Publié le 18 janvier 1988

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de la séance d'ouverture de la conférence des lauréats du Prix Nobel, notamment sur les rapports de pouvoir entre le scientifique et l'homme politique, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 18 janvier 1988.

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de la séance d'ouverture de la conférence des lauréats du Prix Nobel, notamment sur les rapports de pouvoir entre le scientifique et l'homme politique, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 18 janvier 1988.

18 janvier 1988 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames, messieurs,
- Quand nous avons formé, il y a bientôt deux ans, Elie Wiesel et moi-même, le projet de vous inviter à Paris, nous ne pensions pas vous retrouver si nombreux au rendez-vous. Elie Wiesel est un grand écrivain, de langue française et universaliste, c'est aussi un homme de foi £ la sienne est communicative. Il aime soulever les montagnes, et, comme on le voit, y réussit. Car il ne se contente pas de manier les concepts, de remuer rêves et symboles, il agit sur la réalité. Ainsi sommes-nous passés d'une idée à un projet, puis du projet à l'événement. Qu'il soit ici remercié pour son audace et sa constance.
- Mesdames et messieurs, c'est à vous tous que je veux dire ma gratitude pour nous avoir fait l'honneur d'accepter notre invitation. Vous imaginez bien que je ne me serais pas permis de prendre sur votre temps et vos travaux pour vous convier à une simple cérémonie publique. Je souhaite que vous vous sentiez ici chez vous, entre vous, et que vous puissiez bientôt oublier ce cadre d'apparat, l'appareil officiel qui nous entoure, inévitable escorte. Elle n'est là que pour vous faciliter la tâche, et protéger vos débats à huis-clos.
- Nous allons donc passer quelques jours ensemble, pour travailler, pour nous informer les uns les autres, pour apprendre les uns des autres - avec ici et là, du moins je l'espère, quelques moments de détente dûs à l'art, à la conversation, et pourquoi pas à l'amitié.
- Beaucoup d'entre vous, à l'issue de nos débats, iront vers la jeunesse de mon pays à Strasbourg, Marseille, Bordeaux, Nancy, Rouen, Lyon, Dijon et j'en oublie, prodiguer un enseignement aux étudiants de nos universités, je les en remercie. Aujourd'hui, les usages le veulent ainsi, j'ai la parole pour vous souhaiter la bienvenue £ demain et après-demain, je ne serai plus, face à vous, qu'un auditeur mais un auditeur engagé et poseur de questions.\
Le fait est que si vous êtes là, venus de tous les horizons, de toutes les disciplines, de tous les domaines du savoir et de l'imaginaire, c'est que vous avez ressenti le besoin, et peut-être l'urgence, d'une réunion, je crois, sans précédent. Se réunir n'est pas nécessairement s'unir. Et vous vous demandez peut-être en ce moment même : "Quelle sorte d'événement est ceci ? Que peut-il en sortir ? A quoi bon ?" Le monde, après tout, est rempli de rencontres où la solitude n'abaisse jamais ses barrières, la vie internationale est tissée de congrès et de colloques aux résultats incertains et dont la possible inutilité saisit parfois d'angoisse les participants eux-mêmes, si du moins j'en crois l'auteur français d'un récent récit intitulé l'Invitation, qui n'a pas craint malgré tout, d'accepter celle-ci. J'espère bien, cette fois, que Claude Simon aura eu raison de ne pas se décourager.
- Vous allez réfléchir ensemble aux "menaces et promesses du 21ème siècle". Vous serez à cet effet répartis en cinq groupes de travail : désarmement et paix £ droits de l'homme £ développement £ science et technologie £ culture et société. Qu'avez-vous en commun ? Un titre, peut-être le plus haut dans le domaine qui est le vôtre. Vous êtes, comme on dit, "des Nobel". C'est une gloire. C'est une charge. Il apporte avec lui une sorte d'obligation morale. En témoigne votre présence ici. J'entends par obligation une certaine responsabilité devant la conscience universelle, dont on voit en vous à la fois les grands témoins et les acteurs. Vous êtes porteurs d'une espérance immémoriale - devrais-je dire d'une croyance ? - dans l'unité de l'esprit humain comme garante de l'unité morale du monde. "Notre héritage n'est précédé d'aucun testament" - constatait naguère René Char sur les décombres de l'après-guerre. L'aphorisme disait bien notre désarroi, et sa cause, qui pour beaucoup demeure vraie, métaphysiquement vraie. Et pourtant, votre assemblée ici témoigne d'une belle fidélité au testament historique de ce suédois qui à la fin du siècle dernier entendit consacrer son nom et sa fortune à "ceux qui chaque année auront apporté les plus grands bienfaits à l'humanité", sans, je cite Nobel, "qu'il ne soit fait aucune considération de nationalité".\
Quand l'inventeur de la dynamite et du plastic `Alfred Nobel` est mort en 1896, il ne se doutait pas - comment l'aurait-il fait ? - que ses inventions puissent un jour servir à autre chose qu'à ouvrir des canaux de navigation, à percer des tunnels de chemin de fer. Mais nous avons appris, à notre tour, à nos dépens, que la science, porteuse de bienfaits à l'humanité, peut aussi susciter le malheur.
