Publié le 7 janvier 1988

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors du dîner offert à M. Erich Honecker, Président de la RDA, sur les relations économiques et culturelles avec l'Allemagne de l'Est, ainsi que sur le désarmement, Paris, Palais de l'Élysée, jeudi 7 janvier 1988.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors du dîner offert à M. Erich Honecker, Président de la RDA, sur les relations économiques et culturelles avec l'Allemagne de l'Est, ainsi que sur le désarmement, Paris, Palais de l'Élysée, jeudi 7 janvier 1988.

7 janvier 1988 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Président,
- Nous sommes heureux de vous accueillir au Palais de l'Elysée, au terme de la première journée de votre visite d'Etat en France. Comme je vous l'ai dit dès votre arrivée, vous êtes le bienvenu, ainsi que vos compagnons de voyage et la délégation qui vous accompagnent. Votre présence ici ce soir, les premiers entretiens que nous avons eus cet après-midi, ceux que vous aurez dans les jours à venir avec les responsables de la France constituent à nos yeux un progrès important dans les relations entre nos deux Etats.
- J'y vois la marque de cette volonté de réconciliation entre les Français et les Allemands, tous les Allemands, où qu'ils se trouvent, qui transcende désormais les hasards heureux ou malheureux de l'histoire.
- Vous connaissez déjà Paris, m'a-t-on dit, pour y être venu, voilà plus de cinquante ans, organiser la résistance de vos compatriotes au nazisme. Vous avez vécu votre jeunesse, comme moi-même, dans la première moitié de ce siècle, celle où, par deux fois, Allemands et Français s'affrontèrent, où l'Europe, reniant ce qui avait fait sa force et sa grandeur, se déchira. On pourrait dire que seul le courage de ses résistants la préserva d'un naufrage total. Vous avez payé de dix années d'emprisonnement vos choix et vos convictions. D'autres n'y ont pas survécu ou sont revenus marqués à jamais par l'expérience de l'horreur.
- Je crois que ces sacrifices font mieux apprécier aux hommes de notre génération le -prix qui s'attache à la paix retrouvée dont l'Europe jouit depuis plus de quarante ans.
- La République démocratique allemande et la France peuvent aisément s'accorder sur l'objectif de sauvegarde de la paix. C'est là un minimum que nul ne conteste. Ce que nous voudrions, dans notre Europe divisée, c'est une paix de meilleure qualité qui soit autre chose que l'absence d'hostilité. Nous voulons moins de menaces pour plus de confiance, moins d'armements pour plus de sécurité.
- Ce n'est pas l'existence d'armements qui tue la confiance. C'est l'absence de confiance qui pousse à l'accumulation d'armements. Et qu'est-ce qui a le plus alimenté la méfiance depuis la fin de la dernière guerre, sinon la coupure de l'Europe ?
- Quiconque veut sincèrement la paix doit s'attacher sérieusement à restaurer la confiance. Sachez monsieur le Président, mesdames et messieurs, qu'il n'y a de notre côté, aucune intention de revenir sur les accords essentiels et notamment sur ce que l'accord d'Helsinki a garanti, aucune arrière-pensée polémique ou agressive dans notre démarche. Mais ce que nous attendons aussi, dans tous les pays européens, ce sont précisément des progrès constants pour tout ce qui touche à la liberté de circulation des hommes, des marchandises, à la multiplication des contacts, au libre débat des idées. Quel paradoxe ce serait si au moment où, de part et d'autre, et dans l'intérêt mutuel, s'intensifient les échanges de biens matériels, les entraves anachroniques à la circulation des personnes et des idées n'étaient pas également démantelées.
- Confiance et sécurité en Europe constituent donc un couple indissociable. C'est pourquoi je souhaite que la conférence qui en débat à Vienne enregistre des progrès dans chacun de ces domaines.\
Quant au désarmement, il fortifiera la paix, s'il répond à des conditions d'équilibre, de globalité, de contrôle qui concourent à accroître la sécurité de tous plutôt qu'à susciter de nouvelles tensions ou de nouvelles craintes. J'ai salué au nom de mon pays comme un événement exceptionnel et positif la récente signature de l'accord sur les armes nucléaires intermédiaires par les Etats-Unis d'Amérique et l'Union soviétique. Nous attendons des deux plus grandes puissances qu'elles ne s'arrêtent pas en si bon chemin et que la prochaine étape de leurs négociations se solde par la réduction significative notamment de leurs arsenaux nucléaires centraux. Plus de 10000 charges nucléaires de part et d'autre £ 11000 en Union soviétique, près de 13000 aux Etats-Unis d'Amérique : là est la source première du surarmement.
