Publié le 11 mai 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du 750ème anniversaire de la ville de Berlin, sur le statut de Berlin, l'Europe, le désarmement, à Berlin lundi 11 mai 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du 750ème anniversaire de la ville de Berlin, sur le statut de Berlin, l'Europe, le désarmement, à Berlin lundi 11 mai 1987.

11 mai 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le chancelier,
- Monsieur le maire gouverneur,
- Mesdames,
- Messieurs,
- Deux ans après je reviens à Berlin et c'est, cette fois-ci, pour associer la France à la commémoration du 750ème anniversaire de la ville, en célébrant Berlin grande ville allemande, grande ville parmi celles qui ont fait la civilisation des hommes.
- J'imagine aisément ce qu'elle représente : premier établissement d'une ville sur les rives de la Sprée, elle apparut à travers le temps, sous ses diverses formes et toujours elle-même, capitale du Brandebourg, capitale du royaume de Prusse, capitale de l'empire allemand et durant les années de la République de Weimar, capitale d'une vie littéraire et artistique intense, rendez-vous de l'Europe entière. Alors qu'elle devenait capitale de la nation allemande, sa vie culturelle s'ouvrait au plus large cosmopolitisme.
- Qui dit, en effet, grande civilisation dit aussi ville ouverte, ouverte à tous les courants de l'esprit. On ne compte pas les intellectuels, les artistes, les interprêtes, venus d'un peu partout, de l'Est, de l'Ouest qui y séjournaient pour accomplir leur oeuvre ou trouver un refuge. C'est Heinrich Heine qui écrivait, à sa manière, "Berlin n'est pas une ville, c'est un prétexte pour réunir des gens".
- Si profonde est l'empreinte que Berlin a laissée sur la culture de notre continent, que chacun s'est réjoui d'apprendre qu'elle avait été choisie, après Athènes, Florence et Amsterdam, comme "capitale européenne de la culture" pour 1988.\
Dans ce va-et-vient qu'est l'histoire de Berlin, la France occupe depuis longtemps une place particulière. Je pense, bien sûr, aux Huguenots qui ont pu, ici, vivre librement leur foi. Et la suite, les noms de Fontan, de Savigny, Chamisso, d'autres encore illustrent le sillage que les descendants de mes compatriotes ont laissé dans la vie de l'esprit et des arts de Berlin. Je pense aussi aux étonnantes relations nouées au siècle des Lumières entre Frédéric II et nos philosophes, nos artistes £ à la contribution des créateurs, des interprètes français aux festivités que vous avez organisées cette année. Quelques-uns d'entre eux m'ont accompagné, aujourd'hui, pour participer à cette cérémonie. Cette contribution sera comme un hommage à une grande tradition. J'ai noté, tout à l'heure, seulement, une citation qui m'était prêtée et que je vous rends aussitôt. C'est un texte d'Apollinaire, car il ne faut pas croire, on pourait le penser après ce que je viens de dire, que la France a passé son temps à faire don à l'Allemagne de ses intellectuels, ce n'est pas tout à fait cela, ce n'est pas ce que je voulais dire. Mais enfin, je trouve quand même quelque satisfaction à vous le dire. Apollinaire, lui, corrigeait en disant - bien entendu il s'agissait de l'époque où il écrivait, un peu avant la guerre de 1914 - : "décidément, c'est d'Allemagne, aujourd'hui, qu'en matière d'art français nous vient la lumière. Il n'y a pas de jours où soit à Berlin, soit à Munich, soit à Dusseldorf, soit à Cologne, on n'inaugure une nouvelle exposition consacrée à un artiste nouveau de France". "Au Sturm de Berlin", ajoutait-il, "exposent en ce moment, Albert Gleizes, Jean Metzinger, Duchamp-Villon et Jacques Villon". "L'on voit", ajoutait-il, "moins d'oeuvres françaises à Paris qu'en Allemagne". C'est ainsi que Matisse, Delaunay, Apollinaire, Blaise Cendrars, Albert Gleizes, Michel Puy, Le Fauconnier ont pu s'exprimer dans le "Der Sturm", "Kunst und Künstler", "Das Kunstblatt" ainsi que dans les catalogues, les livres de synthèses qui affluaient à l'époque, faisaient une large part à la culture française, mais c'est en Allemagne qu'ils s'exprimaient. Je dis cela pour bien montrer que c'était un passage constant de l'un à l'autre et qu'il s'agit bien des fondements d'une culture commune avec, assurément, l'expression différente qu'impliquent nos langages, nos façons de pensée, contribution commune à la même oeuvre.
