Publié le 20 juin 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'inauguration de la rocade de Cahors, sur la décentralisation et le rôle de l'Etat, ainsi que sur les thèmes du rassemblement et de la cohésion sociale, samedi 20 juin 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'inauguration de la rocade de Cahors, sur la décentralisation et le rôle de l'Etat, ainsi que sur les thèmes du rassemblement et de la cohésion sociale, samedi 20 juin 1987.

20 juin 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Président,
- Mesdames et messieurs,
- Je suis sensible aux remerciements qui me sont adressés, bien qu'ils ne soient pas entièrement mérités car j'ai rempli le rôle que je devais remplir. Connaissant un peu la région, comme il vient d'être dit, connaissant assez bien certains de ses habitants, j'étais informé de la difficulté dans laquelle vous vous trouviez.
- Je crois que c'était en 1983. J'ai tout simplement saisi le gouvernement de l'époque, que conduisait M. Pierre Mauroy, du problème posé à la ville de Cahors en même temps qu'à la région, donc au département, en même temps qu'à cette grande voie de circulation qu'est la nationale 20. J'ai été très heureux de voir que dans les plans qui ont été retenus, les plans-programmes, cette déviation, cette rocade autour de Cahors qui méritera une autre tranche pour être tout à fait menée à son terme, était finalement retenue, réalisée dans les conditions que je viens maintenant de constater : ce pont très beau par ces lignes, dont on a bien dit qu'il ne gâchait rien, que le service qu'il rendait s'harmonisait avec un paysage naturellement exigeant, composé par la nature, avec une ville dans son creux, le passage d'une rivière, - et quelle rivière - l'environnement qui doit être ménagé. Tout cela exigeait de la part des techniciens et des élus, de tous ceux qui ont pris part aux décisions et à l'exécution, un grand respect pour ce qui est, tout en préparant ce qui sera.
- J'ai donc tout lieu de me réjouir, ce matin, d'être parmi vous, près de ce viaduc de Roquebilière, je crois que c'est son nom, en espérant que dans les temps qui viennent, il sera possible comme cela a été fait depuis 1983 sans discontinuité, quels qu'aient été les responsables, de poursuivre un ouvrage d'intérêt général.
- C'est une bonne leçon qui marque que dans certains domaines la France doit continuer de vivre et de s'équiper. Les projets lorsqu'ils sont judicieux, doivent être menés à bien. Il ne sert à rien, au gré des humeurs politiques, de tailler à coup de serpe dans une série de projets qui se révèlent un peu partout, ici à Cahors, mais dans combien d'autres départements, nécessaires à l'équilibre du pays.
- J'imagine ce qu'a du être votre peine, ce qu'ont pu être vos soucis. Ce n'est pas facile de financer 150 millions de francs et il faut dire que l'Etat trop souvent décrié a contribué d'une façon majeure à la réussite de cette -entreprise : 90 %, ce n'est pas mal. Il n'en reste pas moins que 10 % par -rapport à de tels chiffres, c'est encore quelque chose de très lourd pour les collectivités locales. Bref, il me semble qu'une certaine harmonie a prévalu autour de discussions qui ont du être serrées comme elles doivent l'être lorsque l'on gère les intérêts publics et les fonds des contribuables. Mais, au total, collectivités locales et Etat ont su remplir chacun son rôle. Qu'est-ce que l'on demande de plus ?\
Pourquoi l'année précédant la décision touchant Roquebilière `rocade autour de Cahors`, pourquoi a-t-on fait adopter une loi de décentralisation ? C'est parce qu'il fallait inverser le courant qui depuis toujours a présidé à l'organisation de la France. Il faut le comprendre parce que l'histoire le commandait, pas pour critiquer a priori l'oeuvre des siècles qui ont voulu rassembler la France, relier ses membres épars, donner une conscience nationale à des provinces qui pouvaient être aspirées par d'autres Etats, d'autres nations, qui pouvaient très bien ne pas créer le corps de la France. Pour rassembler, pour réunir une administration centrale, une grande capitale, des lois, des institutions, ont finalement créé un pays exagérément refermé sur lui-même, aussi bien au temps de la monarchie - chacun citera Colbert, ce n'est pas le seul - que de la première Révolution française avec les décisions des Jacobins, caricaturées au demeurant, outre mesure, car c'est essentiellement Bonaparte qui a perpétué l'oeuvre en l'inscrivant dans des institutions nouvelles extraordinairement fermes et logiques mais trop logiques, enserrant le corps national dans un corset trop étroit.
