Publié le 20 février 1986

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'ouverture du colloque "Les rendez-vous de l'avenir", notamment sur la coopération internationale en matière de recherche, Paris, La Sorbonne, jeudi 20 février 1986.

Discours de M. François Mitterrand, Président de la République, lors de l'ouverture du colloque "Les rendez-vous de l'avenir", notamment sur la coopération internationale en matière de recherche, Paris, La Sorbonne, jeudi 20 février 1986.

20 février 1986 - Seul le prononcé fait foi

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Mesdames et messieurs,
- Cette invitation m'a fait plaisir, je souhaitais en effet vous revoir, revoir ceux qui, il y a quelques années, avaient participé au lancement de ces rendez-vous.
- C'est avec le plus grand plaisir aussi que je salue les personnalités présentes, membres de notre communauté scientifique, non seulement le comité d'organisation du colloque, comme il se doit et son président, le professeur François Gros, les savants français très nombreux dans cette salle, mais encore ceux qui sont venus de plus loin, d'Italie, d'Allemagne, de Suède, du Japon, des Etats-Unis. Quelle meilleure promesse pour l'avenir que de vous voir, mesdames et messieurs, rassemblés, vous qui êtes les créateurs du monde de demain.
- J'ai souvent pris le chemin de vos laboratoires au cours de ces dernières années, de vos centres de recherche, des entreprises de haute technologie où souvent vous travaillez. Beaucoup d'entre vous m'ont exposé leurs projets et leurs ambitions.
- Et maintenant le moment est venu où des scientifiques de toutes disciplines, réunies dans ces hauts lieux de la connaissance, de la réflexion, et le cas échéant des remises en cause, engagent un dialogue avec des responsables qu'on dira politiques, mais enfin qui sont ceux qui ont la charge de la nation.
- Cette ambition dans le domaine de la recherche, vous venez de rappeler, monsieur le professeur, qu'il y a quatre ans je l'avais définie, lors du colloque national de la recherche et de la technologie. Et depuis lors, on peut le dire, nous avons avancé, nous avons progressé et parfois abouti.
- Il s'agit en effet de créer les conditions du dialogue non seulement entre les hommes de science, mais aussi entre les chercheurs et ce qu'on appelle les forces vives du pays et votre rôle est celui d'être au carrefour de tous ces grands enjeux.\
La politique suivie s'efforce d'organiser ces ouvertures, ce décloisonnement de la recherche vers le monde économique, les régions, l'université, enfin les citoyens. Faut-il citer, à titre d'exemple, les pôles de recherche spécialisés où sont associées les entreprises, les écoles d'ingénieurs, les universités, que ce soit dans la robotique à Toulouse ou dans l'intelligence artificielle ou la communication à Grenoble.
- Et puis il fallait des moyens, sinon des moyens nouveaux, du moins des moyens accrus, et vraiment je puis le dire, nous avons fait de la recherche, malgré une politique sévère et rendue nécessaire par la situation économique mondiale, nous en avons fait une priorité. Elle représente aujourd'hui, vous le savez, un peu plus de 2, exactement 2,3 % du produit intérieur brut, effort qui nous place parmi les premiers des pays développés £ de 1982 à 1986 le budget civil de la recherche de développement est passé de 25 à 42 milliards de francs. Je dis ces choses pour qu'on en ait une idée claire, et je n'oublie pas l'effort bien entendu, l'effort des entreprises, particulièrement de nos entreprises nationales, qui s'ajoute à ces données.
