Publié le 19 mars 1986

Quatrième entretien entre M. François Mitterrand, Président de la République, et Mme Marguerite Duras, écrivain, publié dans "L'Autre Journal" le mercredi 19 mars 1986, intitulé "Africa Africa".

Quatrième entretien entre M. François Mitterrand, Président de la République, et Mme Marguerite Duras, écrivain, publié dans "L'Autre Journal" le mercredi 19 mars 1986, intitulé "Africa Africa".

19 mars 1986 - Seul le prononcé fait foi

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MARGUERITE DURAS.- Je voudrais que vous parliez de l'Afrique.
- LE PRESIDENT.- De sa géographie, de l'histoire ? Ou de quoi ?
- MARGUERITE DURAS.- De votre amour de l'Afrique.
- LE PRESIDENT.- Vous embrassez toujours l'univers. Quel chemin prendre ?
- MARGUERITE DURAS.- C'est grand, l'Afrique, voilà le chemin : ça a 30225000 kilomètres carrés, - pour vingt deux millions et demi la Russie et dix millions la Chine populaire.
- LE PRESIDENT.- Je passais mon baccaulauréat, à Poitiers. C'était l'heure de déjeuner. Une heure et quart. Tout le monde avait faim. L'examinateur d'histoire regarda sa montre £ visiblement, ça l'embêtait d'avoir encore un collégien à interroger. Alors il me dit : "Parlez-moi de Napoléon. Vous avez cinq minutes".
- Vous procédez souvent comme ça. C'est la pire condition pour traiter un sujet ! Par quoi commencer ? L'Afrique, mon amour de l'Afrique ? Distinguons d'abord Afrique du Nord et Afrique noire. Cette dernière était, à l'époque, au lendemain de la guerre, très éloignée de nous. J'y suis allé pour la première fois en 1947. J'avais trente ans et une certaine fraîcheur d'impression. J'ai pénétré un monde qui m'a séduit et définitivement retenu. Un monde très divers. Et, dans cet énorme continent qui paraissait en sommeil, je crois avoir perçu les signes du réveil. J'y suis allé comme ça, un peu au hasard, et un peu partout. Et j'y suis retourné, chaque année dans la période qui a suivi. Je m'y suis fait des amis. Je connaissais pratiquement tous les responsables politiques du moment.
- MARGUERITE DURAS.- Vous les connaissez encore.
- LE PRESIDENT.- Beaucoup de temps a passé. Une nouvelle génération occupe, sauf exception, le devant de la scène. Je la connais aussi. Quand j'ai été nommé - je désirais l'être - ministre de la France d'outre-mer, vers 1950, c'est-à-dire, en fait, ministre de l'Afrique, j'ai pu entrer en relation avec les gens qui dirigeaient les mouvements qu'on appellerait maintenant indépendantistes, dont le plus important était le Rassemblement démocratique africain conduit par Félix Houphouët-Boigny. Ils étaient pour l'indépendance par refus de l'-état colonial, de la sujétion dans lesquels on les tenait politiquement, culturellement, économiquement. Ils avaient pris conscience de leur identité. L'identité, en Afrique, c'est une notion complexe, parce qu'il y a un très grand mélange d'ethnies. Beaucoup d'entre elles, la plupart même, viennent, de l'Est, elles sont allées vers l'Ouest et ont buté sur la côte atlantique. Arrivées les unes après les autres, elles ne se sont pas vraiment fondues. La création d'Etats indépendants dont les frontières taillent dans le vif, à partir des anciennes frontières coloniales, a apporté une modification décisive au cours traditionnel de l'histoire africaine.\
`Suite sur l'Afrique noire`
- MARGUERITE DURAS.- Entre certains de ces pays, le parler français, la langue française, confère une identité commune.
- LE PRESIDENT.- La langue française est une nécessité pour la communication entre les ethnies. Dans un pays comme la Côte-d'Ivoire, il y a peut-être plusieurs centaines de dialectes, aussi impénétrables l'un à l'autre que le français et l'allemend. On ne se comprend pas. D'où l'utilité du français. Les Etats d'Afrique noire ont choisi, selon les cas, deux, trois, quatre d'entre leurs langues originelles qu'ils ont déclarées langues nationales. Le Français s'est surimposé de façon très aisée sur cet échafaudage.
- MARGUERITE DURAS.- C'est incroyable à quel point ils parlent bien.
- LE PRESIDENT.- Avec qualité. Avec exigence. Et cela va loin dans le peuple. Alors que, dans d'autres pays qui nous aiment et apprécient notre culture, comme ceux d'Amérique latine, l'usage du français se limite à la classe dirigeante.