- Et puis, cela a continué, au long du 19ème siècle et du 20ème et l'on sait bien qu'avec les développements de la technique, les moyens de communication, ce qui avait été un bien pour la nation, avec la naissance d'un Etat fort, devenait une gêne avec un Etat qui se faisait omniprésent, tandis que les citoyens qui commencaient à connaître le monde et dont les marchandises devaient circuler un peu partout, d'abord dans l'Ouest de l'Europe, ensuite sur tout le continent, et maintenant au-delà des mers, tandis que les citoyens, tandis que les individus et les groupes familiaux, tandis que les petits villages et les grandes cités demandaient à s'épanouir, tandis que chaque individu demandait à devenir responsable. Alors, il a fallu allier ces exigences, parfois contradictoires, et parvenir à définir des textes législatifs qui sont aujourd'hui à l'épreuve et que, vous, messieurs les maires et les conseillers généraux et régionaux, vous éprouvez chaque jour, que vous avez pour mission d'améliorer, de perfectionner, pour faire qu'en vérité, vos institutions dites locales, qui n'en sont pas moins des institutions majeures, puissent donner au pays le visage qui est le sien. Ce visage, cela devrait être, cela est, le plus souvent, un visage de libertés et il n'y a pas de liberté qui puisse se passer de responsabilité. Cette responsabilité, vous l'aviez déjà essayée dans vos communes et vos conseils généraux. J'ai moi-même appartenu assez longtemps, entre 30 et 35 ans, à ces instances, pour connaître la somme de compétences et de dévouement qui se trouvent rassemblés. Il était dommage de voir cette compétence bornée par un pouvoir administratif exclusif et excessif. Voilà le sens profond de la décentralisation dont on commence à apercevoir les bienfaits, tout en approchant certains inconvénients qu'il s'agit maintenant de résorber.
- Cela n'est qu'un essai parmi d'autres. C'est un moyen de faire que les Français deviennent chaque jour responsables. Cela est vrai des collectivités, de l'institution administrative, des relations de l'Etat et des citoyens, c'est vrai ou cela devrait être vrai de l'entreprise, partout où il existe des sociétés d'hommes et de femmes qui ne veulent pas renoncer à leur capacité de décider eux-mêmes et ils ont bien raison.\
Il faut un Etat fort, organisé et structuré, chargé de créer l'harmonie entre des citoyens dispersés et un pays décentralisé pour que chacun puisse s'épanouir en toute liberté et en face de ses responsabilités. Eh bien, que la France donne l'exemple aujourd'hui de sa capacité nouvelle à appréhender l'Europe et le développement de la France avec des citoyens plus libres et des citoyens plus responsables, c'est la bonne direction.
- Je suis parti d'un exemple simple dans lequel on voyait précisément à quel point l'Etat était nécessaire. Il ne faut pas oublier cela. Il ne faut pas non plus que les modes l'emportent sur le bon sens et la réalité. L'Etat est nécessaire. Il est nécessaire dès lors qu'il ne se fait pas tyrannique, dès lors qu'il ne vit pas dans l'idée qu'il peut tout faire, et l'Etat est indispensable, et doit être respecté, se faire respecter. L'Etat a en charge l'ensemble de nos intérêt. L'Etat doit arbitrer dans les contradictions, et avec sagesse, en évitant qu'il y ait écrasement, domination des uns sur les autres, qu'il s'agisse des groupes sociaux, de la société dirigeante, de la masse des peuples, qu'il s'agisse, à l'intérieur de l'entreprise, de ceux qui y concourrent, chefs d'entreprise, mais aussi ensemble des salariés jusqu'au plus modeste, sans oublier bien entendu ceux qui en ont été exclus par la dureté des temps et parfois, par les négligeances des responsables, étant bien entendu que pour appréhender le monde tel qu'il est, on ne peut ignorer que les lignes de forces se sont dessinées au travers aussi des