Publié le 23 mai 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration du collège François-Mauriac à Sainte-Eulalie (Gironde), sur l'égalité des chances dans l'enseignement et la sélection universitaire, samedi 23 mai 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion de l'inauguration du collège François-Mauriac à Sainte-Eulalie (Gironde), sur l'égalité des chances dans l'enseignement et la sélection universitaire, samedi 23 mai 1987.

23 mai 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- J'avais beaucoup de raisons de venir à Sainte-Eulalie, ce matin. La première est que nous célébrons François Mauriac et Georges Portman, deux noms très importants dans l'histoire de France contemporaine et qui continuent d'illustrer, sur le -plan national et international, cette région. Ensuite parce que j'y étais invité et je remercie MM. Roux, président du SIVOM, et Madrelle de m'avoir fait signe. Et puis, il y a d'autres raisons encore. Venir en Gironde est pour moi coutumier, bien que j'évite, en général, d'associer ces visites à trop de cérémonies. Ce sera une exception. Mais c'est un département que je connais depuis mon enfance, auquel beaucoup de liens m'attachent, des amitiés nombreuses, dans quelque milieu que ce soit, et je vois en effet dans ce département, dans la grande ville voisine, Bordeaux, et dans ces communes, telle Sainte-Eulalie, l'un des facteurs dominants de l'équilibre français. Enfin, dernière raison, parce que c'est une école : chaque fois que je vois sortir du sol une école maternelle, primaire, secondaire, de l'enseignement supérieur, des enseignements spécialisés, je me dis chaque fois, "Eh bien ! C'est la France qui gagne". Peut-être devrait-on, sur ce terrain là, le comprendre chaque jour davantage.\
J'ai d'abord dit François Mauriac et Georges Portman. Nous sommes donc désormais dans un collège qui porte le nom de François Mauriac. Il serait ridicule de ma part, à cette tribune, d'en dire beaucoup plus tant cet écrivain, François Mauriac, a marqué notre temps, tant il s'est inscrit dans l'histoire de nos lettres. Ce n'est pas aujourd'hui que cessera l'attention que l'on portera sur lui. Son nom ira grandissant. Nous nous reconnaissons dans son oeuvre et dans son style, parce que peu d'écrivains ont exprimé à ce point l'âme d'un pays, d'un petit pays, celui-là, ou un peu plus loin, les Landes, la forêt, les chaleurs stridentes de l'été, les passions, brutales ou raffinées, les mouvements de société, mais aussi parce qu'il allait plus loin, cherchait à découvrir les secrets de l'esprit et du coeur, les comportements de ceux qui vivent dans une famille, qui éprouvent l'ardu problème du couple, qui se trouvent affrontés à leurs propres passions et qui cherchent, à travers tout cela, à se reconnaître et, se reconnaître, c'était la conviction de François Mauriac, par rapport à Dieu.
- C'était sa conviction, c'était sa foi. Il leur est resté fidèle jusqu'au terme, non sans interrogations permanentes. Chaque fois, avec cette dimension, à partir de la connaissance de sa terre, de son climat, d'un milieu étroit où l'on retrouve souvent Bordeaux, les Girondins, il arrive à saisir un type universel, celui d'un grand écrivain de ce siècle. Or, par les hasards des liens familiaux, qui datent de mon enfance et d'avant mon enfance, - la famille qui est la mienne et qui est d'un peu plus loin, dans le Nord, en Charente mais qui envoyait déjà ses enfants apprendre à l'école à Bordeaux -, il se trouve que ma mère, son frère étaient déjà des amis de François Mauriac et de ses frères, au début de ce siècle ou à la fin de l'autre. Je n'avais donc eu aucune difficulté lorsqu'à mon tour je devins étudiant, dans des années lointaines que je n'oserais évoquer à tous ces jeunes qui sont devant moi - on dira, pour être tout à fait clair que c'était aux alentours de 1934, donc avant-guerre -, et je me souviens de l'accueil de François Mauriac et de ces longues années où, quelles qu'aient été les circonstances, j'ai trouvé auprès de lui compréhension, finesse aiguë, critiques parfois, amicales toujours, affectueuses aussi. Bref, je me retrouve ici dans le collège François Mauriac avec le sentiment de venir parcourir des sentiers bien connus.
- Je salue avec beaucoup de plaisir les membres de sa famille et d'abord ses fils, qui sont ici, à nos côtés, et qui, chacun à sa façon, poursuivent la tradition tout en restant eux-mêmes.\
Georges Portman, depuis 1943, 1944, cela faisait quand même un bout de temps que je le connaissais, d'abord par son fils René, qui a été l'un de mes amis et l'un de mes collaborateurs à la fin de la guerre, dans la Résistance et dans les premiers jours de la Libération. J'ai eu la grande joie, tout à l'heure, de rencontrer l'un de ses fils. Et puis, ainsi vont les choses, la vie, la mort. René Portman a été tué en Algérie et il a fallu, pour les siens, continuer de vivre, d'affronter et de suivre l'exemple d'un père et d'un grand-père, Georges Portman. Je dois dire que j'ai rarement rencontré personnalité plus étonnante, par sa vitalité, sa force de caractère, son optimisme permanent affrontant la grande vieillesse, avec une alacrité et une force d'esprit tout de même assez rare. Que de fois il m'a parlé de Sainte-Eulalie. Enfin j'y suis venu. Je vois un peu de son horizon, je rencontre ses habitants et j'ai le sentiment, de la sorte, d'obéir à un rendez-vous fixé depuis longtemps, tenu secret jusqu'ici et qui, maintenant, est définitif. Nous nous sommes retrouvés. Autre hasard de la vie : chaque été nous nous retrouvions. J'avais eu la chance de pouvoir lui apporter le témoignage de la nation lorsqu'il fut distingué par la République et porté au plus haut niveau de l'Ordre national de la Légion d'Honneur, dignité rarement atteinte.
