Publié le 11 novembre 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Mouilleron-en-Pareds en Vendée, en hommage à la mémoire de Georges Clemenceau et Jean de Lattre de Tassigny, mercredi 11 novembre 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à la mairie de Mouilleron-en-Pareds en Vendée, en hommage à la mémoire de Georges Clemenceau et Jean de Lattre de Tassigny, mercredi 11 novembre 1987.

11 novembre 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames,
- Messieurs,
- Tandis que j'étais devant les troupes, que je voyais tous ces drapeaux, comment n'aurais-je pas évoqué le souvenir des hommes qui ont marqué, à partir de cette commune, l'histoire de la France. Comment ne serait-on pas sensible à la qualité d'émotion que dégagent ces lieux, sous ce ciel et sur cette terre, elle-même visitée par tant d'épreuves, ces lieux qui ont connu le -prix du sang, ces hommes et ces femmes qui ont su chacun, chacune à sa façon prendre part à la construction de notre patrie commune, qui ont su rassembler des valeurs au nom desquelles ils ont choisi, et leur combat, et le destin de leur propre vie.
- Et voilà que, parmi eux, de Mouilleron-en-Pareds, deux de ses fils ont symbolisé les vertus de la patrie pendant les deux dernières guerres, qui étaient des guerres mondiales, où non seulement l'Europe mais aussi le monde a franchi l'autre siècle pour passer dans celui-ci qui est le nôtre, avant de préparer celui qui va suivre : Georges Clemenceau, Jean de Lattre de Tassigny.
- J'étais tout à l'heure au musée de Mouilleron-en-Pareds et j'observais cet étonnant parallèle, sur deux livres modestes, chargés pourtant de souvenirs et de symboles : d'un côté la signature de Georges Clemenceau, le traité de Versailles, la victoire à la fin de la première guerre mondiale £ et de l'autre la signature de Jean de Lattre de Tassigny, signataire de la convention d'Armistice de Berlin. Versailles, Berlin, l'histoire d'un monde, l'histoire de deux générations, pendant lesquelles le sort de la liberté a hésité avant de se fixer de telle sorte que la France a pu perpétuer sa propre histoire dans la certitude d'être restée elle-même, par la force et le caractère de ses fils, et particulièrement de ces deux-là dont j'évoque la mémoire en ce 11 novembre 1987.\
Georges Clémenceau, ce grand nom a bercé mon enfance. C'était une famille, pas si loin d'ici, en Saintonge, où l'on parlait souvent le soir du grand drame de 1870 et les femmes, parfois les hommes, pleuraient en évoquant cette déchirure qu'ils ressentaient à travers le temps avec autant de violence, comme Georges Clémenceau, dont on rapporte que, lorsque ce souvenir lui était rappelé, lui si rude et si fort, les larmes lui montaient aux yeux. Cette tradition-là, je l'ai vécue. Georges Clémenceau, dans sa rudesse, avec son caractère, sa difficulté à être tout simplement l'homme de la conciliation, a consacré toute une vie et combien de combats, pour être reconnu par la patrie tout entière. C'est le sort de ceux qui marquent leur temps.
- Après tout, on ne peut pas choisir la route escarpée des grands choix en plaisant à tout le monde. Georges Clémenceau, avant d'être l'homme de 1917, celui que Poincaré appela à la tête du gouvernement, il y a presque exactement - c'était le 16 novembre - 70 ans, a connu auparavant bien d'autres combats, comme ceux de ma génération ont connu le temps de la résistance qui exigeait l'engagement, la volonté, l'amour aussi du pays. Ce temps vécu, ces hommes de trempe et d'envergure, Clémenceau, de Lattre de Tassigny et d'autres de la même époque avec ou autour de de Gaulle, tous ceux-là ont bien raconté comment une nation, une vieille nation, pouvait se rajeunir en puisant à ses propres sources, bien entendu sans ignorer les exigences du monde alentour.
- J'éprouve, et je pense que vous toutes et vous tous qui êtes venus participer à ces cérémonies du souvenir, vous éprouvez comme moi une sorte de vénération et de respect, d'admiration profonde pour ces hommes de caractère. A quoi ont-ils cru ? A la volonté nationale. Ils ont incarné cette volonté nationale, elle-même faite de tant de contraires, et cependant, une et forte quand il faut.