- Bref, j'espère bien, que songeant non seulement à la commémoration du 750ème anniversaire, mais aussi à l'année culturelle de l'Europe à Berlin, c'est une éblouissante fête de l'esprit que vous allez donner au monde. C'est pour vous, Berlinoises et Berlinois, une façon de témoigner, face à l'adversité, peut-être à cause d'elle, une façon pour Berlin qui fut à certaines époques le creuset de la modernité et le foyer des avant-gardes, de maintenir une liberté de pensée, de paroles, comme une sorte d'impertinence de l'esprit, ce qui pourrait être la marque distinctive de Berlinois.\
Ayant dit cela, je précise pourquoi je suis là. Ce n'est pas le goût du voyage, même s'il est intéressant, et je vous prie de croire qu'une visite officielle de ce type n'est pas la meilleure façon de faire du tourisme. Je suis ici en ma qualité de Président de la République française. Et le Président de la République française se devait d'être parmi vous à Berlin pour bien marquer la continuité entre ce jour où nous sommes et le jour où mon pays signait les accords du 5 juin 1945, le jour où mon pays signait l'accord quadripartite sur les statuts de Berlin de 1971, pour marquer la permanence de certains intérêts majeurs. D'abord la réaffirmation des droits et des devoirs des quatre puissances et, parmi ces droits et ces devoirs, il y a la protection d'un accès permanent à Berlin à partir de la République fédérale allemande.
- Il s'agit pour moi de proclamer une fois de plus, dans la continuité de la politique française, qu'il convient de mener ici et dans les alentours une politique de paix - je cite là l'accord déjà ancien qui engage les quatre puissances - qui exclut la violence, de même qu'il interdit les modifications unilatérales du statut de la ville. Encore faut-il ajouter que les trois puissances occidentales entendaient, au moment où elles s'engageaient, préciser qu'il convenait de maintenir et de développer - ceci est écrit en toutes lettres - les liens entre Berlin et la République fédérale allemande.
- Enfin, devoir et obligation d'une -nature capitale, assurer la liberté et la sécurité des Berlinois là où s'exerce notre autorité. En effet, nous nous trouvons devant une situation exceptionnelle. Une ville divisée dans un pays qui l'est aussi, et qui marque essentiellement la division de l'Europe. Quel triple symbole ! Expression d'une triple réalité. Et il nous faut constamment réfléchir sur le sens de cette division. Quand j'imagine la mission de Berlin, je la vois comme un centre d'échange et de dialogue, comme un trait d'union, précisément parce qu'il y a division héritée du malheur des temps. Le rôle de cette ville est de servir au rapprochement, de réparer ce qui a été rompu. Alors qu'évidemment, s'il est un symbole antagoniste de ce que je viens d'affirmer, le symbole antagoniste de ce que Berlin devrait être, un pont jeté entre les mondes, c'est bien le mur qui les sépare. L'histoire, pour une large part, sera ce que nous en ferons, nous, les vivants, nous qui sommes en mesure de fabriquer le destin du monde, nous qui pouvons peser sur la destinée des générations qui viennent. Si brève est la vie d'un homme, qu'il faut l'utiliser à plein et notre rôle sera rempli si nous avons, si peu que ce soit, corrigé l'injustice de l'histoire.\
Parmi les moyens que nous proposons, que je propose avec mon pays, il y a la construction de l'Europe, de la Communauté européenne. Mais l'Europe c'est aussi tous les pays qui composent notre vieux continent, à l'Est, et à l'Ouest, quand on n'est pas membre de la Communauté. Il faut, à partir de ces fondations, voir l'ensemble, examiner au-delà de ce siècle, ce que l'autre fera ou sera en mesure d'accomplir. Et cette Europe que nous appelons, nous, Union européenne, nous en parlions avec le Chancelier Kohl, il n'y a pas si longtemps en Allemagne, à Stuttgart, cette union européenne fondée sur la réconciliation, j'en aperçois le besoin, ici plus qu'ailleurs.
- Ville écartelée entre deux mondes aux valeurs différentes, je pourrais dire avant-poste du monde occidental. Quel est le sens de cette communauté telle que je la souhaite et que je la propose, et je ne suis pas seul dans ce cas, et quand je m'adresse aux Berlinoises et aux Berlinois ? Je n'ignore rien, je viens d'en parler, de leur statut particulier, de leurs contraintes historiques. Mais je pense que l'aspiration vers l'ensemble et vers la cohésion doit être finalement plus forte que l'aspiration vers le déchirement. Eh bien, il faut parvenir à la création d'une entité qui contribuera à la stabilité de l'ensemble de l'Europe, dans une perspective pacifique. Il s'agit d'unir et non de désunir, il s'agit de créer les premiers noyaux - ils sont déjà institués - de les renforcer pour qu'à partir de cette communauté, ou avec elle, l'Europe toute entière puisse un jour se construire et devenir capable de parler d'égal à égal avec toute autre puissance dans le monde.
- Mais il faut en même temps que cette Europe là, celle de la Communauté, soit un partenaire cohérent et durable, ferme dans ses perspectives, capable lui-même de s'imposer une certaine forme de stabilité politique et qu'elle sache en même temps demeurer un espoir et pas simplement une gestion au quotidien de difficultés mineures mais si nombreuses qu'elles finiraient par fabriquer une difficulté majeure.