- MARGUERITE DURAS.- Dans les films de Jean Rouch, particulièrement ce chef-d'oeuvre : Cocorico monsieur Poulet, ce sabir est superbe. C'est une espèce de français déplacé, une version comique. Au niveau populaire, justement.\
`Suite sur l'Afrique noire`
- MARGUERITE DURAS.- Vous tenez à l'Afrique comme à .. quoi ?
- LE PRESIDENT.- Au risque de surprendre, je me sens de la famille. Dans ma vie politique, je considère avoir accompli peu d'actions aussi utiles que celle d'avoir empêché le processus fatal d'un conflit armé et sanglant entre l'Afrique noire et la France. On a évité le drame en Afrique noire. C'est dû pour beaucoup au fait qu'avec quelques autres, j'ai pu, en 1950 et 1951, inaugurer une politique d'ouverture sur l'avenir, en accord étroit avec les responsables d'alors, Houphouët-Boigny, Senghor, Mamadou Konaté, Ouezzin Coulibaly, etc. Gaston Defferre a donné à cette politique son champ institutionnel grâce à la loi cadre de 1956.
- MARGUERITE DURAS.- Qu'est-ce qui a été inaugural dans cette politique ?
- LE PRESIDENT.- D'engager le dialogue avec les vrais responsables de la réalité africaine. Chez eux, ils étaient ignorés ou combattus par l'administration coloniale. Beaucoup étaient en prison, au bagne, en fuite, en exil. On les considérait comme des criminels, certains étaient passibles de la peine de mort pour avoir défendu - généralement sans violence - les droits de leurs frères. Je les ai fait venir à Paris. J'ai dû les protéger, car ils étaient sous le coup de lois pénales.
- Je pense à Houphouët-Boigny, mon vieil ami. Ce jeune médecin baoulé avait pris fait et cause pour son peuple, en réclamant par exemple que les producteurs noirs puissent bénéficier des mêmes avantages que les producteurs blancs. Sur le marché, là-bas, à l'époque, un kilo de café "blanc" valait plus cher qu'un kilo de café "noir". Les coopératives africaines étaient interdites et leurs dirigeants jetés en prison. Houphouët-Boigny, menacé, est devenu clandestin tout simplement parce qu'il réclamait l'égalité économique. Bref, l'-état colonial.
- MARGUERITE DURAS.- On a le sentiment, très fort, que c'est avant tout vous qui les liez à la France.
- LE PRESIDENT.- J'ai pu préserver ces amitiés, et donc les unir fortement à la France. Mais je ne suis pas le seul dans ce cas.
- MARGUERITE DURAS.- C'est rare que la personne, le facteur personnel, joue à ce point.
- LE PRESIDENT.- Les Africains sont des gens affectifs et fidèles. Le lien personnel est fort important pour eux, entre eux. Le plus récent conflit africain, celui qui s'est déroulé pendant quelques jours entre le Mali et le Burkina-Faso a pu se régler - j'espère que cela durera - par la vertu des relations entre les hommes ... et l'intervention de sages comme le même Houphouët-Boigny, le Président Eyadema et Abdou Diouf, le Président du Sénégal. Abdou Diouf préside également l'Organisation de l'unité africaine, qui regroupe à peu près tous les pays d'Afrique, à l'exception de l'Afrique du Sud. Le Maroc et le Zaïre se sont mis en congé. Imaginez une seule organisation pour l'Europe tout entière, un Helsinki vraiment structurel et qui réunirait, autrement que pour des passes diplomatiques savantes, l'Est et l'Ouest de notre continent.
- MARGUERITE DURAS.- M. Diouf est un homme exceptionnel.
- LE PRESIDENT.- Oui, de grande valeur.
- MARGUERITE DURAS.- Avec cette intelligence, cette douceur de légende, il va être lui aussi un des grands poètes politiques de l'Histoire, après Marc Aurèle, Aimé Césaire, Senghor.\
`Suite sur l'Afrique noire `
- MARGUERITE DURAS.- Je voudrais que vous me parliez de l'Afrique en tant que telle. Qu'est-ce qu'elle va devenir, l'Afrique ?
- LE PRESIDENT.- Les peuples d'Afrique noire sont pour la plupart pauvres, endettés, sous-équipés. La moindre saute d'une nature déjà excessive - sécheresse, pluies, tornades - détruit les cultures quand il y en a, tue les hommes, les bêtes, les plantes. C'est un continent en perpétuel déséquilibre. Mais la partie n'est pas perdue pour ceux qui y vivent. Parmi eux, des agriculteurs, des artisans, des commerçants, des ouvriers, des intellectuels, des savants sont en mesure de supporter la comparaison et ont de bons atouts. Mais, à cause de ses faiblesses de base, l'Afrique noire est à la merci des mouvements économiques et financiers qui se décident ailleurs, ses matières premières sont ballotées par la spéculation des places occidentales, et il n'existe pas de plan sérieux, un plan d'au moins vingt ans, pour traiter le problème du développement dans son ampleur.
