Publié le 14 avril 1987

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la solidarité nationale, à la mairie de Millau, mardi 14 avril 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, sur la solidarité nationale, à la mairie de Millau, mardi 14 avril 1987.

14 avril 1987 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le maire,
- Mesdames et messieurs,
- Vous avez eu raison de rappeler à l'instant l'engagement que j'avais pris, il y a déjà longtemps, celui de revenir un jour parmi vous. Ma vie politique m'a déjà permis en diverses circonstances de venir à Millau ou de parcourir le Larzac. J'avais trouvé dans cette ville, affrontée à une crise grave, incertaine sur ses chances d'avenir, une qualité humaine, des femmes, des hommes, pleins d'énergie, un peu désespérés de voir se casser dans leurs mains l'outil dont ils disposaient et fermement décidés à assurer, d'abord par eux-mêmes, l'avenir qu'il convenait de construire.
- Mais il était normal, comme vous l'avez fait à l'instant, monsieur le maire `Gérard Deruy`, qu'une collectivité comme la vôtre fît appel à la solidarité nationale. Cette solidarité ne pourrait rien sans la volonté des femmes et des hommes, des citoyens, des travailleurs, des entrepreneurs, ne pourrait rien, s'il n'y avait pas, à la base et sur le terrain, des capacités de toutes sortes, rassemblées, dépassant tous les clivages et toutes les divisions, pour sauver le pays. Et, comme vous le disiez, si souvent et si bien, pour vivre et travailler au pays.
- Et, aussi bien, du côté des paysans du Larzac, que du côté des citadins, des habitants de Millau, j'ai aperçu, il y a déjà 10 et 20 ans, cette volonté de gagner. J'observe, aujourd'hui, que s'il vous reste un long chemin à parcourir, vous n'en avez pas moins sauvé l'essentiel et déjà réimplanté les possibilités de demain.
- Avant de venir ici, à Millau, je me suis attardé sur le Causse et j'ai vu repartir, renaître, recommencer la vie, autour de femmes et d'hommes déterminés, capables de s'imposer entre eux les lois de la fraternité, de s'imposer une sorte de discipline dans une entière liberté, et d'avoir la volonté d'être modernes, c'est-à-dire de supporter les concurrences du monde entier.
- Vous venez de faire, monsieur le maire, une brève énumération : des industries traditionnelles, qui doivent et qui peuvent se perpétuer, et déjà d'autres industries à garder, imprimerie, lingerie, informatique, robotique, qui pourront, je l'espère, donner aux plus jeunes d'entre vous, le travail dont ils ont besoin. Le travail ici, pour que cette ville d'importance moyenne continue de faire figure de capitale, là où elle se trouve, dans l'environnement qui est le sien.\
Je vois dans l'exemple de Millau et du Larzac ce qu'il conviendrait de proposer à la France toute entière : cette solidarité nationale, qui ne peut faire fi des différences assurément, ne peut ignorer les différences d'opinions, légitimes et mêmes nécessaires, mais une solidarité qui sait bien que tous ensemble nous sommes capables, comme nous l'avons toujours été, nous les Français, et depuis tant de siècles, de traverser le temps qui vient, en gagnant les batailles qu'il convient d'engager, batailles pacifiques, mais souvent difficiles, où l'on ne fait grâce à personne si l'on est plus faible, moins volontaire, moins organisé, moins solidaire.
- J'entends bien, ici et là, monter les rumeurs des discordes. Je connais trop, comme vous-mêmes, l'histoire de France pour m'en étonner. J'ai seulement observé, par mon expérience personnelle et par l'enseignement de nos pères que, lorsqu'il le fallait, les Français étaient capables de s'entendre et de renvoyer à plus tard, à un peu plus tard, le règlement des affaires qui les opposent.
- Ce n'est pas que je vous demande, mesdames et messieurs, de remettre à demain les accomplissements dont vous sentez la nécessité, qui correspondent à ce que vous pensez de la vie, de la société des hommes, des relations entre vous. Non, ce n'est pas pour demain, c'est pour tout de suite. On ne peut pas renvoyer l'idéal aux calendes grecques. Mais par-dessus tout cela, il faut sauver ce qui a été en péril, ce qui commence à être sauvegardé, ce qui n'est pas encore établi. Je pense particulièrement à Millau, entre ces Causses, un peu loin des grands centres et des grands axes de communication, même si, après tout, il suffit d'une perçée vers le Midi pour se rendre compte que Millau n'est pas si loin que cela, en dépit des détours qu'il faut faire pour arriver jusque-là.