- Etrange siècle que le nôtre, Janus Bifrons, terrible énigme. C'est comme si nous avions vécu la vie et la mort dans le même temps, comme dans deux temps en un seul, l'un pour l'espérance, l'autre pour le désespoir. Le siècle du "bond en avant" scientifique et technique fut aussi celui des camps et des bestialités, siècle d'Auschwitz et de la pénicilline, où l'on a vu, où l'on voit des médecins torturer £ siècle de la "révolution verte" et des chemises brunes, de la conquête du Cosmos et de la désertification de la terre, où l'espérance de vie a doublé dans les pays industrialisés pendant que redoublent les génocides, où les fanatismes de toute espèce (dont nulle religion, nulle culture, nulle partie du monde, faut-il le rappeler, n'a le monopole) pour que ces fanatismes paraissent avancer au même pas que les découvertes scientifiques ou les gains de productivité, ombres maudites de l'émancipation humaine. Inutile de s'étendre. Les ambiguïtés du progrès sont visibles à l'oeil nu, et vous comme moi pouvons chaque matin en recenser les paradoxes, quand ce ne serait qu'en feuilletant les journaux quotidiens. Bien naïf serait celui qui procéderait à un rassurant partage des responsabilités, en imputant le "passif" de notre temps aux politiques et "l'actif" aux savants ou créateurs. Il n'y a pas d'un côté les hommes de mort et de puissance et de l'autre les techniciens neutres et désintéressés. Nul n'est innocent des retours de la barbarie au milieu du progrès, au coeur du monde civilisé. Nous sommes ici pour mieux en cerner les causes, donc pour mieux en maîtriser les effets. Nous, les responsables écrivains, scientifiques, politiques, responsables, ensemble, de plain-pied.\
Il est d'usage d'opposer le travail scientifique qui ne produit que des jugements de faits et l'activité politique qui ordonne l'action selon les valeurs qu'on se donne. Je me demande si cette opposition classique est toujours de bonne méthode lorsque je vois les sciences bousculer nos moeurs, déterminer nos choix, façonner le futur. Le politique doit se faire aujourd'hui modeste devant le savant, et plus il sera attentif à ses travaux moins il sera son otage. Moins il aura à trancher des problèmes qu'il n'aura ni prévu ni compris. Demain ressemblera de moins en moins à hier parce que nous assistons à un transfert des centres de décision du domaine politique au domaine scientifique, dont rien ne nous dit qu'il nous ouvre les portes du paradis. L'image du chercheur qui offre au décideur les moyens de ses fins, - le savant propose, le politique dispose - ne correspond plus à la réalité d'un monde où la science prend souvent l'homme de vitesse et dont la recherche scientifique et technique devient le moteur déterminant. Car vous sculptez le visage de l'homme lui-même, vous contrôlez déjà sa reproduction, vous pourrez bientôt en modifier le système nerveux. Doit-on dire : les décideurs, désormais, c'est vous ? La chimie a transformé la nutrition, la médecine la procréation et le rythme de la mortalité, la physique nucléaire a inventé avec le plutonium un élément que ne nous propose pas la nature, la biotechnologie travaille sur les gènes. Et la politique, dira-t-on ? La politique est-elle seulement l'art du possible ? Mais ici ce sont les généticiens et non les politiques qui peuvent faire varier à volonté les possibles de l'homme. Gouverner, répète-t-on, c'est prévoir. Le biologiste moléculaire qui a devant lui le projet d'établir une carte complète de l'ADN devient un homme de gouvernement - et avec quel pouvoir dès lors qu'il peut lire dans un noyau de cellule ce que sera l'individu. Avec Hiroshima, et Tchernobyl, l'inconnu des expérimentations génétiques constitue certainement l'une des bifurcations morales dans l'histoire de l'espèce, le point à partir duquel il serait suicidaire de laisser l'interrogation éthique et la recherche scientifique suivre chacun son chemin, en s'ignorant l'une l'autre. C'est dans cet esprit, pour les sciences de la vie et de la santé, que j'avais en 1983 pensé à la création du Comité