travail, souvent humble travail qui exige une infinie patience, une attention extrême, une formation minutieuse, un sens aigü du devoir. Vous prenez une part plus large qu'on ne le sait au développement de cette culture.\
On l'a rappelé, j'ai invité, voici quatre ans, votre congrès à se réunir en France et je suis très heureux que vous vous soyez donné rendez-vous ici, dans un pays fier de sa civilisation et prêt à utiliser, je vous l'ai dit, tous les moyens nouveaux que l'intelligence et la technique humaines nous proposeront. Dans ce domaine, les spécialistes que vous êtes savent le prix de la réflexion commune, de la confrontation des expériences, des échanges entre pays. On ne saurait, dans ce domaine, travailler seul. Nos archives nationales sont des éléments indispensables de la coopération internationale dont j'aperçois l'étendue par la présence de vos personnes si diverses dans cette salle.
- Oui, je le répète, vous êtes dans un monde en mouvement et en mouvement accéléré, les gardiens d'une certaine permanence quand cela ne serait que celle de la mémoire. Aussi, je forme le voeux que ce congrès de Paris réponde pleinement à votre attente, qu'il formule des recommandations susceptibles de nous éclairer, nous les responsables de nos pays et je vous prie de croire que la France sera particulièrement attentive aux conclusions qui me seront communiquées à l'issue de vos travaux.
- Soyez les bienvenus, mesdames et messieurs, dans notre capitale, soyez les bienvenus dans notre pays. Nous avons l'orgueil de penser que nous pouvons vous aider, vous apporter quelque chose de plus et nous avons aussi la modestie et l'humilité nécessaires lorsque nous considérons ce que vous nous apportez. Alors mettons ensemble ces contributions multiples et tirons-en le meilleur pour le progrès de l'homme.\

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