révolutions industrielles. Nous en sommes - on peut le dire - à la troisième, et c'est vrai que nos sociétés, que ceux qui les dirigent, sont toujours en retard par -rapport à l'évolution des sciences et des techniques. Sans doute ce retard est-il inévitable. Encore faudrait-il considérer que les choix politiques, dans le vrai sens du terme, devraient toujours se faire afin de permettre à ceux que l'on choisit de raccourcir les délais qui permettront à une société toujours lourde et lente de se mouvoir £ raccourcir les délais entre les sociétés dépassées, et les sociétés à construire £ raccourcir les délais entre les injustices qui s'incrustent et la justice à promouvoir. C'est ce que l'on appelle, me semble-t-il, lorsque l'on y parvient, préférer une société de progrès à une société qui se replie sur elle-même.\
`Suite sur la société à construire`
- Et, pour cela, il ne faut pas que les Français aient le sentiment que l'heure serait venue pour la première fois, sans doute, de leur histoire, en tout cas, depuis bien lontemps, d'être gênés, on se demande pourquoi, par le concours de celles et de ceux venus de l'extérieur, exercer leur travail pour un temps, sur notre sol ou avec la volonté de s'y installer dès lors qu'ils s'inscrivent dans le -cadre de nos lois, pour les respecter, condition nécessaire. Ils apportent la richesse de leur diversité. La France a toujours été nourrie des apports extérieurs, toujours, à travers les temps. Et il n'existe pas de Français type, par de modèle idéal. Cela a été construit par au moins, dix à vingt siècles d'histoire. Et voyez comme la marge est grande, entre dix et vingt siècles d'histoire, entre l'an 1000 et le 1er an de l'ère dans lequel nous sommes, il a dû se passer beaucoup de choses, et il s'en est passé. On est venu de toutes parts, à la fois, on s'est mêlé au corps originel qui reste dominant, car les forces du sol, les forces de la culture, les réalités de la civilisation, les moeurs et la vie en commun, ont créé un peuple indestructible dans son originalité, dans sa réalité, dans sa puissance d'expression. Ne vivons pas dans la crainte, ayons confiance en nous, aussi bien dans ces domaines, où se mêlent les puissances de l'esprit et les puissances obscures de l'irrationalité, que dans les domaines physiques et pratiques de la vie quotidienne.\
Je fais comme vous, j'écoute les radios, je regarde la télévision, je lis les journaux et puis j'entends ce que l'on dit un peu partout, de la part de ceux que l'on dit spécialistes. J'entends, depuis quelques temps, beaucoup prononcer le mot déclin, déclin de la France. Mais, qu'est-ce que cela veut dire ? Il y a des hauts, il y a des bas. Là-dessus, il appartient aux citoyennes et aux citoyens d'apprécier, et de savoir quand ils estiment que le bas n'est pas supportable, et que le haut est désirable. Cà, c'est votre affaire. Mais, la réalité, c'est aussi que la France a le moyen de surmonter les difficultés dans lesquelles elle se trouve. Elle a le moyen de surmonter les concurrences. C'est vrai que le monde s'est ouvert. Il y a bien des barrières, assurément le protectionnisme commercial s'impose le plus souvent d'une façon abusive, et pratiquement insupportable, mais en réalité ce monde s'est rétréci, on en fait le tour si vite désormais. Ce monde s'est rétréci, tous les peuples éclatent, les frontières, sous ces pressions diverses, sautent. Ceux qui veulent à tout -prix les fermer seront obligés finalement de céder à la pression du mouvement moderne, et il faut que les Français s'apprêtent à entrer de plain-pied dans cette époque qui sera celle de la fin du siècle, et celle du siècle prochain dans lequel il s'agira tout simplement d'être les plus présents, les plus constants, les plus courageux, les plus imaginatifs, les meilleurs créateurs, bref, tout simplement, les meilleurs.