- MARGUERITE DURAS.- Il y a une cruauté endémique dans les moeurs en Afrique, par exemple au Nigéria. Ces millions d'ouvriers qu'on accueille quand la conjoncture est bonne et qui sont chassés quand elle devient mauvaise - deux ou trois millions en une semaine.
- LE PRESIDENT.- Le Nigéria est un pays qui se cherche, le pays le plus peuplé d'Afrique, plus de cent millions d'habitants. C'est une fédération où chaque Etat représente à lui seul une entité peu réductible. Difficile à homogénéiser. Oui, le Nigéria a expulsé, dans des conditions brutales, simplistes, des centaines de milliers d'étrangers. Mais ce pays est à lui seul un monde.
- MARGUERITE DURAS.- Voilà. Et le simplisme, c'est déjà le fascisme, même si on ignore cette considération.\
`Suite sur l'Afrique noire`
- MARGUERITE DURAS.- Elle commence où, l'Afrique noire ? A Tombouctou ?
- LE PRESIDENT.- Elle commence au fleuve Sénégal, au fleuve Niger, au lac Tchad, à la montagne d'Abyssinie, au sud des grands déserts sahariens.
- MARGUERITE DURAS.- Là où René Caillié est arrivé.
- LE PRESIDENT.- Oui, là où il est arrivé. René Caillié était de Niort, presque mon compatriote. On me parlait beaucoup de lui dans mon enfance. La première fois que je suis allé à Tombouctou, j'en avais déjà des images plein les yeux. J'ai eu la même impression, fabuleuse, tirée des temps disparus £ au Nigéria, précisément, à Kano, maisons, tours de pisé, hérissées de pieux d'épis, mosquées, muezzins, et partout l'ocre rouge...
- MARGUERITE DURAS.- La Mauritanie, sur la carte de l'atlas, c'est pratiquement vide. Le mot Mauritanie occupe tout l'espace. Si on cherche, on trouve deux autres mots très petits, celui de Nouakchott et celui de Nouhadibou, après, si on arrive, on peut lire six autres noms. Il y a une route qui traverse, elle vient de Dakar, elle passe par Saint-Louis du Sénégal, et ensuite elle doit longer le Maroc. Ils ont un million et demi d'habitants, pour un million de kilomètres carrés, ce qui fait un habitant et demi par kilomètre carré. Dans la France de Lascau, c'était à peu près équivalent, ils étaient cent mille depuis les Terrasses de Lorraine jusqu'à l'Océan. Les chiffres en Afrique, c'est pas mal, ça dit autant que les mots. Encore pour les enfants une information : Saint-Louis du Sénégal est bâtie sur une île du fleuve Sénégal, à son embouchure. C'est un roi de France, Louis XIII, qui l'a fait bâtir, en 1638. On dit qu'elle est très belle, dépeuplée, mélancolique, comme sortie d'un roman.
- LE PRESIDENT.- La Mauritanie est un Etat récent. J'ai vu bâtir sa capitale, Nouakchott, dont vous parlez. J'ai séjourné à Saint-Louis. Le quartier central a la nostalgie abandonnée et ordonnée des décors de cinéma. Et la vérité d'un siècle englouti.\
MARGUERITE DURAS.- Le Tchad vous occupe beaucoup.
- LE PRESIDENT.- Le Tchad n'a jamais constitué un Etat dans l'acceptation que ce mot comporte. La France coloniale avait la capacité d'y maintenir l'unité politique. Mais depuis l'indépendance, la guerre n'a pas cessé. Ce pays reste à faire. Je pense qu'Hissène Habré est le premier à en avoir la trempe. Le poids des populations noires est considérable, à peu près trois millions et demi d'habitants sur quatre millions deux cent mille. Les autres, ceux du Nord, sont des hommes du désert. Dans le Nord, il n'y a rien que la beauté, et quelques oasis, avec des dattiers.
- On suppose, sans le savoir vraiment, que le sous-sol pourrait recéler des richesses. Le Sud est moins pauvre. Toutes les productions du pays sont là, en particulier le coton. C'est le type même du pays à développer.
- MARGUERITE DURAS.- Il y a aussi ce lac, le lac Tchad de 25000 kilomètres carrés, qui est cinquante fois plus grand que le lac Léman. A l'école, le Tchad était celle des colonies d'Afrique qui était la plus frappante, c'était une sorte de poste de garde à partir duquel on surveillait les déserts, la permanence du poème. Le Tchad se tenait au centre géométrique du continent africain, entre tropique du Cancer et Equateur, au milieu de cette beauté dont vous parlez à laquelle il faut ajouter celle du mot : Tchad. Tchaad.