- Georges Portman, François Mauriac. Vous aurez tout de suite compris, mesdames et messieurs, vous tous, qui êtes autour de moi, que j'avais toutes les raisons d'être heureux d'accomplir ce petit voyage qui me conduit jusqu'à vous.\
Je passe maintenant aux "puissances invitantes". Elles m'ont fait plaisir. Le président du SIVOM `M. Roux`, Philippe Madrelle. Ils ont songé à moi. C'était déjà une bonne idée et je leur ai répondu oui avec plaisir parce que, en ce samedi, seront ainsi mêlées les choses sérieuses et officielles et en même temps un peu de plaisir de vivre parmi des amis. Puis j'ai dit que c'était en Gironde et dans une école. Je ne ferai pas de longues digressions sur ce sujet. J'aurai bien d'autres occasions.
- Je voudrais cependant que l'on sache en France qu'il n'est pas d'obligation plus importante que celle-ci, que de donner le moyen à tous les enfants de notre pays, à tous et surtout - s'il y a un surtout - à ceux qui en seraient privés, si l'on n'y veillait, pour des raisons sociales ou de fortune, ou bien parce que leur famille serait immigrée, de donner à tous les enfants de France toutes les chances pour qu'ensuite leur caractère, leur intelligence, leur permettent d'aller plus loin.
- Voyez-vous, dans ce problème cent fois rebattu, la sélection ou la non sélection, quelques idées simples doivent dominer ce débat. La première, c'est que tous les enfants de France doivent accéder aux possibilités qu'un Etat, une région, un département, une commune, doivent offrir à tout individu. Aucune barrière d'aucune sorte, ni sociale, ni raciale, ni religieuse, aucune barrière, en particulier celle de l'argent, ne doit se dresser comme un obstacle pour empêcher que tous les enfants de France accèdent aux responsabilités et aux chances du savoir.\
La deuxième règle, c'est que celles et ceux qui le veulent, s'ils choisissent des carrières ou des filières qui exigent, pour y parvenir, un certain nombre de compétitions, qu'ils prennent leurs risques. Ils doivent en être libres. D'où ces grandes écoles, ces écoles spécialisées, où chacun accède, s'il le mérite.
- Cela étant dit, il reste une troisième règle. Pour l'enseignement supérieur, celui qui permet d'accéder aux responsabilités principales, il doit y avoir, à terme, une capacité affirmée, donc un choix. Mais cela ne doit pas conduire, au point de départ, à créer des empêchements supplémentaires à ceux que, déjà, l'on connaît.
- Bref, il faut l'ouverture maximum et puis, quand leurs chances sont là, quand la République et l'ensemble du pays ont veillé à ce que tous les enfants aient leurs chances, alors il reste la dernière aventure, la plus grande et la plus difficile. Que chacun, selon ses moyens mais aussi selon ses besoins, affirme ce qu'il est, que se dégagent ceux qui seront le plus utiles à la nation, qui sauront accroître leur savoir dans toutes les disciplines. Ce n'est pas à moi de vous dire qu'il existe suffisamment d'autorités qualifiées, d'abord le gouvernement £ ce n'est pas à moi de vous dire quelle est la somme des besoins dans chaque domaine £ mais vous savez bien, qu'au total, dans la compétition où nous sommes, si l'on compare avec le degré de savoir acquis par les plus grandes puissances du monde, notamment par les plus grandes puissances économiques, l'une des explications de base est que, tout simplement les enfants, devenus les jeunes gens, jeunes filles et jeunes hommes, acquièrent un métier après avoir enregistré tous les moyens du savoir et de la connaissance qu'il est possible de leur fournir. Alors, comme on dit, le niveau monte, de génération en génération, les exigences se font plus fortes, parce que le monde s'est rétréci et parce que la France se trouve projetée plus qu'elle n'a jamais été dans une lutte, une concurrence et dont aucune frontière ne permettra de s'abriter.
- Je m'adresse à beaucoup de jeunes, je les vois et je les ai entendus depuis mon arrivée à Sainte-Eulalie. Je les remercie de leur accueil très chaleureux. Je m'adresse aussi, même si je les distingue moins bien, perdus qu'ils sont dans la foule, aux enseignants. Je veux leur dire aussi à quel point la nation doit leur être reconnaissante. Elle ne l'est pas toujours, mais elle doit l'être car c'est au travers des enseignants, des professeurs de tous ordres et de toutes disciplines, que la France franchira ces étapes et réalisera les progrès, les progrès auxquels je vous invite.
- Je suis sensible à la présence parmi nous d'un très grand nombre d'élus de la Gironde et d'abord le Président de l'Assemblée nationale `Jacques-Chaban Delmas` et le ministre de la recherche et de l'enseignement supérieur `Jacques Vallade` et aussi tous mes amis girondins et particulièremement ceux que j'ai la chance de connaître depuis déjà très longtemps et dont l'amitié fidèle m'a toujours accompagné.
- Merci donc à toutes et à tous. "Vive Sainte-Eulalie", c'est bien le moins, et merci, en particulier, à monsieur le maire £ merci à monsieur le Principal, "Vive la Gironde", "Vive la République et vive la France" !\

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