Publié le 26 mai 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, devant le monument Jacques Cartier à Gaspé (Québec), mardi 26 mai 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, devant le monument Jacques Cartier à Gaspé (Québec), mardi 26 mai 1987.

26 mai 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- Laissez-moi vous dire ma joie d'être au Québec. J'aurai l'occasion de m'exprimer à ce sujet au cours de cette journée, dans des enceintes faites pour cela, en m'adressant particulièrement aux élus du Québec. Mais dès maintenant je voudrais vous dire cela, rapidement, et sans préparation particulière, ce que peut éprouver un Français à Gaspé.
- Si l'on ne voulait pas abuser des comparaisons historiques, je dirais que je me réjouis que les organisateurs de ce voyage m'aient permis de venir représenter la France au Québec en suivant la trace de Jacques Cartier puisque c'est par là que je commence, comme lui. J'y suis venu plus facilement, il faut le reconnaître, à moindre risque.
- Lui, il était à la fois à la fin et au début d'une aventure historique sans pareille. A la fin, puisque les grandes navigations venaient de trouver dans cette future Amérique du Nord, un point de contact de liaison. Les navigations, il faut les imaginer telles qu'elles se produisaient par ces temps périlleux où les navires allaient aisément par le fond, soumis à tous les dangers des tempêtes et sans trop savoir comment l'on reviendrait. Comment ne pas penser à ce rude breton de Saint-Malo qui s'appelait Jacques Cartier et qui, pour des semaines et des semaines, des mois parfois, comme les autres grands navigateurs, allait vers l'inconnu en supposant la terre plus rétrécie qu'elle n'était.
- Le regard qui se porte là au fond de cette baie, ou plutôt au début de cette baie, avec tout au fond le point extrême par où finit l'océan et où commence cette terre, moi je ne peux pas la voir - je suppose que vous êtes comme moi même si vous, habitants de Gaspé, vous y êtes habitués -, je ne peux la voir sans une émotion très profonde.
- Toute une histoire se déroule, dans ma mémoire et ma sensibilité, comme dans notre mémoire collective £ toute une histoire, une grande histoire. J'ai dit que c'était un point d'arrivée, et un point de départ. Vous l'avez fort bien dit, monsieur le Premier ministre, c'était le point de départ d'une aventure française puisqu'elle n'était à l'époque que française, dans cette région du monde : l'approche de ce continent qui occupera tant de place dans les siècles futurs.
- Les lieux eux-mêmes sont admirables, vous le voyez. Nous sommes aidés dans cette appréciation, par le soleil et la lumière d'un beau printemps. Mais après tout Jacques Cartier était là, entré dans cette baie, le 14 juillet 1534, pour planter la première croix le 24 juillet et j'imagine que ce beau mois d'été devait aussi signifier pour les navigateurs l'entrée dans le nouveau monde. Ils devaient bien le pressentir eux-mêmes que ce n'était pas qu'une étape parmi d'autres. Là commençait une grande histoire.
- Cependant, même avec de l'imagination, il est vraiment très difficile de supposer certains retours des choses. Voilà Jacques Cartier qui pose le pied avec ses marins ici même, qui veut marquer la prise de possession par le Roi François 1er, qui marque là ce qui servira de base ensuite à la revendication juridique de la France, son droit sur cette terre. Il apporte les lys, les lys de France, que l'on voit encore flotter sur vos drapeaux.\
Tant de siècles après, les lys du Roi François 1er, portés par Jacques Cartier de Saint-Malo, signifient pour les habitants du Québec, et particulièrement ceux de Gaspésie, un début des temps nouveaux, des terres nouvelles pour des temps nouveaux. Et c'est à partir de là que s'édifiera la lente élaboration d'un peuple, le vôtre, mesdames et messieurs. Un peuple qui se réclame à juste titre de ce droit éminent de se dire appartenir aux vastes ensembles de langue française après avoir été de terre française et d'allégeance française. Les temps ont passé, mais est resté à travers ces temps mêmes le sentiment profond de la fidélité. Les racines qu'on ne coupe pas, qui, au contraire, arrivent à la limite du sol, se déploient et parviennent comme c'est le cas aujourd'hui, à ces arbres immenses de notre civilisation commune dont vous êtes les témoins, les acteurs, les porteurs, sur ce continent de l'Amérique du Nord. Quelle