- LE PRESIDENT.- C'est près de N'Djamena, au Tchad, que j'ai vu la pancarte où sont marquées, en kilomètres, les distances qui séparent ce centre géométrique des points extrêmes de la terre. J'ai eu un petit coup au coeur quand j'ai vu qu'on était plus près de Reykjavik (Islande) que du Cap. Ah ! l'épaisseur de l'Afrique. Le lac Tchad, lui se perd dans les sables et les roseaux. C'est un réservoir pour le développement des années prochaines. Mais il n'y a pas encore d'aménagement...
- LE PRESIDENT.- Il n'y a pas encore d'aménagements suffisants d'irrigation. Ce sont des pays guerriers où les travaux de la paix attendent, attendent...
- MARGUERITE DURAS.- Il y a plusieurs sortes de déserts en Afrique : les déserts de sable, les déserts de pierres, les déserts de cailloux roulés et les déserts de lave.
- LE PRESIDENT.- ... et la montagne découpée par le vent comme le Tibesti.\
MARGUERITE DURAS.- Vous ne voulez pas qu'on parle de Kadhafi ?
- LE PRESIDENT.- Que voulez-vous que je vous en dise ?
- MARGUERITE DURAS.- Ce que vous en pensez. Ce que nous en pensons tous d'une certaine façon.
- LE PRESIDENT.- Je n'ai pas de goût aujourd'hui pour une étude psychologique.
- MARGUERITE DURAS.- Ni moi. Mais je parlais de la personne. La personne est-elle d'une cohérence profonde ou bien d'une incohérence profonde ?
- LE PRESIDENT.- Sa pensée est d'une cohérence profonde en tant qu'Arabe qui entend réaliser la nation arabe. Son action l'est moins.
- MARGUERITE DURAS.- C'est ce que je pensais, très exactement.
- LE PRESIDENT.- Il est à la tête d'un pays grand par l'étendue et petit par la population, deux millions d'habitants au plus. On ne voit pas la Libye rassembler des peuples plus forts, plus puissants, plus nombreux. Et le monde alentour est à son égard en -état de méfiance, ce qui se conçoit aisément. Coincée entre l'Egypte, qui a cinquante millions d'habitants, et l'Algérie qui en aura quarante millions à la fin du siècle, la Libye devrait songer à s'équiper pour les compétitions pacifiques plutôt que pour les affrontements militaires que personne, à l'extérieur, ne désire.\
MARGUERITE DURAS.- Vous avez vu cette révolution superbe : le Raï - en arabe : "l'Idée, l'Opinion, l'Irrigation pendant les Fêtes de la pluie". Elle marque l'abandon de la musique classique algérienne, qui est la musique de l'Andalousie, en faveur du Raï, qui est venu d'Oran, qui a la cadence des danses du Sud algérien, et qui est une sorte de rock occidental et oriental à la fois. Il y a des concerts de plusieurs milliers de jeunes. Ils sont resplendissants de bonheur. Il n'y aura rien à faire contre cette espèce d'internationale de la danse moderne, cette grande rythmique animale qui agit mystérieusement sur la jeunesse et qui en fait un corps indépendant, libre. Ca va très vite. La Russie en est au paso doble et aux Beatles. La Chine en serait au swing ? Mais l'Algérie, c'est différent, c'est le Raï qui vient à nous avec les groupes Cheb Khaled, Cheb Sahraoui, Raï Nama.
- LE PRESIDENT.- Musique ou pas, la natalité est si forte en Algérie que la population double en vingt ans. Cela représente pour les responsables un travail impossible. Ils améliorent la production, les équipements, mais restent toujours au-dessous du seuil de la démographie. Il est vrai, en revanche, que les générations nombreuses sont celles qui inventent, qui créent, qui croient en l'avenir.\
MARGUERITE DURAS.- C'est en Egypte avant tout que vous préférez aller, vous ?
- LE PRESIDENT.- J'aime l'Egypte et les Egyptiens. Question d'affinités, sans doute. Leur histoire m'émerveille, leur présent me passionne et j'ai de fortes relations avec leurs dirigeants. Ils ont eux-mêmes beaucoup d'amitié pour la France.
- MARGUERITE DURAS.- Vous allez en Egypte pour votre plaisir ?
- LE PRESIDENT.- J'y ai fait un voyage de deuil lors de l'assassinat de Sadate, un voyage officiel en 1983 et un voyage de tourisme, pour le plaisir et le repos, en décembre dernier. Je suis allé au Caire, mais surtout j'ai descendu lentement le Nil - ou plutôt remonté -, avec des arrêts ici et là, jusqu'à Assouan. La prochaine fois, j'aimerais approfondir ma connaissance d'Alexandrie, l'une des métropoles méditerranéennes qui m'attirent le plus.
