Publié le 7 avril 1987

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, devant l'Assemblée de la République portugaise, sur l'Europe et la coopération universitaire européenne, Lisbonne, mardi 7 avril 1987.

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, devant l'Assemblée de la République portugaise, sur l'Europe et la coopération universitaire européenne, Lisbonne, mardi 7 avril 1987.

7 avril 1987 - Seul le prononcé fait foi

Télécharger Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, devant l'Assemblée de la République portugaise, sur l'Europe et la coopération universitaire européenne, Lisbonne, mardi 7 avril 1987. - PDF 352 Ko
Monsieur le président de l'Assemblée de la République, de vous entendre parler comme vous l'avez fait, parler de la France, je me sentais plus honoré encore de prendre la parole devant votre Assemblée.
- Après mes entretiens avec le Président Mario Soares, avec le Premier ministre M. Cavaco Silva, c'est à travers ces élus, c'est au peuple du Portugal que j'apporte ici le salut du peuple français et l'expression de son amitié fraternelle.
- Mesdames et messieurs, nos deux peuples se connaissent pour s'être souvent croisés au long de notre histoire. Ils sont portés l'un vers l'autre par un courant de sympathie indéniable, qu'aucun conflit circonstanciel n'a jamais altéré.
- Personnellement, je l'avoue, j'ai plaisir à me retrouver dans ce foyer de la démocratie qu'est une assemblée parlementaire. Et c'est la troisième fois que je suis ici dans ces lieux : la première pour une rencontre de ce type, la deuxième pour assister à l'investiture du nouveau Président de la République. J'ai moi-même, vous l'avez rappelé monsieur le Président, pendant 35 ans siégé dans les assemblées de mon pays. C'est dire que je connais, comme vous-même, la grandeur et les servitudes de cette fonction. Et j'y ai acquis la conviction que le système représentatif et pluraliste n'est pas un accident de l'histoire mais l'aboutissement d'une évolution vers laquelle ont tendu les hommes épris de liberté. C'est le seul régime, je le crois, qui conçoive le pouvoir comme fonction et non comme propriété, qui accepte les risques et les défis de l'alternance, qui favorise l'expression des contradictions et la conclusion des synthèses. L'actualité de tous les jours nous rappelle qu'il ne s'agit pas d'un luxe de privilégiés mais d'une référence universelle, et que bien des peuples, las des sauveurs qui se proposent, aspirent aux libertés du pluralisme.
- L'histoire récente du Portugal, de ce point de vue, est un réconfort pour vos amis. Nous avons suivi avec passion, en France, tous les événements qui ont marqué votre peuple depuis bientôt une quinzaine d'années. Ils ont donné le signal d'autres événements, d'un mouvement qui a gagné d'autres pays, l'Europe du Sud, le continent latino-américain. Et à mon sens, cette résurgence démocratique n'est pas le -fruit du hasard : là où il y a des peuples courageux et des dirigeants volontaires, rien de ce qui s'éloigne de la démocratie n'est irréversible.
- Certains d'entre vous, au temps de l'exil, ont dû connaître des épreuves. Certains ont trouvé chez nous l'accueil qui leur était dû. Ils conduisent aujourd'hui, pour un grand nombre les destinées du Portugal sur la voie du droit et de la liberté : il y a de quoi, mesdames et messieurs, garder confiance.\
Ayant rétabli dans leur intégrité les valeurs démocratiques, le Portugal a regagné au sein de la famille européenne le rang que son histoire, sa culture, la volonté de son peuple lui confère de droit. Tandis que convaincue de la nécessité pour l'Europe d'assurer la cohésion de ses peuples, la France de son côté a souhaité que la Communauté s'élargisse. Nous connaissons vos préoccupations, nous saluons vos efforts et les réussites du développement de votre économie, la modernisation de votre appareil de production.