- On ne sera pas les meilleurs, mesdames et messieurs, dans tous les domaines. Ce serait nier les qualités des autres, nier aussi les richesses dont ils disposent, et qui ne sont pas forcément celles que nous possédons. Ce serait nier, bref, des rapports de force qui parfois s'imposent aux sociétés humaines. Mais, nous pouvons être les meilleurs, dans suffisamment de domaines, et nous le sommes réellement, ou virtuellement, pour que la France continue sa démarche historique, sans avoir peur d'elle-même, sans avoir peur des autres, en faisant appel tout simplement, aux ressources populaires et, ce qui revient au même, à la richesse de notre peuple, qui a produit ses écrivains, ses savants, ses chercheurs, ses ingénieurs, ses ouvriers, ses paysans, tout ceux qui pratiquent les échanges, et qui ont apporté, aussi bien, la force et la finesse que la qualité et la quantité. La France est aujourd'hui, en dépit des défauts indiscutables de nos structures, en dépit des erreurs de jugement qui se produisent de temps à autre, en dépit de retards malheureusement accumulés, en mesure d'aborder le moment qui vient. La France, si elle croit en elle, et si elle en cherche le moyen, le moyen de ses victoires futures, la France est capable : je le disais, il y a trois jours. Elle a les ressources humaines, les ressources naturelles, l'histoire. C'est un haut pays que le nôtre, pas simplement beau, mais fécond, et l'homme qui vit sur ce sol, si le sol lui refuse cette fécondité, est capable par l'intelligence de son esprit et de ses mains, de créer l'instrument avec lequel nous allons aborder, maintenant, le temps qui commence, avec les chances de gagner. Mais, naturellement, il faut réunir pour cela un certain nombre de conditions. J'en parlerai au cours des jours prochains et puis je n'arrêterai pas d'en parler. Tout le temps que j'aurai la responsabilité qui est la mienne aujourd'hui, et dans la mesure aussi des institutions et des responsabilités qui m'incombent, je veillerai à ce que, une fois que l'on en a parlé, on puisse aussi faire, qu'on agisse, de tel sorte que le verbe et l'action soient liés plus étroitement que nous n'avons coutume de le faire.\
Mesdames et messieurs, je viens de voir un bel ouvrage d'art, pour une oeuvre utile, par dessus ou à côté une ville fameuse, qui reste aujourd'hui une ville recherchée, admirée, une ville qui a pu marquer, aussi bien par quelques-uns de ses fils, que par l'oeuvre de tous, qui a pu marquer notre histoire, qui continue d'être un lieu typique de France, un ensemble d'harmonie que je voudrais proposer, oui, en modèle, à la France tout entière. Et bien entendu, lorsque l'on parle d'harmonie, il y a toujours quelques - ici ou là - cris ou quelques observations, qui semblent dire qu'elle n'existe pas. Eh bien moi, je vous dis qu'elle doit exister, et qu'il faut que les Françaises et les Français de tous milieux, quelles que soient leurs difficultés, sachent qu'ils s'en tireront, s'ils s'unissent sans oublier, assurément, les raisons qu'ils ont de faire prévaloir, pour cette cohésion nationale, les indispensables obligations de la cohésion sociale. On y arrive, on y arrivera. Je suis là, depuis quelques années, à la fois acteur et témoin d'une histoire qui se fait. Rien se sera possible, ni pour un autre, ni pour moi-même, si la majorité, la forte majorité des Français ne sait se réunir indépendamment des différences démocratiques justes, légitimes, qui correspondent aux choix personnels, autour de quelques objectifs simples bien dessinés et bien définis pour réussir, c'est l'-entreprise à laquelle je vous convie.
- Je remercie le Président Maurice Faure, dont l'amitié me flatte, et vous, mesdames et messieurs, dont je connais bon nombre, qui veulent bien, eux aussi parfois m'accompagner depuis longtemps, de leur -concours, et puis, tous les autres, quels que soient leur opinion politique, leur choix intellectuel ou spirituel, leur profession ou leur métier, le lieu où ils vivent.
- Vous sentez bien que dans le Lot, comme dans cette région où nous sommes, vous sentez bien que partout en France, nous sommes un même peuple. Et, dès lors que l'on se retrouve, en dehors des querelles habituelles, autour d'une même table, dans une même fête sportive, dans un même mouvement esthétique, on se sent si bien, entre nous, et le langage est si facile, à la condition de savoir que là où les plaies sont vives, là où les blessures saignent, sur quelques terrains bien connus, là où la France d'aujourd'hui perd du terrain, non pas partout, je vous le dis, mais là où elle perd du terrain, elle ne gagnera que rassemblée autour d'idées fortes et justes, dont la première est qu'il faut se regrouper autour de ceux qui en ont le plus besoin. Ne perdons pas une seule force, n'excluons personne. Nous n'avons véritablement pas le loisir de laisser à la traine des individus, ou des groupes sociaux. Nous avons à rassembler nos forces. Si nous savons le faire, et je vous y invite, alors, moi je ne crois pas du tout au déclin de la France. Je vous dis que c'est une forme de victoire démocratique, sur les autres et sur nous-mêmes, que nous saurons remporter. J'estime que mon rôle est de vous le dire et de vous y inviter, dépassant les disputes, les contradictions, les oppositions, parfois davantage, les amertumes : allons-y ! mesdames et messieurs, cherchons ensemble le bien de la France ! Ce bien s'appelle, liberté, justice, imagination et courage.
- Vive Cahors, puisque nous sommes tout près de cette ville.
- Vive le département du Lot !
- Vive la République !
- Vive la France !\

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