- MARGUERITE DURAS.- Et celle du monde entier. Il paraît que Le Caire a atteint ce que les Anglais appellent le "Calcutta point". On ne peut plus rien faire pour Le Caire. Le Caire, comme Calcutta, va plus vite à se détruire que tout ce que l'on peut faire pour le sauver.
- LE PRESIDENT.- Rien n'est jamais perdu.
- MARGUERITE DURAS.- Moi aussi, comme vous, avant, je croyais que non, que l'-état dégradé des lieux, des choses, pouvait toujours se rattraper, mais non, il paraît qu'on se trompe. Pour Calcutta, ce seuil aurait été atteint il y a plusieurs années. Et on en parlait déjà pour Le Caire il y a cinq ans. Le "Calcutta point", c'est lorsque la dégradation des lieux rejoint et dépasse en durée celle de leur reconstruction. Pendant le temps qu'il faut pour faire un immeuble, le premier que vous avez fait s'est écroulé. Les ouvertures pour vider et remplir sont les mêmes et fonctionnent en même temps. Au Caire, les nappes d'eau dans les rues où jouent les enfants, ce sont des fuites dans la plomberie. S'il n'y avait pas ces fuites, ce serait beaucoup plus grave, ça exploserait.\
LE PRESIDENT.- L'endroit le plus singulier du Caire, c'est la Cité des Morts. Cette présence immense du cimetière, ville lui-même, ville vivante parmi les morts, sa forêt de coupoles, ses ombres dans la brume de soleil, à toute heure du jour, compose un paysage sans pareil.
- MARGUERITE DURAS.- A l'origine, il y a cette pièce de réception qui faisait partie du tombeau. Elle était destinée aux visites de la famille.
- LE PRESIDENT.- Cela me rappelle le livre de Philippe Ariès, "l'Homme devant la mort", et ce qu'il raconte de l'évolution des moeurs et du rapport morts et vivants. Je parle du Moyen Age, en France. Les vivants, bien entendu, allaient prier sur les tombes. Ils y venaient souvent et ont fini par y entretenir une vie sociale. Ils bavardaient, commentaient, discutaient. Peut-être apportaient-ils leur petit banc. Au bout de quelques temps, tous les attributs de la vie sociale sont apparus là. A commencer par la présence des prostituées. Pendant que les femmes s'occupaient des tombes, les hommes allaient un peu plus loin £ et comme c'est difficile de faire ces choses comme ça, en plein air, on a bâti des petites maisons. Des allées ont été réservées aux maisons accueillantes. Elles ont pris de plus en plus d'importance. Toujours la vie sociale qui sécrète la vie sociale. Après les petites maisons, les grandes, les ruelles, les rues. La bourgeoisie s'est installée. Au point qu'en raison de l'incommode voisinage, le moment est arrivé où il a été interdit d'enterrer les morts dans les cimetières ! (rires).
- MARGUERITE DURAS.- Il y a au Père-Lachaise une tombe inoubliable, celle du jeune journaliste Victor Noir, tué en 1870 par Pierre Bonaparte. Il est couché, de toute sa personne, en bronze, sur la pierre qui ferme son tombeau. Comme un gisant, mais il n'en a pas la pose. Il est en costume d'époque. C'est d'un réalisme accompli. Sous le pantalon, on aperçoit le renflement de son sexe et cet endroit de son corps est très brillant comme si on s'y était très fort caressé, très souvent, et sur le haut de son corps les traces de l'agrippement des mains de personnes, des femmes, qui se sont donné du plaisir, sont également brillantes. J'ai filmé des séquences du "Navire Night" au Père-Lachaise et je suis souvent passée devant cette tombe, et j'ai toujours vu, posée sur son coeur une rose rouge, très fraîche comme cueillie du jour.
- LE PRESIDENT.- Je n'ai rien vu de tel. Je suis sans doute moins observateur que vous.\
`Suite` LE PRESIDENT.- Mais pour en revenir à l'Egypte, la question qui m'intrigue toujours est celle-ci : comment a-t-on pu perdre la mémoire - y compris la mémoire scientifique - de l'écriture égyptienne ? Cela me paraît incroyable, cette plongée des signes dans l'oubli. Je ne sais plus quel empereur romain fut le dernier à s'être fait expliquer le sens des hiéroglyphes : un vieux lettré, découvert à grand-peine, avait traduit quelques lettres. Et puis, plus rien. Des siècles de poussière sur le tombeau des mots.
- MARGUERITE DURAS.- L'écriture-même s'est perdue. L'écriture peut se perdre.
- LE PRESIDENT.- Oui. Et une civilisation avec. Et puis cette série de hasards qui conduisent à Champollion, la pierre de Rosette qui porte trois fois le même nom en trois langues, et le savant mettra sept ans à découvrir la clé. Maintenant l'Egypte nous raconte l'Egypte. Nous sommes les vivants dans la cité des morts au jour de la résurrection.
