Publié le 16 juin 1986

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de Hu Yaobang, Secrétaire général du Parti communiste chinois, sur le rôle de l'Europe, l'indépendance de la France en matière de défense nucléaire et sur la coopération franco-chinoise, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 16 juin 1986.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du dîner offert en l'honneur de Hu Yaobang, Secrétaire général du Parti communiste chinois, sur le rôle de l'Europe, l'indépendance de la France en matière de défense nucléaire et sur la coopération franco-chinoise, Paris, Palais de l'Élysée, lundi 16 juin 1986.

16 juin 1986 - Seul le prononcé fait foi

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Monsieur le Secrétaire général,
- C'est un grand plaisir pour moi, vous le savez, un grand honneur pour la France que d'accueillir ce soir, en votre personne et pour la première fois dans l'histoire des relations entre nos deux pays le Secrétaire général du Parti communiste chinois. Soyez le bienvenu, ainsi que tous les membres de la délégation qui vous accompagne, et permettez-moi de saluer en vous, un des grands dirigeants d'un peuple et d'une nation qui ont imprimé leur marque au destin de l'humanité. Votre présence parmi nous vient à point nommé illustrer l'excellence des rapports franco-chinois.
- Comment, en effet, ne pas être frappé par la -nature des liens entre la Chine et la France. Voici deux pays situés à des milliers de kilomètres de distance, aux deux extrémités de l'immense continent euroasiatique, héritiers de civilisations brillantes mais éloignées, ancrés dans des univers qui trop souvent s'ignorent, et voici que ces deux pays se sont découverts des affinités profondes, des vues convergentes sur l'ordre du monde, et qu'ils ont noué des liens solides, affirmé leur volonté de se connaître, de s'écouter et de travailler en commun.
- Ce qui nous rapproche ce n'est assurément ni le voisinage géographique, ni une véritable communauté culturelle, ni l'appartenance à un même système politique. C'est la volonté de votre pays et du nôtre que d'assumer sans agressivité leur place sur la scène mondiale, d'être présentes, comme par le passé, aux grands rendez-vous de l'histoire £ et j'en suis convaincu, de faire entendre une voix de sagesse et de progrès.
- Première parmi les grandes nations occidentales, la France a reconnu en 1964, par un acte que j'avais moi-même appelé de mes voeux à l'issue d'un voyage dans votre pays accompli en 1961, oui, nous avons reconnu cette place éminente de votre pays dans les affaires du monde. Et par la suite, nos relations sont restées - je le crois - trop souvent en-deçà des espérances qu'elles avaient fait naître.
- J'ai tenu - je ne suis pas le seul - à ce qu'elles retrouvent éclat et densité. Depuis 1983, au cours de la visite d'Etat accomplie en Chine et dont je conserve un souvenir très vif, notamment de nos entretiens, il ne s'est pas passé d'année sans qu'une rencontre à haut niveau ne se produise. M. Zhao Ziyang nous a fait l'honneur de sa visite en 1984. C'est votre tour aujourd'hui. Entre temps, votre pays a réservé à de nombreux Français, particulièrement à ma femme, un accueil très chaleureux il y a moins de deux ans. Je n'oublie pas davantage la multitude de relations qui se sont nouées entre nos hommes d'affaires, nos savants, nos artistes, nos responsables politiques et il est ici dans cette salle de nombreux intellectuels Français ou artistes qui ont fait apprendre aux Français ce qu'est la Chine contemporaine. Nombreux sont les artisans illustres ou modestes de nos échanges, je le répète beaucoup sont réunis ce soir autour de cette table, je m'en réjouis vous le comprendrez.\
Réunis pour célébrer notre amitié, nous le sommes aussi pour évoquer les grandes questions d'actualité. Encore fallait-il pouvoir, ici-même et ce soir, se rencontrer et si nous avons commencé de débattre de ces grandes questions d'actualité, dès cet après-midi, nous avons bien l'intention de poursuivre avant votre départ ce nécessaire approfondissement.
- La visite que vous effectuez en ce moment exprime donc la volonté des autorités chinoises d'ouvrir leur pays davantage encore sur l'extérieur ainsi que leur désir, auquel nous sommes sensibles, de ménager à cette ouverture une dimension européenne. La France s'en réjouit d'autant qu'elle fait de l'Europe et de sa construction l'une de ses priorités.
- Car vous savez qu'un monde où les solidarités l'emportent sur les hégémonies, où les équilibres prennent le dessus sur les antagonismes, réclame, c'est en tout cas notre conviction là où nous sommes, une Europe forte et prospère. Vous avez montré de l'intérêt pour les projets technologiques européens, notamment pour un des plus novateurs d'entre eux, le programme Eurêka. Il serait paradoxal qu'on pariât sur l'avenir de l'Europe à Pékin tandis qu'on afficherait je ne sais quel scepticisme en Europe-même ! Tel n'est pas, vous le savez, notre -état d'esprit, et pour ma part je suis déterminé à tout faire pour que la marche en avant de l'Europe se poursuive.\