national français d'éthique, fondé sur un dialogue entre chercheurs, philosophes, juristes, et autorités spirituelles. C'est avec la même vigilance, et dirais-je malgré tout la même confiance en l'homme, que je me tourne aujourd'hui vers vous, pour mieux circonscrire ce qu'il nous est permis d'espérer pour demain, afin d'anticiper ce que nous aurons à savoir et à décider le moment venu, nous les responsables politiques, plus directement confrontés aux dangers du surarmement, à la menace d'une militarisation de l'espace, aux grandes épidémies, aux effets de la misère au sud de la planète, à l'extension du chômage, et au déréglement des économies, au naufrage écologique. Ce sont vos réponses à ces questions que j'attends de vous, et avec moi tous ceux qui ont le souci de préparer cet avenir.\
A ceux qui seraient tentés de penser que la politique commence où la science échoue, je répondrai que toute science devient redoutable lorsqu'elle prétend dicter leurs choix aux citoyens. Aucun des problèmes que j'ai évoqués ne trouvera de solution si ne s'instaure entre scientifiques et politiques une collaboration confiante. Je n'ai pas dit entre "savoir" et "pouvoir", tant il est vrai que la science, qui est d'elle-même un pouvoir, doit et peut fonctionner comme un contre-pouvoir. Les sciences sont partout une affaire d'Etat, mais il est bon, me semble-t-il, de laisser du jeu entre ces deux pôles. Trop de connivence entre le pouvoir politique et le pouvoir scientifique nuit autant à la liberté d'un peuple qu'à celle de ses savants ou bien de ses artistes. Personne ne cherche ici, j'en suis sûr, à se parer de prestiges qui sont les vôtres. Si je trouve personnellement profit à arpenter la Cité des Sciences, à débattre avec les scientifiques et les artistes qui sont les créateurs, je me méfie aussi de "l'Etat savant", - quoi de plus despotique qu'un Etat qui se croit le confident de la providence ou du sens de l'Histoire ? - et je redoute tout ce qui pourrait ressembler au simulacre d'un gouvernement qui serait le gouvernement des sages. La souveraineté, je n'ai pas besoin de vous le dire, réside dans la nation, non dans un comité d'experts £ et comme nous avons fait heureusement quelques progrès depuis Platon - enfin je le suppose - nous ne croyons plus que les "fils des idées" doivent commander aux "Fils de la terre". Mais entre la vieille Science à majuscule, qui éclate en une multitude de savoirs particuliers, et la Sagesse unique avec un grand S, en un temps il est bien important de se croire détenteur de la Vérité, mais il y a place, me semble-t-il, ou ici et surtout pour l'intelligence, de même que l'intelligence a besoin du dialogue. Se murer dans un système, un monologue, une discipline, c'est fossiliser sa pensée, c'est prendre du retard sur la marche des choses. Il n'est jamais facile de vivre avec son temps. Pour rester contemporain du nôtre, pour faire en sorte que nos réponses collectives soient du même âge que les questions incessament posées par le renouvellement accéléré des concepts scientifiques et des pratiques artistiques il convient d'abord de renverser les clôtures entre les opinions et les savoirs, les citoyens et les chercheurs, et sans doute aussi entre les alvéoles du savoir lui-même. S'il est vrai que le spécialiste est une espèce qui ne peut se faire comprendre de l'espèce voisine, je devine qu'il vous faudra patience et tolérance pour trouver un langage commun. Le programme distribue les groupes de travail selon les affinités ou les spécialités, mais la rencontre des esprits importe plus que le programme d'activités. Je suis fier pour ma part, fier pour mon pays, que cette libre réflexion prenne corps aujourd'hui, en France et dans ces lieux.
- Mesdames et messieurs, soyez, je le répète, les bienvenus dans cette capitale ouverte au monde entier comme à toutes ses contradictions. Peut-être y est-on particulièrement lesté d'épreuves et d'histoire. On y est prêt aussi, croyez-moi, avec vous, à regarder l'avenir en face.\

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