- MARGUERITE DURAS.- C'est à partir des ruines de Jumièges, du naufrage, des tours détachées, seules, que l'on voit l'altitude de l'ensemble, l'abbaye détruite, la foi. Pour une église détruite, il y a cent mille églises entières, une seule déconstruction. Les juifs n'ont jamais reconstruit le Temple. Le tableau de Monet, qu'on a volé au musée Marmottan, ça a été grave, glaçant, comme une mort. Il a fallu sans doute cela pour que nous apercevions à quel point c'était dans notre vie.
- LE PRESIDENT.- La beauté est comme le bonheur, on tremble pour sa faiblesse. Mais en Egypte, précisément, la force était beauté.\
`Suite sur l'Egypte`
- MARGUERITE DURAS.- Oui. Mais il y a là un achèvement tel que rien ou presque rien n'est donné à découvrir, à inventer. J'ai fait deux voyages très proches en une année. D'abord en Israël, ensuite en Egypte. Israël a empêché que je voie l'Egypte. Il y a à voir en Egypte, beaucoup. En Israël, il n'y a rien à voir. C'est un pays invisible. C'est le sommet de la nuit, du non-voir. C'est ici qu'il faut en passer par l'écrit, par les mots. Ici il y a un panonceau ordinaire qui indique : Bethléem, 4 kilomètres. Et Bethléem c'est là, et maintenant en même temps que soi. On est foudroyé par la coïncidence. Nulle part ailleurs, même à Venise, on ne l'est à ce point. Si, à Jérusalem et Césarée, mais je m'arrête.
- LE PRESIDENT.- L'Egypte et Israël se sont de tout temps beaucoup fréquentés. Le plus souvent ils ont été amis, si l'on peut parler d'amitié entre un empire, l'Egypte, et deux principautés, Israël et Juda. "Rien à voir", dites-vous, en Israël, vous allez vite. Je suppose que vous voulez parler de l'architecture d'avant l'époque arabe. Certes, le temple de Jérusalem, aussi somptueux fût-il, devait ressembler aux temples de la vallée du Nil et l'arche est venue d'Egypte. Rien là de très orignial. Mais tout est-il dans l'agencement des pierres et du bois ? En Palestine, la Bible a réinventé l'un des plus beaux paysages du monde, qu'on peut ainsi lire deux fois. L'âme a le sentiment d'épouser la courbe des collines et d'entrer dans le secret de la terre et du monde. Mais je reconnais que vous dites vrai aussi : il faut en passer par l'écrit.
- MARGUERITE DURAS.- Il semble qu'on ne puisse pas user des mêmes termes pour juger des royaumes de Canaan, de Palestine.
- LE PRESIDENT.- Cela dit, Israël et Juda n'ont guère eu d'existence autonome. C'étaient de petits royaumes, immenses par le contenu religieux, par l'explication du monde, par la vigueur du peuple. A la mesure cependant du Proche et du Moyen-Orient de l'époque, ils ne représentaient qu'une force politique négligeable.
- MARGUERITE DURAS.- C'est toujours pareil : vous dites des choses qui me donnent envie de dire d'autres choses : oui, ce sont plutôt des petits royaumes nés après et avec la mort du grand roi Salomon, le bâtisseur du Temple. Après quoi ils sont devenus des provinces romaines. Après quoi on retrouve Israël en Amérique, en Allemagne, en Pologne, en Russie, en Espagne, et puis à Auschwitz et encore ailleurs.
- LE PRESIDENT.- Maintenant, c'est différent, il y a Israël.
- MARGUERITE DURAS.- Oui, maintenant, Israël est redoutable. C'est la deuxième armée du monde.
- LE PRESIDENT.- Evitons la comparaison avec les grandes puissances. Mais, si la grandeur est comme je le crois, dans la résolution, dans la force de l'esprit, Israël n'est pas mal placé.
- MARGUERITE DURAS.- L'occident est juif. Cette faculté de l'homme européen d'être l'autre et lui-même à la fois, c'est juif.
- LE PRESIDENT.- Notre monde occidental, oui, peut-être. Les autres, Chinois, Indiens, d'autres, non.
- MARGUERITE DURAS.- Notre monde occidental, je suis d'accord et seulement lui. Nous sommes tous des judéo-chrétiens. C'est notre appartenance commune.\
`Suite` MARGUERITE DURAS.- Je voulais vous parler encore de l'Afrique. Ils ne vont pas s'en tirer. L'aide sera de plus en plus grande parce qu'il y a de plus en plus de gens, mais ce ne sera jamais suffisant. Quelle va être la solution ?