responsabilité est la vôtre et, si je m'en tiens à ce que j'ai appris, il me semble bien que votre devise "je me souviens" est la marque même de cette fidélité ! Je voudrais que vous sachiez que cette fidélité, même si elle n'est pas vécue quotidiennement de la même façon, est partagée par des Français dont je suis. Votre histoire, c'est la vôtre et c'est en même temps la nôtre. Elle a été aussi la nôtre et elle est la vôtre. Et, parce que nous appartenons ou nous relevons de la même culture, des mêmes forces de civilisation et des mêmes terroirs, nous nous sentons très profondément imbriqués à ce que vous vivez, à ce que vous espérez et à ce que vous êtes. Vous êtes aujourd'hui habitants du Québec. Le Québec a lui-même pris sa forme par le travail, la constance et la fidélité des premiers Français et de leurs descendants. Vous êtes une culture, j'allais dire notre culture. Mais vous auriez pu vous y tromper et croire que ce "notre" c'était celle que nous vous apportions. Non ! Notre culture, la vôtre et la nôtre, dont vous avez été exactement les messagers et que vous avez réussi dans les pires difficultés à perpétuer jusqu'à ce jour, que dis-je ! à l'épanouir, car cette langue n'est pas simplement celle du Québec, elle est aussi désormais une langue de tout le nord du continent ou du moins, si ce n'est pas toujours entré dans les faits, elle doit l'être. Bref, c'est une langue en expansion.
- Et comment ne l'aurait-elle été sans vous ? Aurait-on pu comme cela, de France parvenir, comme nous le faisons dans beaucoup d'autres lieux, simplement par un enseignement privilégié, par la force de notre littérature, de nos arts £ aurait-on pu ainsi essaimer ? Vous savez bien que non. C'est un peuple vivant, peuple vivant de Gaspésie, peuple vivant du Québec qui avez donné à notre langue et à nos formes d'expression, à notre civilisation française son éclat, son originalité. Vous y avez ajouté ce que vous êtes et l'évolution de votre langage qui n'en est pas moins une forme riche, féconde, évidente de la langue française qui vous appartient comme à nous.
- Je ne pense pas qu'il y ait tant d'exemples dans l'histoire du monde, tant d'exemples d'une langue, portée par un si petit peuple en son début, qui ait su survivre aux échecs et aux drames de l'histoire et qui, finalement, a su apparaître victorieuse puisqu'elle vit, et que la première victoire c'est la vie. Victorieuse non seulement par sa vie chez vous puisque vous êtes restés chez vous, mais aussi par votre capacité à la faire entendre, comprendre et parler par beaucoup d'autres que vous : non seulement les petits groupes essaimés à travers l'Ouest de cet immense pays, mais aussi par des peuples venus d'ailleurs et notamment par celui avec lequel vous êtes aujourd'hui si intimement associés dans l'histoire que vous faites.\
Monsieur le Premier ministre, je vous remercie de nous avoir accueillis, mes compagnons de voyage et moi-même, comme vous l'avez fait à Gaspé. Vous en avez ressenti, vous me le disiez tout à l'heure, pendant le bref transport qui me conduisait jusqu'ici, vous avez éprouvé comme moi, la signification symbolique de ces premiers pas au Québec d'un Président de la République française depuis déjà longtemps. Et quand je suivrai l'itinéraire prévu pour aller jusqu'à la grande ville de Montréal, j'aurai le sentiment de suivre le cours de l'histoire.
- Je prononce ce mot Québec avec amour. Je le prononce avec respect. Je le prononce avec espoir. En est-il dans la langue française, ou plutôt dans l'histoire de la langue française, qui a autant apporté au sentiment qu'ont les Français d'être indispensables à la vie des hommes dans le monde. C'est une source d'orgueil. Nous ne l'exagérons pas, mais nous savons ce que nous valons, et ce que nous pouvons et vous en êtes la meilleure preuve.
- Monsieur le Premier ministre, nous continuerons ces échanges au cours de cette journée. Mais je voudrais qu'au-delà de cette foule si sympathique, animée, colorée, qui nous attendait depuis quelques heures sur ces côteaux, en bordure de l'immense océan, bien au-delà, les femmes et les hommes du Québec tout entier sachent que j'apporte, orgueil et honneur à la fois pour moi. Que je leur apporte le salut de la France comme je l'ai dit tout à l'heure, avec amour, avec respect, avec espoir. Passez, mesdames et messieurs, une bonne journée.\

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