- Et puis comment ne pas saluer les quelque 4000 équipes de recherche implantées sur tout le territoire, ce qui représente environ 40000 enseignants-chercheurs. Voilà les forces vives, mais il fallait assurer la cohérence de l'effort, c'est ce qu'ont essayé, ils n'ont pas mal réussi, les ministres de la recherche et de la technologie `Jean-Pierre Chevènement ` Hubert Curien`, qui ont montré leur efficacité, et la nation qui dans son ensemble a suivi, qui a parfaitement compris qu'il fallait, comment dirais-je, changer l'allure, qu'il fallait accéder aux principales responsabilités de la connaissance et du savoir et de la maîtrise dans les domaines indispensables de l'époque moderne. Tous ceux que je viens de citer ont joué le rôle d'avocats de l'avenir, qui leur avait été assigné, et qui était celui-là même de leur choix personnel. Celles et ceux d'entre vous qui consacrent à la recherche de la patience, l'ont fait sans doute dès leur jeune âge, ils y ont consacré leur vie, ils ont considéré que c'était la justification de leur vie, dans ce domaine comme dans celui que j'abordais ce matin en recevant ce que j'appelerai les techniciens, les grands médecins européens qui se consacrent aux recherches sur le cancer, tout cela représente une logique de notre démarche, c'est un engagement de vie, on se trouve véritablement validé devant soi-même lorsque l'on peut faire faire un progrès à sa propre connaissance et à la réalité du pays.\
Assurément notre effort d'aujourd'hui serait très largement amputé s'il était démuni de la coopération internationale.
- C'est une dimension de la science, mais c'est aussi une dimension politique, dans le vrai sens du terme, surtout quand on pense à l'Europe, encore faut-il organiser et créer les outils de notre ambition. Alors nous avons lancé de nouvelles formes de coopération dans le -cadre des groupes de travail "technologie, croissance, emploi" que j'avais pu faire mettre en place à l'issue du sommet de Versailles, qui réunit comme vous le savez les sept plus grands pays industrialisés, qui ont une réunion annuelle - en 1982 c'était à Versailles - et lorsque j'avais soumis ce projet qui a été retenu pour l'essentiel, qui a donné matière à toute une série de plans aujourd'hui mis en oeuvre, cela avait un peu surpris car on s'intéressait davantage aux problèmes du taux de crédit ou aux problèmes du taux d'intérêt de l'argent, qu'à ce type de question, assez loin des esprits. "Technologie, croissance, emploi", cela a commencé à cette époque, et cela s'est poursuivi.
- Puis nous avons fait de la recherche et des technologies du futur une voie pour développer l'Europe. Vous savez que beaucoup d'initiatives ont été prises sur ce -plan, particulièrement au sein de la Communauté et même à l'extérieur de la Communauté puisqu'aujourd'hui Eurêka rassemble non seulement les douze pays du monde, de la Communauté, mais également six autres, dix-huit pays.\
Notre recherche s'est également appuyée ou a accompagné notre action de coopération vers le tiers monde. Dans toutes les occasions nous avons considéré que la coopération scientifique et technologique devait être un moyen privilégié pour changer les rapports entre le Nord et le Sud.
- On sait bien que les problèmes posés par l'alimentation, pour parvenir à l'autosuffisance, supposent d'abord que soient développées les connaissances scientifiques, particulièrement pour le développement de l'agriculture.
- Au demeurant, notre politique de la recherche est condamnée à ce type d'ambition, il faut d'abord prouver sa capacité à surmonter la crise, pour affirmer le rayonnement, qu'on me permette de le dire, en tant que Président de la République française, le rayonnement de notre pays, la France, je remercie nos amis étrangers qui veulent bien y contribuer.
- Construire l'Europe, je l'ai dit, et participer du mieux que nous le pouvons, à la réalisation de cet ordre international que j'appelle de mes voeux. Bref, cette réalité scientifique se trouve en fait au centre de tous les débats, dans la ligne de toutes les perspectives, le siècle prochain passera obligatoirement par là. Vous êtes, mesdames et messieurs, les éléments humains qui permettront au monde qu'il se resserre, qui en même temps parvient à d'immenses équilibres toujours menacés, c'est-à-dire en péril. Vous nous aiderez éminemment, au premier rang, à dominer les contradictions et à passer à travers les dangers pour permettre aux milliards d'êtres humains, vous savez bien qu'ils seront de plus en plus nombreux et à vive allure, de préserver ou d'acquérir les équilibres nécessaires.\
