Publié le 26 mai 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par M. le Premier ministre du Québec et Mme Robert Bourassa, notamment sur la langue française, à Québec mardi 26 mai 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'issue du dîner offert par M. le Premier ministre du Québec et Mme Robert Bourassa, notamment sur la langue française, à Québec mardi 26 mai 1987.

26 mai 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Premier ministre,
- Mesdames et messieurs,
- Voilà que s'achèvent la deuxième journée de ce voyage et la première que j'ai vécue au Québec. Je veux vous dire, dès l'abord, à quel point ma femme et moi avons été sensibles à la qualité de votre accueil, à vous madame, à vous monsieur le Premier ministre, comme à l'égard des autorités de Québec qui n'ont pas lésiné pour nous consacrer leur temps et leur attention.
- J'ai pu observer, puisque c'était la troisième fois que je venais ici, les différences, j'allais dire la métamorphose spectaculaire qui s'est réalisée. En l'espace d'une génération une société rurale et traditionnelle - vous l'avez vécue, vous le savez mieux que moi £ mais je le constate de l'extérieur et voilà ma surprise, et la surprise du monde entier - a su passer à l'avant-garde de la recherche et du développement industriel en même temps qu'à un bouleversement considérable de moeurs et des usages £ et tout ceci en sachant préserver l'essentiel, l'âme des choses, l'identité.
- Et vous voilà prêts, mesdames et messieurs, à entrer dans ce troisième millénaire... maintenant, c'est dans treize ans, même pas. Et si l'on suppose que vous soyez capables de maintenir cet élan - et je le crois - alors vous aurez préparé pour la génération suivante un Québec, un pays dont les capacités seront immenses. Vous êtes toutes et tous attachés à une tâche historique, on pourrait le dire de chacun, mais ce n'est pas exact. Il y a des moments où l'on rate l'histoire, ensuite il peut se passer des siècles. Quelquefois l'histoire est manquée à jamais et d'autres fois - on le sent bien, on le sait, on le voit - ce sont des tournants, des rencontres : les appels de l'histoire, on y répond ou on n'y répond pas. Vous savez bien que vous êtes à un de ces moments-là et de ce que vous ferez dépendront les actions futures. Vous avez rappelé à l'instant cette révolution tranquille. Vos gouvernements successifs ont lutté pour que cette transformation du Québec ne se fasse surtout pas au détriment de la préservation de sa personnalité, que dis-je, c'était pour l'affirmation de cette personnalité que ces expériences se sont succédées.
- On peut considérer - c'est un Français qui vous le dit - que quels qu'aient été les avatars, c'est-à-dire les transformations, quels qu'aient été les choix différents de votre opinion publique, au total, l'identité qui sert de thème à nos propos depuis ce matin, parce que le sujet est important, a été affirmée.\
Vous êtes là, et bien là. Et nous sommes heureux, nous les Français de vous rencontrer, chez vous, en sachant que vous avez su donner une autre dimension à ce qui fut, à ce qui reste, l'aventure française au Québec. Vous avez déjà depuis longtemps acquis le droit et le pouvoir d'agir par vous-mêmes £ et je ne voudrais pas que le moindre de mes propos pût être compris comme une recommandation de paternalisme, ou comme une sorte de vestige de l'époque d'aujourd'hui bien dépassée où la France ne s'intéressait à cette région du monde que pour distribuer ses conseils.