- L'Europe ne doit pas être le témoin muet ou l'enjeu passif des relations Est - Ouest. Les peuples d'Europe attendent de leurs dirigeants qu'ils apportent une contribution active au débat en cours. La personnalité européenne doit s'y exprimer fortement ne serait-ce que parce que les intérêts de sécurité de l'Europe ne s'identifient qu'imparfaitement avec ceux des deux blocs en présence.
- Dans cet esprit, j'ai tenu à ce que la négociation sur les forces conventionnelles se déroule entre les 35 pays réunis à Vienne et non pas Alliance contre Alliance, bloc contre bloc, et telle était la pensée également du gouvernement. Je souhaite que cette négociation aboutisse à un équilibre conventionnel stable et vérifiable, excluant toute attaque surprise et que l'on parvienne aussi à l'élimination des armes chimiques.
- Pour la première fois depuis la fin de la guerre, les pays européens s'interrogent vraiment sur les moyens d'assurer leur sécurité à des niveaux d'armement moins élevés. Qui ne s'en réjouirait ? Je sais la part que la République démocratique allemande prend à cette réflexion et l'intérêt que, surtout placée là où elle est, elle attache au désarmement.
- Encore faut-il se garder des illusions trop faciles. Depuis quarante ans, l'Europe vit sans guerre. Qui oserait jurer que la dissuasion nucléaire ne soit pas pour beaucoup dans cet -état de non-belligérence ? Et qui est en mesure aujourd'hui de proposer une solution de remplacement offrant les mêmes garanties ? En tout cas, la France pour ce qui la concerne, ne menace personne, je l'affirme hautement. Elle assure - j'y reviens, c'est un mot-clé dans nos conversations - sa sécurité avec ce que l'on appelle dans le langage convenu, un seuil minimum de crédibilité. Elle continuera de le faire tout en encourageant le processus de désarmement. Ce n'est pas choisir deux politiques ou deux enjeux, à la fois, c'est avancer sagement sur la même route, en étudiant les périls, et en mesurant les moyens, sans renoncer jamais à l'objectif final qui est de réduire, pour qu'elles disparaissent, les tensions.\
Avec la confiance et la sécurité, la coopération constitue le troisième volet du triptyque sur lequel repose, dans cette Europe divisée, la paix à laquelle aspirent nos peuples.
- En matière de coopération, le chemin accompli par la République démocratique allemande et la France est loin d'être négligeable. Nous avons bâti depuis quinze ans, au fil des rencontres - des membres de nos gouvernements notamment - un dialogue politique que vient couronner aujourd'hui votre présence, monsieur le Président, à Paris.
- Nos relations économiques ont progressé, non sans quelques retours en arrière parfois, mais telle n'est pas la situation présente. Les résultats de ces dernières années sont encourageants. C'est la bonne voie. Nous pouvons faire mieux, c'est notre intérêt mutuel. Je vois, dans la présence à vos côtés, ce soir, de MM. Mittag et Beil, la marque de l'attention que vous-même portez à l'élargissement de notre coopération économique. Egalement la présence de nombreux chefs d'entreprises français montre combien cet intérêt est partagé.\
Ce que nous avons réalisé dans le domaine culturel n'est pas moins essentiel. Nous avons ouvert, en France comme en République démocratique allemande des centres culturels qui accomplissent, je veux le souligner, un travail remarquable. L'Opéra de Paris a eu le plaisir d'accueillir les mises en scène de Ruth Berghaus. Jean-Claude Casadessus est allé chez vous diriger l'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig. Au mois de juin dernier, la semaine des "Belles Etrangères" à Paris, consacrée à neuf écrivains de la République démocratique allemande, a fait mieux connaître aux Français la littérature de votre pays, qu'ils ont souvent découverte au cours de ces dernières années. Dans le même esprit de coopération, Patrice Chéreau et Heiner Müller ont joint leurs talents au Théâtre des Amandiers et, plus récemment, au Centre Culturel français. Et je pourrais citer beaucoup d'autres artistes, écrivains, philosophes, dont plusieurs honorent cette soirée, ici même. Je pourrais citer leurs noms, cela est inutile, mais chacun sait à quel point cette contribution du talent, de l'art, de la pensée, de l'écrit, apporte de richesse dans les relations entre deux peuples.