- Cela rend possible l'-entreprise dans laquelle nous sommes liés : l'Europe est désormais notre horizon commun. Ceux qui, obnubilés par les difficultés immédiates et la lenteur apparente des progrès, parfois même les reculs, s'abandonnent à des considérations moroses sur la capacité des Européens à s'unir, manquent à mon avis de conscience historique et de sens de la durée. Ils oublient tout simplement d'où l'on vient. Ils oublient un passé pourtant proche - les hommes de ma génération en ont été les témoins et les acteurs - passé de divisions, de querelles, de guerres, de haines, de destructions. Au fond la paix et l'entente sont des idées neuves en Europe. Au moment où se constituaient, au XIXème siècle, les deux grands empires qui dominent le monde, l'Europe exaltait ses identités nationales. Mais le génie de l'Europe réside précisément dans son aptitude à retourner les contraintes, linguistiques, géographiques et autres comme autant de chances à faire valoir.
- Qui fera un jour le bilan des retards que nous aurions subis si la Communauté n'avait pas existé ? Sans union douanière, combien de crises auraient dégénéré en protectionnismes fous ? Quelle serait aujourd'hui la capacité de l'Europe à faire entendre sa voix dans les instances internationales ? Ce n'est pas devant vous, mesdames et messieurs les représentants d'un pays qui a longtemps souffert de l'isolement, que je vanterai les avantages des pays ouverts sur l'extérieur.
- Cloisonnée en petits marchés, l'Europe ne profiterait pas des économies d'échelles et ses entreprises n'ont pas encore atteint l'envergure utile que l'avenir déjà nous propose. Ses marchés financiers sont étroits à côté de ceux des Etats-Unis d'Amérique et du Japon, alors qu'une part importante de l'épargne mondiale y trouve sa source. Tout ce qui est consacré à la recherche se dissipe et pourtant nous alimentons chez nos concurrents mondiaux le mouvement puissant de ceux qui cherchent, de ceux qui trouvent. Bref, je ne vais pas devant vous plaider l'évidence mais rappeler que là où une volonté politique est absente, les forces sont inutilement et dramatiquement dilapidées.
- Or, ces atouts existent. Vous l'avez dit monsieur le Président. Ils sont le -fruit d'une culture, d'une technique, qui n'ont d'équivalents nulle part ailleurs. Des activités nouvelles, décentralisées, fondées sur des structures souples, riches en savoir faire s'offrent à nous. Elles exigent une capacité d'adaptation aux demandes du marché, une créativité, un sens du travail qui ne manquent certes pas aux Européens, notamment à ceux du Sud dont vous êtes, comme et plus que nous. Rien, mesdames et messieurs, ne nous est interdit si nous en avons l'ambition.\
L'Europe qui n'a plus le goût des aventures territoriales conserve celui des entreprises intellectuelles. Aiguillonnée par les multiples pressions extérieures, elle doit affronter les défis avec des idées fortes. Voyez le marché unique, celui qui entrera en vigueur fin 1992 : voilà un facteur essentiel de la reconquête que j'attends avec vous. Voilà un tremplin vers d'autres objectifs.
- Au premier rang de ceux-ci figure la culture. Est-il tolérable par exemple que nos étudiants butent contre des réglementations nationales absurdes alors que le clerc du Moyen-Age circulait libremement de Cracovie à Padoue, de Louvain à Coïmbra et n'avait aucune peine à faire valoir ses titres ? Le projet Erasmus ne vise rien d'autre qu'à renouer avec cette tradition en mettant à son service les techniques modernes de communication. Comment être un véritable européen si l'on ne pratique pas couramment comme vous le faites plusieurs langues européennes en plus de la langue maternelle, et ceux qui n'ont pas ce moyen ou cette chance savent bien qu'il manque quelque chose d'important à leur capacité de comprendre et de construire. Et que dire des possibilités de diffusion et de partage de la culture que nous offre la télévision par satellite et bien d'autres moyens encore que je ne citerai pas cet après-midi. Mais il ne sert à rien de dresser la culture européenne contre tel ou tel impérialisme extérieur, ce n'est pas mon propos. A quoi cela servirait-il ?