- Non, vous êtes des partenaires, ces partenaires vivent leur vie et sont responsables d'eux-mêmes. Nul ne peut se substituer à eux. Cette responsabilité est entière. Mais si vous voulez bien - et vous voulez bien - vous tourner vers la France pour lui dire : "voilà, en raison de nos affinités, de notre histoire, de notre compréhension instinctive et de nos intérêts communs, si vous voulez bien nous aider dans la mesure que nous vous définissons, que vous définissez", je réaffirme ici que la France y est prête. Ce que vous avez dit de la France m'a touché. Je sentais bien à quel point vous éprouviez ce que vous disiez. Ce que vous avez dit de moi, je passerai : c'était en tout cas la marque d'une relation dont je me réjouis. Dans un pays comme le vôtre - une visite c'est si rapide, c'est quelques heures, quelques jours au milieu d'une vie politique pressée - sur le moment on peut avoir le sentiment de quelque chose d'unique et puis chaque jour apporte aussi sa marque. Eh bien ! j'ai le sentiment que cette fois-ci - ce qui arrive parfois - cette trace-là durera £ j'en serai très heureux.\
Je sais le rôle majeur que vous avez, nombreux, autour de ces tables et ailleurs, joué pour le service du Québec et tout particulièrement vous, monsieur le Premier ministre, notamment lorsque vous avez lutté pour que le français devienne la langue officielle du Québec.
- Vous aimez notre langue et vous la servez. J'en ai déjà parlé plusieurs fois mais, c'est tellement important, que je reviens à l'attachement que vous avez à notre langue, un attachement que nous Français nous aurions tendance à oublier, à n'y plus penser. Sans doute est-ce dû au fait que le problème ne se pose par nous £ du moins, nous n'avons pas le sentiment qu'il se pose mais il se pose cependant, même chez nous. Je ne suis pas de ceux qui observent d'une façon vétilleuse le cours ou l'évolution de notre langue. Dès qu'apparaît un peu de franglais, cela ne me révulse pas et même parfois il m'arrive de l'employer. Les enrichissements du pays peuvent être intéressants £ on dira : "mais non ce sont des appauvrissements" ! Ce n'est pas sûr. Faisons confiance à la veine populaire, c'est le peuple qui choisit ses mots et ceux qu'il emploie. Il en invente tous les jours. Pourquoi n'irait-il pas puiser certaines sources à l'extérieur. Ne craignons pas cela, n'ayons pas peur des autres. N'ayons pas peur de l'extérieur £ ne craignons pas ou bien alors c'est que nous sommes déjà perdus.
- Mais vous, c'est différent. Vous, vous êtes dans ce continent qui, aujourd'hui, remplit un rôle si décisif dans le monde. Vous êtes l'expression de la culture et de la langue françaises, au nord du monde anglo-saxon, nos amis, nos alliés, mais dont la force d'expansion aussi sympathique qu'elle soit, apparaît parfois redoutable. Et puis, il y a ce monde américano-latin qui apparaîtra au demeurant - c'est une incidence dans ces propos - au cours du siècle prochain, comme une force dominante. Si l'on se fie aux statistiques, je pense que la moitié du prochain siècle ne sera pas passée sans que les langues romanes ne représentent au total - et nous en sommes - le rameau le plus important des langues parlées dans le monde. Peut-être pourrait-on faire un sort spécial à la Chine : c'est une langue très belle, me dit-on, dont on sait bien, en tout cas, les riches sonorités culturelles. Mais il reste que ce n'est pas encore, en tout cas à ma connaissance, un produit d'exportation. Les langues romanes gagnent du terrain tous les jours.
- On est fier de ses sources. Le français tel qu'on le parle, pour reprendre une expression fameuse, le français tel qu'il change mais tel qu'il est, le nôtre, c'est vous. C'est vous, mesdames et messieurs, qui le portez là où vous êtes, et c'est là que les choses bougent le plus au monde. Voyez votre mission : c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles je me suis tout à fait rangé à l'idée qui m'était proposée, il y a un peu moins de deux ans, pour que le deuxième sommet francophone ait lieu à Québec. Je trouvais que cela avait une valeur très significative, symbolique. Ensuite, ce sera dans d'autres pays £ je ne sais pas lesquels. Ce seront les autres partenaires qui choisiront : une quarantaine de pays, ce n'est pas si mal !... Mais que ce soit là, au Québec, dans cette région minoritaire, et en face de cette formidable transformation qui s'opère chaque jour sur cette terre, c'est vraiment le signe qu'autour de votre ville du Québec, autour de votre Etat de Québec, beaucoup d'associés, d'amis, de partenaires ont décidé de se rassembler. J'imagine que ce n'est pas désagréable pour vous de sentir les coudes - autre expression commune - sentir les coudes, comme cela, à travers le monde, oui, vous n'êtes pas seuls. Et si cette visite peut en accroître le sentiment, vous pouvez en être assurés.\
Nous n'allons pas parler de la langue française plus longtemps qu'il convient surtout qu'il va falloir que nous affections, en les renouvelant un peu, nos discours dans quatre mois. Comme nous serons quarante à les tenir, cela risquerait de ressembler à un moulin à prières. Mais je reviendrai à Québec.