Animées toutes deux du désir et de la volonté de dépasser la division du monde en deux camps antagonistes, la France et la Chine, par-delà leur diversité, partagent les mêmes vues sur nombre de préoccupations et d'objectifs simples et fondamentaux. La France mène, comme la Chine, une politique indépendante fondée en matière militaire sur la dissuasion nucléaire. Comme elle, elle -recherche l'équilibre des forces au plus bas niveau possible. Elle est déterminée à ne pas se laisser désarmer tandis que d'autres poursuivraient ou maintiendraient l'accumulation de leurs armements. Mais la France est une puissance pacifique. Elle ne veut pas que son armement dépasse non plus le seuil nécessaire à sa défense. Bref, nous ne sommes pas disposés à nous laisser intenter de fallacieux procès de la part de ceux qui cherchent à limiter nos moyens ou à contester notre liberté d'action.
- Nous avons de part et d'autre, le même souci de dialogue. Désireux de faire entendre en chaque occasion la voix de la paix et de rappeler les grands principes qui devraient régir la vie internationale : refus de la violence, naturellement et l'on doit y penser, et on doit le dire et organiser ce combat, le refus du terrorisme, de même que tout refus de la politique du fait accompli, et l'on en connaît quelques exemples aujourd'hui vécus en Asie.
- Je sais, monsieur le Secrétaire général, que votre pays ne porte plus un jugement aussi pessimiste que par le passé sur les perspectives de paix dans le monde, mais que vous en avez une vue toujours réaliste. Des progrès ne sont pas impossibles sur les voies du désarmement, du développement du tiers monde, de la limitation si ce n'est du règlement des crises régionales, bref sur tout ce qui fait peser de près ou de loin une menace sur cette paix qui reste l'objectif désirable. Tout cela est possible pour peu que chacun, à commencer par les deux grandes puissances, prenne la mesure exacte des enjeux et des risques et impose aux ambitions et aux intérêts à court terme la retenue de la raison.
- La Chine et la France peuvent associer leurs efforts pour que les objectifs que je viens d'évoquer soient mieux pris en compte demain qu'ils ne le sont aujourd'hui.\
Je ne voudrais pas conclure mon propos sans vous dire l'importance particulière que nous attachons à la poursuite de l'approfondissement de nos relations, de notre coopération avec votre pays comme avec votre peuple. Dans les sentiments que nous vous portons n'entrent pas seulement le respect que l'on doit à l'une des civilisations les plus anciennes et les plus brillantes mais aussi l'admiration pour un effort, l'effort que vous accomplissez chez vous depuis des années pour vaincre vos difficultés et nous avons bien comme vous la certitude du grand avenir que vous préparez.
- Il y a trois ans à Pékin, j'avais, en votre compagnie, émis le souhait que nos relations fussent plus vivantes et plus actives. Si j'en crois les résultats qui m'ont été communiqués, nous sommes sur la bonne voie. Et qu'est-ce qui nous empêcherait de poursuivre, dans un esprit d'équilibre et de réciprocité bien entendu, non seulement par des accords commerciaux, mais aussi par des transferts de technologie. Tout cela doit être étudié point par point avec le plus grand sérieux.
- Quant à nos cultures, leur richesse, leur enrichissement à travers les siècles et les siècles sont à eux seuls gage de la fécondité du dialogue possible, du dialogue déjà engagé. Les années écoulées ont été jalonnées de manifestations exceptionnelles par leur qualité artistique, et par l'engouement qu'elles ont provoqué. Nous devons des remerciements à celles et ceux qui y ont contribué. Je me réjouis particulièrement, dans cette perspective, du lancement de l'enseignement du français à la télévision décidé lors de ma visite d'il y a trois ans : je sais le succès de ce programme, ce qu'il vous doit et ce que l'on vous doit.
- Monsieur le Secrétaire général, en vous demandant de transmettre à MM. Deng Xiaoping, Zhao Ziyang et Li Xiannian, le salut porteur de ma haute et cordiale considération, j'aurai le sentiment d'avoir accompli plus qu'une mesure de politesse et d'avoir témoigné très haut, au nom du peuple français, des rôles déterminants que jouent ces hautes personnalités dans la vie du monde actuel. Je veux, pour terminer selon une tradition qui est nôtre, lever mon verre en votre honneur ainsi qu'en celui des hautes personnalités de votre délégation, vous dire la confiance que nous avons dans l'avenir de nos pays, dans l'avenir de nos relations. C'est à ce peuple, ce peuple chinois, c'est à ceux qui le dirigent, c'est à vous-même, monsieur le Secrétaire général que j'adresse mes voeux au nom de l'estime et de l'amitié que nous portons à la République populaire de Chine £ nous lui souhaitons paix, bonheur et prospérité.
- Vive l'amitié entre la France et la Chine !
- Fa Djong Yogi Ouane Sui !.\

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