- Qui peut comprendre ces propos mieux que des hommes et des femmes habitant dans cette ville et qui doivent quotidiennement affronter les conséquences d'une division fondamentale, héritée de temps dépassés qui devraient être plutôt générateurs du temps futur, non plus fondés sur la division mais sur des éléments de réunion à inventer d'abord ici, mais aussi dans l'Europe toute entière.\
Pas plus que le Chancelier Kohl, que je suis heureux de rencontrer une deuxième fois dans cette ville, pas plus que le Gouverneur-Maire que je remercie de son accueil, je n'oublierai, sans vouloir traiter le problème au fond, la question du désarmement, de la sécurité en Europe. C'est de circonstance. Que dis-je ! C'est de circonstance depuis plus de quarante ans. Eh bien, je dirai tout simplement, sans m'engager dans les méandres diplomatiques où l'on a tendance à se perdre, qu'il vaut mieux désarmer que surarmer. On dit chez nous c'est "une vérité de La Palice". Je n'en suis pas si sûr. Mieux vaut désarmer que surarmer, avoir beaucoup moins d'armes ou un peu moins d'armes que d'en avoir un peu plus ou beaucoup plus. C'est déjà un choix de base qui n'est pas indifférent. Voilà pourquoi j'accueille, chaque fois, pour ma part et pour celle de mon pays, avec intérêt et satisfaction toute proposition qui tend à désarmer.
- Ce qu'il convient d'ajouter, non pas comme une condition mais comme une évidence entre gens sérieux, c'est que tout désarmement doit être équilibré et qu'à partir de là les experts, les responsables désignés à cet effet doivent examiner sérieusement de quelle façon réaliser un nouvel équilibre des forces sur la base d'un désarmement dont je n'exclus aucune forme dès lors que l'équilibre préside à cette action. Equilibre veut dire garantie. Il faut pouvoir garantir, contrôler, vérifier. Avant de parvenir à l'-état de confiance, succédant à l'-état de méfiance, il faut un temps ou un passage pendant lesquels on débat et on avance pas à pas ou à plus vive allure. Ce serait encore mieux si l'équilibre est préservé. Je ne l'ai pas institué, le niveau de cet équilibre, je veux dire pas ici. Au demeurant, il s'agit d'une négociation entre nos amis des Etats-Unis d'Amérique et les représentants de l'Union soviétique. Il leur appartient d'abord de dire ce qu'ils en pensent.\
Mais comment, mesdames et messieurs, monsieur le gouverneur-maire, monsieur le chancelier, ne pas trouver dans notre présence commune, ici dans cet hôtel de ville, un sentiment commun très puissant qui peut porter si loin. Berlin, ai-je dit, ne devrait-elle pas être une capitale du dialogue après avoir été le terrain des plus extrêmes tensions, il n'y a pas si longtemps ? N'y a-t-il pas là un rôle historique ? Quand je dis Berlin, je ne pense pas simplement à une fraction de Berlin, je pense à Berlin tout entier. Les Allemands de Berlin, ceux qui les représentent, doivent inspirer la volonté des puissances qui assurent la sécurité tutélaire de la ville toute entière pour que le dialogue l'emporte sur le silence, l'ignorance, la querelle.
- Ai-je forcé le symbole, ce seront mes derniers mots, pour un Français qui se trouve à Berlin et qui sait fort bien son histoire, celle de l'avant dernière génération avant la sienne, des combattants de 1870, de la génération précédente dans nos familles, de la guerre 1914 - 1918, de sa génération qui a combattu dans la guerre de 1939 - 1945 ? Peut-être avons nous plus que d'autres le droit et le pouvoir de changer les cours du temps, parce que l'histoire n'a pas commencé à la fin du 19ème siècle, ce siècle là eut un début et cette fois-ci, c'étaient des Français qui se trouvaient à Berlin, et dans les siècles précédents, quand Berlin est née, il y a peut-on dire, 750 ans, la France aussi était dans les débuts de son histoire.
- Nos peuples ont vécu une si longue vie ensemble dans la concorde ou dans la discorde, qu'ils ont compris en même temps que le sang n'était pas le meilleur ciment mais qu'à partir du sang versé, l'on devait s'élever à une conception plus haute des relations entre les hommes pour chercher avec acharnement ce qui rassemble, ce qui nous rassemble. Nous sommes associés aujourd'hui avec la République fédérale allemande après avoir réalisé toutes les réconciliations nécessaires, après avoir mis en oeuvre, le Chancelier et moi-même, les dispositions oubliées du Traité de l'Elysée entre K. Adenauder et De Gaulle. Nous voulons rassembler l'Europe et nous disons que l'Allemagne, pour employer un terme général, et la France parce qu'elles ont souffert l'une par l'autre, ont véritablement vocation à dire aux autres ce qu'il en coûte de bâtir un nouveau monde. C'est ce que je suis venu vous répéter en ce 11 mai 1987, rappelant la lointaine année 1237, souhaitant vraiment que dans 750 années, on cesse de dire les mêmes choses.\

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