- J'ai lu, par-ci par-là qu'on s'était étonné que je ne consacre pas plus de temps ! Oui mais c'est que j'y consacrerai tout mon temps la prochaine fois. Je vous assure qu'il est assez rare qu'un chef d'Etat retourne dans le même pays deux fois de suite en quatre mois... Donc, il fallait quand même aller servir là où je n'irai pas au mois de septembre : si la chronologie a joué dans ce sens, je n'y suis pour rien. Je suis très content d'aller ailleurs, dans d'autres Etats. Je suis très content de les connaître et de les apprécier. Nous entretenons avec tous de très bonnes relations, mais je serai aussi très content - peut-être pour les raisons que nous avons dites - de retourner vers vous. Ce sera fait au début du mois de septembre.
- Voilà, j'ai goûté pleinement votre accueil, mesdames et messieurs, croyez-le. Cette petite promenade que nous avons pu faire avec monsieur le Premier ministre, dans les rues de Québec, nous a permis à la fois de ressentir la sympathie de la population et aussi l'air, comme cela, de ce printemps dans les rues d'une belle ville en expansion. A tous moments, nous avions envie de dire à ceux qui venaient nous saluer : "pourquoi le faites-vous ?" Evidemment, nous sommes contents de rencontrer la France. Nous sommes allés imprudemment saluer une dame dont l'enthousiasme paraissait si fort qu'on voulait absolument se précipiter dans ses bras. Elle nous a dit tout de suite : "je suis anglaise". J'ai dit : "ah bon, très bien, vous êtes anglaise, pourquoi est-ce qu'on ne saluerait pas une anglaise qui nous fait l'honneur de venir à Québec". Un peu plus tard, nous avons entendu des petits cris d'admiration, nous nous sommes retournés je ne sais pas de quel pays asiatique ils étaient, peut-être du Japon. J'ai constaté que vous aviez beaucoup d'étrangers sympathiques à Québec. Et puis, finalement j'espère quand même avoir rencontré quelques Québécois ! .. Je pense que oui ! Les Québécois, ils sont partout ici, ils connaissent, ils ont mesuré la difficulté de leur tâche mais après avoir vécu des moments difficiles - je pense qu'il y avait dans l'air - était-ce le printemps ? c'est peut-être moi qui interprète à tort - quelque chose d'heureux, comme un peu de joie, oui, dans l'atmosphère, dans le climat par rapport à la France je veux le croire - mais, par rapport au sentiment qu'éprouvent les Québécois de s'accomplir, de s'assumer, d'être eux-mêmes : cela doit être la raison principale. Et cela, c'est bien la marque d'un peuple en mouvement et qui ne doute pas de lui-même.
- Voilà pourquoi je vais lever à mon tour mon verre d'abord à la santé des Québécois. Je ne sais pas si vous employez un terme différent pour parler des habitants de la ville et pour parler des habitants de l'Etat. Non je ne cois pas que la langue française soit encore assez riche pour trouver des déclinaisons à un mot indien. Mais alors que les Québécois d'ici et d'à côté sachent les voeux de prospérité et d'amitié que je leur adresse.
- Et vous madame, mesdames, qui nous avez reçus, monsieur le Premier ministre, pour votre famille et tous ceux qui vous sont chers, pour les causes que vous aimez et surtout pour celles de votre pays, sachez que, en témoignage d'estime, de respect et d'amitié, je lève mon verre, en ayant le sentiment de célébrer la réalité des choses. A votre santé, mesdames et messieurs.\

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