- Georges Clemenceau, c'était, je viens de le dire, le grand personnage, à mon sens, l'un des plus grands personnages de notre histoire. Jean de Lattre de Tassigny que j'ai eu la chance de connaître a, par son tempérament, son intelligence rapide, sa force originale, sa capacité de commandement, lui aussi dans les épreuves que nous avons connues, su assumer et su transmettre.\
Voilà une petite ville de France, en Vendée, Mouilleron-en-Pareds. Ceux, nombreux ici, et j'en suis, qui ont vécu leur enfance dans de petites villes de ce type, dans des provinces que l'on dit un peu perdues, un peu loin de tout, et cependant si proches du centre de l'histoire, si proches qu'ils l'ont faite pour une large part. D'une petite ville, d'une petite commune, comme celle-ci - on me dit monsieur le maire, qu'ils étaient au moins trois, et peut-être plus encore - sont venus deux grands noms. D'abord celui qui s'est accompli pour marquer la volonté de la victoire `Georges Clémenceau`. Au pire moment où s'amoncelaient les nuages de la défaite, non pas seul bien entendu, il a su incarner la simple volonté de ces ouvriers, de ces paysans, de ces classes bourgeoises, de ces classes moyennes, de toutes les catégories de Français, précipitées pendant quatre ans dans un terrible combat où seuls la ténacité, la patience et l'espoir avaient quelques chances de tirer le pays de l'ornière, au milieu des désordres, de l'instabilité, de l'incertitude sur soi-même.
- Et voilà que cela recommence, 20 ans plus tard. De nouveau, il faudra que des hommes se lèvent, capables non pas d'inventer, mais d'incarner ce qu'est la France. Jean de Lattre de Tassigny fut au premier rang de ceux-là. Voilà pourquoi j'ai voulu les célébrer en ce jour, avec vous, mesdames et messieurs, délégation du peuple de France, qui partout - croyez-le - quelle que soit la région et quelles que soient les traditions, se reconnaît dans ce que nous accomplissons ensemble ici-même. La mémoire collective se reporte avec recueillement et joie vers les grands exemples issus de Mouilleron-en-Pareds et de notre Vendée, au travers, me semble-t-il, de deux traditions qui n'étaient pas les mêmes, façon pudique de rappeler qu'ils étaient issus de deux traditions qui s'étaient combattues pour faire finalement ce que nous constatons aujourd'hui et qui reste, je le crois, capable de nous unir ou de nous rassembler, chaque fois que cela sera nécessaire. Heureusement que cela n'est pas toujours nécessaire mais quelle génération peut se dire à l'avance épargnée des grands drames, des grands choix, des grands risques et des grands sacrifices.\
Aux enfants qui sont parmi nous, je veux, après bien d'autres qui sont passés par Mouilleron-en-Pareds, redire l'enseignement qu'il faut tirer de la vie de deux hommes illustres. Je rappellerai que rien ne se fait sans la volonté d'un homme, d'une femme, capable de signifier la volonté d'un peuple. Voilà ce que les soldats qui sont ici, voilà ce que cette foule venue d'un peu partout, des environs de Mouilleron, de tout le département de la Vendée, j'imagine, voilà ce que les Françaises et les Français qui m'entendront doivent aujourd'hui méditer. Il n'y a pas de raison de douter de la France, dès lors que nous apercevons qu'à chaque grand tournant de notre histoire il y a eu quelques-uns de ses fils capables de dire en son nom, de faire en son nom, ce qu'il convenait de dire et ce qu'il convenait de faire. Tous ces drapeaux portés par ces anciens combattants racontent ce que furent les douleurs de la France au cours de ces derniers trois quarts de siècle, tous les combats, les plus illustres ou les plus ignorés, le sang répandu, mais partout l'acceptation d'un sacrifice et le sens du devoir.
- A Georges Clemenceau et Jean de Lattre de Tassigny, je dédie cette journée du 11 novembre 1987, en votre nom, mesdames et messieurs, Françaises et Français et je vous invite à méditer cette belle histoire, cette grande histoire, tout entière rassemblée dans ces quelques arpents, parmi ces quelques murs, ces maisons de village qui nous entourent et qui disent, mieux que n'importe quel monument de grand prestige, ce que fut l'oeuvre, le travail du peuple de France, quand il est représenté par les meilleurs des siens.
- Merci mesdames et messieurs,
- Vive la République,
- Vive la France.\

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