- LE PRESIDENT.- C'est pour la trouver que j'ai préconisé, avec Abdou Diouf, un plan spécial pour l'Afrique, que la France a été la première à financer. De même je pense qu'il faut procéder à un traitement particulier de l'endettement africain, ce que refusent la plupart des institutions financières. Cependant, lorsqu'on parle de l'Afrique, on risque de généraliser hâtivement : il y a des pays riches, prospères en Afrique. Même si la pauvreté l'emporte.
- MARGUERITE DURAS.- L'Afrique c'est un océan de sable.
- LE PRESIDENT.- De sable, de forêts ou de terres brûlées.
- MARGUERITE DURAS.- Je ne sais pas si vous êtes allé en Somalie. Votre neveu, Frédéric Mitterrand, a fait un film magnifique à partir de la Somalie. J'y suis passée souvent, avec les bateaux qui venaient d'Indochine. Il y avait un palmier en fer. Il paraît qu'il n'y serait plus, qu'il y a maintenant quelques palmiers véritables. Mais que ce serait la seule différence. Ma mère ne voulait pas descendre à Djibouti, c'était le cas de presque tous les passagers, parce qu'il n'y avait rien à voir. Ils attendaient Port-Saïd. Résultat : je me souviens de Djibouti et pas du tout de Port-Saïd. Djibouti. A côté de la Somalie, il y a l'Ethiopie, et là il y a la famine et le gouvernement d'Addis-Abeba. Ces deux choses-là ne peuvent pas coexister. Des montagnes de farine pourrisent à Massaoua. Et les gens de l'Erythrée à qui ces farines sont destinées meurent de faim. Et il y a aussi les vieux trains qui s'écroulent dans le sable avec la farine, pas de route, donc pas de camion pour la récupérer. Il y a des solutions à court terme, bien sûr, saisonnières, de la faim, mais la véritable solution, on ne la trouve pas. Il faut la trouver dans le traitement du sol.
- LE PRESIDENT.- Oui.
- MARGUERITE DURAS.- Mais on ne peut pas.
- LE PRESIDENT£- Si, on le peut, à partir de l'irrigation. Les moyens modernes d'y parvenir ne manquent pas.
- MARGUERITE DURAS.- Mais l'irrigation, elle vient des fleuves. Et les fleuves viennent de Dieu. On ne peut pas les créer.
- LE PRESIDENT.- Il y a de l'eau partout. La difficulté est d'aller la chercher. L'eau, puis l'arbre fixeront à la fois le sol et le climat. C'est possible. Y mettre de l'argent, beaucoup d'argent, coûtera moins cher que de ne pas le faire. Y mettre de la patience et de la méthode aussi.
- MARGUERITE DURAS.- Vous n'arriverez pas à équilibrer la pluie.
- LE PRESIDENT.- Par la forêt, si.
- MARGUERITE DURAS.- Et ce vide, le plus vaste du monde, par quoi le remplacer ? Cette beauté, par quoi ?
- LE PRESIDENT.- Ce serait en même temps une admirable construction. Vous avez bien lu ces récits d'autrefois où, à l'époque des Romains, se déroulait une immense forêt tout le long du bord méridional de la Méditerranée.\
MARGUERITE DURAS.- Qu'est-ce que la désertification ? Je ne comprends pas. Est-ce là où on marche ? La marche des hommes et des bêtes pilonne le sol qui devient un ciment.
- LE PRESIDENT.- Oui, un ciment friable, du ciment et de la poussière, l'image est juste. La végétation a besoin d'être soutenue, d'être aidée. Tout être vivant l'attaque, l'homme qui fait des feux, l'animal, surtout la chèvre, qui dévore. La végétation sauvera l'Afrique. Pour cela renversons la tendance, amenons l'eau, restaurons la forêt. C'est un travail d'Hercule, donc à la mesure de l'homme. Un jour ou l'autre, on rendra ce sol fécond. Mais si l'homme laisse le désert à lui-même, c'est le désert qui gagnera, et vite. C'est une question de temps.
- MARGUERITE DURAS.- J'ai eu un rêve prodigieux. Il n'y a pas si longtemps. Je m'en souviens bien. On arrivait à faire une machine, une soufflerie, tellement phénoménale, tellement puissante que, postée sur l'Arctique, elle envoyait des courants d'air mouillé jusque sur le Sahara. C'est un rêve qui m'a hantée.
- LE PRESIDENT.- Gardons-nous de trop déplacer les climats.
- MARGUERITE DURAS.- Justement. Je suis d'accord avec vous.
- LE PRESIDENT.- Regardez, on est en train de tailler sauvagement la forêt de l'Amazonie, de réduire la réserve d'oxygène de la Terre. Quant à fondre les glaces des pôles, vos rêves nous préparent une autre catastrophe.
- MARGUERITE DURAS.- Vous ne vous souvenez pas que le Koweit voulait transporter des icebergs.