- Habitants de Millau, petite cité historique, pleine de forces et, pour ceux qui aiment voir, de grâce aussi et de charme, vous, mesdames et messieurs, que l'on dépeint de l'extérieur assez rudes, vous êtes accueillants. J'ai pu m'en apercevoir mais, une fois dépassée la cérémonie d'accueil, de politesse, je dirais même de gentillesse, vous êtes des gens réservés, qui ont besoin de réfléchir à ce qu'ils font, qui ne se jettent pas dans les aventures, qui savent bâtir leur avenir et structurer le présent. A regarder cette ville, cette avenue que j'ai traversée, plutôt que j'ai longée, comme cela, en piéton, heureux de regarder autour de moi cette avenue élargie, ces bâtiments entretenus, cet hôpital moderne, cet hôtel de ville bien géré, tout cela donne de la France une belle image.\
Puisque j'ai parlé de solidarité nationale, croyez-moi, c'était bien ce qui inspirait la loi à laquelle j'ai tant tenu moi-même, la loi de décentralisation. C'est aussi l'histoire de la France, de plusieurs siècles de la France, que cette concentration des moyens et des forces, autour de la capitale et de l'Etat unifié. Cela a été nécessaire ! Il fallait empêcher les forces centrifuges de déchirer la nation, l'une des premières nations d'Europe. Mais il y a déjà beau temps qu'il convenait de parachever l'oeuvre de nos anciens en restituant à chacun, dans sa région, dans sa province, dans son département, dans sa commune, je dirais presque sur son champ, ses moyens, ses possibilités de vivre, presque son autonomie de pensée et d'action, sans tomber dans des excès qui finiraient par l'anarchie. Un pays n'est fort aussi que de la somme de ses intelligences, de ses énergies et de ses individualités.
- Jamais je ne plaiderai pour un pays uniformisé. Je m'inquiétais, et je n'étais pas le seul, ni le premier, de voir notre pays désormais identifié à son administration, laquelle mérite des louanges par sa qualité exceptionnelle, croyez-moi. Mais, ajouté au tempérament français, on rassemblait trop la somme de nos travaux. Il fallait décentraliser. Vous vous êtes ainsi retrouvés dans une région, tout en restant fidèles à votre département, tandis que votre commune retrouvait un certain nombre de pouvoirs, de possibilités, de compétences, qui permettent à votre conseil municipal, aux différentes associations de la ville, aux entrepreneurs, à tous ceux qui participent à la vie quotidienne de Millau, de s'affirmer eux-mêmes, de jouer eux-mêmes leurs chances et de pouvoir proclamer, à la face du pays, voilà ce que nous sommes capables de faire.
- Si vous ne le faisiez pas, c'est peut-être aussi que vous ne le vouliez pas ou que cela n'était pas dans votre volonté. Moi, je suis convaincu du contraire, à la condition que la solidarité nationale ne se relâche pas, solidarité à l'égard des familles, à l'égard des individus, à l'égard des couches socio-professionnelles qui se battent dans la difficulté, à l'égard des chômeurs, à l'égard des pauvres, ceux qu'on appelle les nouveaux pauvres, la solidarité enfin à l'égard de tous ceux qui, trop faibles, pour des raisons diverses, ne seraient pas en mesure d'achever paisiblement, heureusement leur course. Et cet appel à la solidarité nationale, je voudrais qu'il fût entendu, bien au-delà des murs de cet hôtel de ville, bien au-delà du dernier quartier de Millau, pour qu'aucun groupe social n'écrase les autres de sa puissance, pour qu'aucune fraction n'impose sa loi au plus grand nombre, pour qu'aucune source de puissance ou de pouvoir ne finisse par tout gagner en oubliant les autres. S'il est une vertu saine, que de gagner les -fruits de son travail, et que d'obtenir le gain que l'on mérite, on aperçoit vite à quel moment s'impose la loi de l'honnête partage, la loi de la solidarité sociale, économique et culturelle. Je laisse à chacun le soin d'en décider, mais acceptez de fixer comme perspective essentielle, pour les années qui viennent, la solidarité nationale, autour d'une répartition équitable, entre les Français, de la production, résultat de leurs travaux et de leurs soins.\
