Publié le 9 février 1988

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la fin de son voyage à La Réunion, sur les droits de l'homme et l'histoire des conquêtes sociales, à la mairie de Saint-Benoît, mardi 9 février 1988.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la fin de son voyage à La Réunion, sur les droits de l'homme et l'histoire des conquêtes sociales, à la mairie de Saint-Benoît, mardi 9 février 1988.

9 février 1988 - Seul le prononcé fait foi

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Je vous remercie de vos propos. C'est une conversation que nous avons commencée depuis longtemps déjà. Je me souviens d'un arrêt, d'un passage, à Saint-Benoît, d'une visite au marché, avec vous, dans d'autres conditions, il y aura bientôt huit ans. Et j'ai grand plaisir à retrouver dans cette commune un certain nombre de visages, des amis fidèles qui ont ainsi jalonné ma vie politique et ma vie personnelle. Il m'est d'autant plus facile maintenant de vous dire merci.
- Je sais le travail qui s'accomplit dans cette commune. J'ai pu examiner les plans de développement, je sais quel soin, quelle attention, quel amour du bien public, portent à leurs travaux ceux qui en ont la responsabilité. Et, les saluer sur le lieu même de leur vie et de leur travail, c'est pour moi une véritable joie.
- Saint-Benoit aura été la dernière commune que j'aurais visitée au cours de ce voyage. Chaque étape a été instructive, celle-là ne le sera pas moins. Et je suis très sensible à votre accueil, mesdames et messieurs, tout le long de ces rues et sur cette place, où je retrouve la chaleur, l'enthousiasme et, je l'espère, la confiance dont un responsable a besoin.
- J'écoutais attentivement ce que vous me disiez, disons pour les 8/10ème, les premiers 8/10ème de votre discours, monsieur le maire `Jean-Claude Fruteau`. J'ai bien entendu la dernière partie mais je réfléchissais, pendant que vous parliez, aux longs et difficiles efforts auxquels vous vous êtes appliqués et pas seulement vous, depuis déjà des générations, ici à La Réunion, comme dans d'autres départements d'outre-mer. Je pensais à cette lente évolution, cette nécessaire évolution, cette libération.\
Pour être libre, mesdames et messieurs, il faut y croire, et pour y croire, il faut vouloir. Croyez-vous que cela ait été si facile, au moment de la première et grande Révolution française, que d'en finir avec des privilèges, ou de croire en finir pour continuer la lutte ! On a proclamé l'abolition de l'esclavage et il a fallu attendre encore un demi siècle.. Croyez-vous que cela ait été si facile de vivre à cette époque quand on avait dans le coeur, la foi dans l'homme et le sens de sa dignité ? Et pourtant, à travers le temps, il y eut des femmes et des hommes volontaires, assidus envers et contre tout, parce qu'ils y ont cru et parce qu'ils l'ont voulu. Croyez-vous que cela ait été si facile de franchir les étapes après la proclamation d'un principe - tant d'habitudes, tant de fausses traditions, tant de hiérarchie, aujourd'hui vermoulue, n'ont pas cessé d'entretenir un pouvoir souvent insupportable - ? Croyez-vous que cela ait été facile après l'esclavage de mettre à bas la colonie et surtout son esprit, son esprit de caste et de domination ? Croyez-vous qu'il n'a pas fallu y croire et le vouloir pour lutter une fois de plus afin que l'homme soit digne d'être l'homme ?
- Croyez-vous que cela ait été si facile au lendemain de la dernière guerre mondiale ? Déjà la décolonisation. Et puis les lois qui ont suivi pour que chacun, l'individu mais aussi les collectivités locales, puisse atteindre au moyen de dépasser les lois et les mettre en application, de vivre un principe encore lointain et mal connu : la décentralisation a été l'un de ces actes décisifs puisqu'il a permis aux populations des départements d'outre-mer, mais aussi à bien d'autres, dans les régions nouvelles, d'accéder à la responsabilité directe de gestion dans les domaines économique, social et culturel, d'avoir un droit de regard sur l'histoire de leur continent, de leur région, sur leurs intérêts, là où ils sont, là où leurs enfants vivront.
- Croyez-vous qu'il ait été si facile de conquérir les droits du travail ? Qu'il ait été facile de conquérir les droits de la femme et les droits de l'enfant ? Le droit, encore souvent illusoire, à la rémunération nécessaire ? A la justice ? A la justice dans les conflits sociaux ? A la justice, tout simplement, dans les conflits humains ?
- Croyez-vous qu'il soit si facile de se débarrasser d'un temps qui eut sa grandeur, mais qui hésita devant la transformation sociale et humaine hors de laquelle il eût été impossible de parvenir aujourd'hui au stade que nous connaissons et qui n'est qu'un stade avant d'autres, car il faut maintenant travailler à la suite. Vous allez y travailler, mesdames et messieurs, et pour cela il faut y croire. Et pour y croire, il faut vouloir. Et j'attends de vous que vous poursuiviez votre tâche, que vous conquerriez la dignité qui est la vôtre, là où elle manque. Et le devoir de la nation toute entière, c'est de vous y aider, de promouvoir les lois, d'affirmer les principes et d'organiser la vie quotidienne de façon que le plus humble d'entre vous se sente au fond de lui-même et dans sa vérité l'égal de l'autre.\
Je suis heureux de pouvoir vous dire cela avant de vous quitter : vous avez bien voulu remarquer, monsieur le maire et cher ami, que telle était la démarche à laquelle je m'étais voué depuis longtemps. Vous vous souviendrez - vous vous souvenez de ce temps déjà lointain - où nous devions partout expliquer ce que devaient être les départements d'outre-mer qui n'était pas encore départements et surtout les populations si lointaines et souvent contraintes de vivre dans des structures où ils ne pouvaient trouver réponse à leurs questions.
- Je me réjouis d'être parmi vous qui avez choisi le progrès, la dignité, la liberté, l'égalité. Il ne suffit pas de réclamer ou bien de protester £ il faut travailler chaque jour, il faut faire confiance à la France, au peuple de France dont vous êtes et qui a su, à travers le temps que je viens d'évoquer, assurer les conquêtes qui font encore aujourd'hui à travers le monde le meilleur de son rayonnement.
- Merci à vous tous, merci pour votre accueil, merci pour l'espérance. Je vous quitterai avec un peu plus de force en moi-même pour avoir retrouvé l'élan que je ressens, l'élan qui vous habite parce que pour réussir, il faut y croire. Mais il faut le vouloir. Vous le voulez ? "oui". Alors, j'attends la suite le coeur en paix.
- Mesdames et messieurs, monsieur le maire, chers amis, il me reste à rassembler ce que nous pensons et ce que nous sentons, en quelques mots très simples, vive Saint-Benoit, vive la Réunion, vive la République, vive la France.\

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