- LE PRESIDENT.- Je m'en souviens.
- MARGUERITE DURAS.- Ils auraient traîné un iceberg tous les ans jusqu'à la mer d'Oman. Un bel iceberg par an, ça suffirait pour les piscines du Koweit.
- LE PRESIDENT.- C'est certainement possible mais un peu compliqué. En tout cas, ne cherchons pas midi à quatorze heures. L'arbre est la première réponse à vos questions, le couple eau - forêt. Mais la forêt vierge, sauvage, se détruit d'elle-même, seule la forêt domestiquée embellit. Rien n'est réalisable sans la présence de l'homme, de son intelligence, de ses mains.\
MARGUERITE DURAS.- Quand vous parlez de forêt vierge, vous parlez de la forêt préhistorique de Télémaque.
- LE PRESIDENT.- De la forêt abandonnée aux seules forces de la nature.
- MARGUERITE DURAS.- Il n'y en a plus en France.
- LE PRESIDENT.- Mais si ! Abandonnée, parce que morcelée, oubliée. Les hommes ne vivent plus dans ou près des forêts. L'arbre a une vie beaucoup plus longue - ça dépend de l'espèce - que nous. Dans l'-état de bouleversement de notre société, il devient rare que le fils fasse ce que faisait le père, à plus forte raison le petit-fils, qu'il reste au même endroit. Beaucoup de forêts privées ne sont plus suivies par personne. Sinon, pour le ramassage du bois mort, du bois de chauffage. Quand la forêt n'est pas entretenue, les branches cassent sous l'effet du vent, de l'orage, des tempêtes. La branche ne tombe pas comme ça, soudainement, elle s'affaisse et offre sa blessure aux intempéries, aux insectes. L'eau entre dans le coeur de l'arbre, le pourrit. L'insecte répand la maladie.
- MARGUERITE DURAS.- Alors on peut colmater ça avec des ciments spéciaux.
- LE PRESIDENT.- Oui, mais si l'arbre n'est pa traité, soigné, il meurt. Les espèces nobles disparaissent, les chênes, les hêtres, ceux qu'on appelle les arbres de lumière. Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, la mauvaise forêt remplace la bonne. Après les arbres de lumière, s'installent à leur place, l'orme, le charme, le bouleau... Et quand ils sont à leur tour attaqués, le taillis s'épaissit, mélange inextricable. La forêt exige une forte vie sociale. Comme je l'ai dit, les familles, de génération en génération, émigrent, changent de lieu, de métier, de préoccupations. La forêt se perpétue si son propriétaire a longue vie £ l'Etat, la commune, le syndicat, la banque et toutes formes d'associations entre personnes privées assurent cette pérennité. Une loi vient d'être votée pour ça.
- Vous me faites penser aux chênes que je plante. Ils seront adultes à cent ans. Mes petits-enfants ne les verront pas dans leur plénitude. C'est ainsi. Prévoir ce qui se passera après nous donne à la vie sa dimension, une dimension individuelle - je plante, et collective - les autres goûteront la douceur de l'ombrage, admireront la force et l'harmonie d'une architecture vivante. Il y a une philosophie de l'arbre.
- MARGUERITE DURAS.- Il n'y a pas si longtemps, deux ans, j'ai lu cet admirable livre de celle que j'appelle la Princesse gothique, Karen Blixen, la Ferme africaine. Elle y parle de vol des oiseaux, le soir, sous les frondaisons des arbres. Elle dit qu'ils fuient comme des poissons dans l'eau sombre. Cette image de l'air aquatique du Kenya reste dans la tête comme celle de la nuit africaine.
- Pour finir, je voudrais parler des langues de l'Afrique. C'est pour le plaisir d'écrire les mots qui les désignent. Dans l'Afrique de l'Est, la Tanzanie, le Kenya, le Zaïre, le Burundi, le Rwanda, le lac Victoria 65000 kilomètres carrés, le Mozambique, le Malawi, le Soudan, on parle le souahéli et on l'écrit aussi. C'est une langue véhiculaire composite. Au Mali, en Côte-d'Ivoire, au Burkina-Faso, on parle le bambara. Il y a des programmes de télévision et de radio dans ces langues qui sont toutes romanisées. La plus vieille langue du continent africain, la langue millénaire, c'est l'amharique, qu'on a retrouvé en Ethiopie. L'amharique a un alphabet syllabique comme certaines langues du Japon. Elle a hérité du guez, qui est la langue des Fallachas. Ces Fallachas officient en hébreu, mais leur langue religieuse est le guez. Presque tous les Africains sont au moins bilingues. Ils parlent la langue de leur ethnie, la langue véhiculaire, et en plus, très souvent le français et l'anglais. Voilà, je m'arrête. Afrique, continent sacré. Qu'on ne lui fasse plus aucun mal.\

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