Je crois aux forces de l'imagination, je crois aux bienfaits du travail, et je serai le premier très triste de voir celui qui a accumulé les mérites se voir privé des -fruits de ce mérite. Mais encore faut-il regarder à côté de soi. Chez les paysans du Larzac, vieille et grande querelle, réglée aujourd'hui, dans l'harmonie générale, même si bien entendu, et qui pourrait le reprocher à qui que ce soit, l'on peut se dire que si les affaires avaient été décidées autrement, c'est telle ou telle catégorie professionnelle qui en aurait bénéficié, mais enfin cette terre est sauvée. Cette ville, cette ville moyenne, que j'avais le bonheur d'apercevoir de haut tout à l'heure, par un temps admirable, que j'ai revue du haut du Causse, que je viens de traverser, elle me donnait l'image de la France. Il y a bien des France différentes, vous le savez bien, du nord au sud, de l'est à l'ouest et dans son centre. Moi-même, je suis né sur les plateaux qui tombent vers la mer océane, et j'ai vécu toute ma vie politique dans le Morvan granitique. Quelle différence ? Et pourtant je ressentais à quel point tout cela était complémentaire. Partout, c'était bien des Français, que je reconnaissais comme Français, et il n'était pas difficile d'avoir à l'égard des uns et des autres le langage qui permettait de se comprendre. Et voilà qu'il m'est donné depuis six ans de représenter la France toute entière dans sa diversité.
- Il est bien d'autres lieux de France qui sont beaux, où l'on voudrait bâtir sa maison et fonder son foyer, où l'on aimerait vieillir, voir grandir ses enfants, il est bien d'autres lieux de France, sans aucun doute, mais pour celles et ceux qui sont d'ici, qui vivent ici, je comprends qu'ils en aient l'orgueil et l'ambition et je les encourage à vouloir et à espérer. Vous avez dit tout à l'heure, monsieur le maire, aménagement du territoire : oui, il faut que l'Etat le comprenne et je suis sûr qu'il s'y efforce. Il est souvent difficile de gérer un pays tout entier, en raison des contradictions multiples qui se proposent, mais cet aménagement du territoire doit permettre à chaque petit pays de France, de se développer et d'offrir à ceux qui naissent les chances d'y vivre. Cet espoir peut paraître bien illusoire, quand on voit ici et là de quelle façon se développe un certain désert français et pourtant, à considérer le monde tout autour de la France, en Europe et ailleurs, on s'aperçoit combien le pays le plus démuni de France est encore plus en mesure que bien d'autres pays loin de France, de connaître le développement nécessaire dans l'harmonie des habitants.\
C'est un hymne aux chances et à l'avenir de Millau que je voudrais entonner ici pour que celles et ceux qui m'écoutent, le long des rues et sur les places, sachent que j'entends, avec ceux qui le veulent, ceux que le peuple à désignés pour cela, partout, quelles que soient leurs nuances, élus locaux, municipaux, départementaux, régionaux, responsables syndicaux, responsables des groupements professionnels, élus du peuple à l'échelon national, et celles et ceux qui participent éminemment à la création de l'esprit, de la beauté, de l'art, tous ceux qui aiment respirer en regardant la France pour pénétrer davantage sa vérité profonde, je voudrais, dis-je, que celles et ceux qui m'entendent sentent à quel point je crois en eux, en la France, comme vous, à quel point je crois dans le peuple de France et, indépendamment des circonstances qui se proposent, pour les mois ou les années qui viennent, la confiance que j'ai, qu'elle surmontera en cette fin de siècle, les périls extérieurs, les périls intérieurs. Sagesse et enthousiasme sauront répondre à toutes les questions.
- Mesdames et messieurs, monsieur le maire, je vous remercie de votre accueil, au cours de ce bref passage en Aveyron, dans une fraction de l'Aveyron qui ne ressemble pas tellement aux autres. Le champ de la découverte dans ce département reste immense, dans sa variété et sa solidité. C'est une chance pour le Président de la République que de pouvoir rencontrer le peuple français, dans les villes comme celles-ci, que d'essayer de percevoir l'espoir qui vous habite. En tout cas, mesdames et messieurs, j'essaie de comprendre et d'agir. Et vous direz avec moi, d'un seul coeur, parce qu'il faut bien que ces mots soient prononcés :
- Vive Millau,
- Vive l'Aveyron,
- Vive la République,
- Vive la France !\

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