- Puisque je parlais des étudiants de nos pays, je souhaiterais qu'ils trouvent dans les universités européennes la consécration de ce qu'ils sont tentés d'aller chercher outre-atlantique. Croyez-moi, quand ce jour sera arrivé, nous entrerons dans une nouvelle renaissance.
- Monsieur le Président, mesdames et messieurs les parlementaires, je ne pourrais terminer autrement qu'en vous disant ma joie de voir le Portugal, une de nos plus anciennes nations d'Europe, une de celles qui ont le plus contribué à porter au-delà des océans le génie de la culture, associé pleinement, avec détermination et ferveur à cette oeuvre qui, si elle aboutit où nous voulons la conduire, justifiera je crois notre existence et notre rôle aux yeux des générations futures : l'édification d'une Europe libre, espérons-le prospère, en tout cas solidaire, en tout cas pacifique.
- Je n'aurai garde, enfin, d'oublier que, dans la cohorte de femmes et des hommes, glorieux ou anonymes, qui font l'Europe au quotidien, il y a ces communautés qualifiées aujourd'hui d'émigrées et dont on dira demain qu'ils préfiguraient, par leur capacité à s'insérer dans un autre environnement, l'homme européen nouveau. Cet hommage va particulièrement aux 850000 Portugais de France auxquels j'adresse, devant vous et par votre entremise, mon plus amical salut.\
Monsieur le Président de la République, vous avez bien voulu être des nôtres en cet après-midi et dans cette assemblée, à cette tribune que vous avez vous-même illustrée. Je veux joindre ma voix à celle du président de l'Assemblée de la République pour me réjouir de vous revoir ici.
- Je n'en dirai pas davantage sinon pour rappeler, comme je l'ai fait hier soir, que nous nous sommes connus à l'heure de l'épreuve et que j'ai eu cette chance, parfois renouvelée, de connaître ce que pouvaient être le courage et l'obstination, la confiance inaltérable de ceux qui, tel que Mario Soares, avaient foi dans les destinées de leur patrie, indissociable à leurs yeux de la démocratie. Cela fait partie des rencontres et des amitiés qui honoreront ma vie politique et ma vie personnelle. Comment ne pas le dire en cet endroit, en cet instant, monsieur le président, et je me retourne vers vous maintenant. Vous dirigez cette assemblée parlementaire. Je me souviens d'avoir vécu des moments intenses moi-même, parfois aussi des déceptions. C'est difficile que de vivre, représentant de toutes les nuances d'une opinion, c'est difficile mais cela aussi signifie un grand devoir et parfois une grande joie lorsque - et cela survient de temps à autre - l'on a le sentiment, tous ensemble, quelque fraction que l'on représente, de pouvoir, dans des moments bénis de l'histoire, représenter tous ensemble la vie et l'espoir d'un peuple. Je crois que, dans la vie individuelle d'un parlementaire, la chance de vivre ces instants-là suffit, je reprendrai le terme employé tout à l'heure, pour justifier une existence. C'est vers vous que je me tourne pour vous crier le témoignage qui est le mien, au terme d'une vie vécue de cette façon. Quand par un hasard du destin, j'ai dû quitter le Parlement - cela ne sera pas un jeu de mots ou un jeu d'esprit - j'éprouvais, en même temps que l'orgueil légitime d'accéder à la fonction suprême de mon pays, la France, une sorte de regret aussi de perdre cette chance de dialogue, de débat, d'amitié que l'on se crée, du sens aussi de l'histoire que l'on bâtit dans les assemblées du peuple comme celle-ci.
- Vous m'avez reçu en termes élégants, eux-mêmes nourris d'une profonde culture. Je connais votre personne, monsieur le président. Le fait que ce soit vous qui ayez reçu charge de recevoir ici le Président de la République française n'est pas le moindre des agréments, des avantages, des joies que signifie pour moi cet après-midi en compagnie du Parlement de la République portugaise. Merci.\

Voir tous les articles et dossiers