J'espère qu'on ne s'étonnera pas qu'un Président de la République s'attache à assurer les moyens matériels et moraux de ses ambitions, au-delà des péripéties du moment, il y a toujours des moments, et toujours des péripéties.
- Le devenir de notre pays se joue sur sa capacité à investir à long terme, peut-être à renforcer son autonomie, mais cela serait un thème nouveau que je n'aurais pas le temps de développer, comment harmoniser cette autonomie nécessaire et celle de l'Europe avec précisément la coopération internationale qui est le B A BA de toute réussite.
- Je n'ai pas voulu faire un bilan des années passées, je n'ai d'ailleurs aucune raison de faire un bilan à l'heure actuelle, ni d'amorcer une plaidoirie pour maintenir l'effort engagé, c'est dans la ligne d'action normale de notre pays que de poursuivre et de réussir dans cette oeuvre.
- Mais enfin on a créé une dynamique, et on l'a créée grâce à vous, je crois que la recherche est assurée de s'épanouir, de rayonner, que le talent de chacun d'entre vous peut trouver meilleure application et d'une certaine façon, cette façon de voir est de plus en plus et de mieux en mieux reconnue par nos concitoyens qui dirigent leurs enfants, ou les orientent de telle sorte qu'ils prennent place dans cette transformation du monde. Pour cela il faut bien sûr la détermination des pouvoirs publics, il n'appartient pas aux pouvoirs publics de se substituer aux énergies individuelles, mais ces énergies ont besoin d'être associées, souvent d'être organisées, comme on dit, d'être accompagnées, vous le savez bien, bref, c'est de l'effort de tous que la réussite nationale et internationale, de la recherche, de la science et de la technique, c'est de cela que naîtra le mouvement dont nous avons besoin.\
Je voudrais avant de dire mes derniers mots, je voudrais saluer la mémoire d'un grand savant qui vient de nous quitter, le professeur André Leroi-Gourhan, qui a animé pendant plus de vingt ans, le site préhistorique de Pincevent, le site le plus célèbre du monde, un grand savant, un homme très chaleureux, d'un rayonnement exceptionnel. Pourquoi est-ce que je le cite ? Chaque année nous apporte ainsi ce cortège de deuils... Mais parce que c'est le moment-même de souligner à quel point nous sommes riches de grands, intelligents et beaux caractères, à quel point nous sommes riches de connaissances approfondies et lorsque l'un d'entre eux s'en va, il faut le dire et saluer la mémoire en reportant l'espoir sur ceux qui sont déjà là et qui mèneront l'-entreprise jusqu'au terme.
- Quoi qu'il en soit, même le dialogue établi entre les milieux scientifiques et le pouvoir politique dont j'estime que les résultats comme le dit le professeur Gros sont sensibles. Malgré tout, cela me paraît trop timide encore, il faut constamment inventer aussi les formes de ce dialogue. Il ne faut pas imaginer que les structures soient plus définitives que les autres connaissances. Il faut constamment que la société bouge. Je ne suis pas pour établir le bouillonnement et l'incertitude permanente mais la curiosité de l'esprit, la recherche de l'esprit, le besoin d'adapter constamment aux générations, à leur mode, à leur style de vie, à leurs projets, le besoin de suivre également, avec la plus grande précision, de par le monde, apporter un progrès nouveau, tout cela exige beaucoup, une plasticité, une souplesse, de l'intelligence et de la connaissance sans lesquels, bien entendu, tout s'arrêterait. A qui puis-je le dire d'autre qu'à vous, dont je sais, qu'ils n'ont que cette ambition-là. Réussir pour la science qu'ils servent, réussir pour leur pays, réussir pour le service de l'homme, voilà un beau programme, qui l'accomplira ? Faisons quelques mètres sur ce long chemin et nous aurons réussi notre vie. Merci.\

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