- A partir de ces expériences réussies, l'on doit susciter chez un plus grand nombre encore de créateurs de nos pays le désir de se rencontrer, d'approfondir leurs échanges. Il faut songer à essaimer, à sortir des métropoles, pour que la France d'aujourd'hui vous soit plus familière, et pour que les Français voient avec d'autres yeux la République démocratique allemande. Nos régions, monsieur le Président, deviennent vivantes. Elles ont, généralement, une métropole importante et chargée d'histoire. Et la France retrouve dans sa diversité, des capacités puissantes de renouvellement.\
On ne se connaît vraiment bien, vous le savez, que lorsqu'on parle la même langue. De ce point de vue, nous sommes encore loin du compte. Et pourtant, la qualité de nos relations en dépend. Nous nous réjouirions, cela va de soi, si l'enseignement du français en République démocratique allemande était aussi répandu que l'est celui de l'allemand en France, ce qui n'est d'ailleurs pas une extraordinaire référence. Nous avons, les uns et les autres, à faire plus.
- C'est en mesurant ce qui nous différencie que nous fraierons la voie au rapprochement, que l'on évoluera, qu'évoluera, en même temps, ce qui paraît figé. Devons-nous nous résigner à expliquer à nos enfants que la coupure, imposée par l'histoire récente mais démentie par la géographie, par la culture, et par la mémoire commune des peuples d'Europe, est immuable, insurmontable ? Il faudra une longue patience, une grande prudence aussi pour déplacer peu à peu les lignes d'un horizon qui s'est immobilisé depuis trop longtemps. Mais c'est aussi notre responsabilité, à nous Français, aux Allemands de part et d'autre de l'Elbe, de reconstruire, avec les autres nations de l'Est et de l'Ouest, en jouant les complémentarités plus que les différences, une Europe porteuse d'espoir, vivante et qui aura surmonté ses divisions. A leur manière, les jeunes ont déjà franchi les murs qui les séparent en se prenant de passion pour les mêmes modes et les mêmes expressions. Par exemple, je sais que l'on aime beaucoup le rock en République démocratique allemande. On l'aime aussi en France. Cela montre qu'il n'y a pas de frontières pour les styles et les modes d'expression, dès lors qu'il n'est pas nécessaire de traduire un langage. Et l'art, de ce point de vue, est le meilleur vecteur. Et puis, c'est une façon comme une autre d'exprimer le besoin de valeurs communes. Le jour où l'Europe retrouvera pleinement son histoire et sa culture, où, d'un bout à l'autre du continent, les nations conjugueront leurs apports, nos jeunes n'auront plus à aller quêter sur d'autres rivages de quoi satisfaire leurs goûts et leur curiosité.\
Bref, monsieur le Président, la France veut que l'Europe se construise. Elle souhaite reléguer dans le passé les effets de la deuxième guerre mondiale et de tout ce qui l'a précédée. Mon pays, qui entretient avec la République fédérale d'Allemagne, vous le savez, des liens profonds, solides, qui vit dans des mêmes structures, nourrit le désir de parfaire sa réconciliation avec tous les Allemands, et veut donc poursuivre le dialogue avec vous.
- On me dira : "le passé ne s'oublie pas" comme ne peut s'effacer, chez les Français, le souvenir des efforts héroïques d'Allemands qui comme vous, monsieur le Président, se sont opposés aux formes de barbaries représentées par le nazisme.
- L'esprit de liberté animait alors, contre le même ennemi, les combattants de tous horizons. C'est cet esprit qui inspire, depuis bientôt deux siècles, notre conception, ce que nous pratiquons, ici, dans notre pays, de la démocratie pluraliste et des droits de l'homme et du citoyen. Puisse-t-il redevenir le bien commun de toute l'Europe ! Comment imaginer que les Européens s'accordent sur la paix s'ils se séparent sur la liberté ?
- Je souhaite que votre visite à Paris engage la République démocratique allemande et la France dans une compréhension nouvelle, dans l'intérêt de nos deux Etats, de l'Europe, de la paix. Nous mesurons le poids des réalités et l'effort d'imagination à faire pour sortir des vieilles ornières. Sachons aussi saisir les chances que nous offre notre temps ou bien sachons les provoquer quand elles tardent à se présenter. Croyez-moi, nous y sommes prêts.
- Monsieur le Président, il est de tradition de lever son verre pour porter des voeux, surtout en un début d'année, à la santé et au bonheur de ceux que l'on reçoit. Je vais lever mon verre, dans un instant, pour vous-même, monsieur le Président, pour vos proches, ceux que vous aimez, pour, mesdames et messieurs, tous les membres de votre délégation de la République démocratique allemande, que nous recevons avec le même plaisir, et pour leurs proches aussi. Je lèverai mon verre à votre peuple, c'est à lui, surtout, que s'adressent nos paroles, comme à l'heureux développement des relations entre nos deux pays.\

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